‹ Les missions et leur protectoratChapitre 11 sur 66 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Politique de Louis XV en Turquie

et la capitiilation de 1740.

Louis XVI et le retour à la

politique romaine.

Louis XV avait admirablement compris la faute commise par Louis XIV et la Régence. Dans les instructions à ses ambassadeurs il avait l'habitude de répéter : a II faut unir par une alliance perpétuelle la Turquie, la Pologne, la Suède et la Prusse, sous la médiation de la France contre TAutriche et la Russie. » Cette politique fut appliquée^ sur nos conseils, dans le traité de Belgrade, que la Turquie put imposer, en 1739, à la Russie et à rAutriche. Ce traité interdisait Taccès de la mer Noire à la Russie, écartait TAutriche des Balkans et restaurait la puissance de la Turquie, dont Taffaiblissement avait marché, depuis plus d'un demi-siècle, parallèlement au nôtre.

Un an après la signature du traité de Belgrade eut lieu le renouvellement de nos anciennes capitulations. Cet acte fut signé le 30 mai 1740. Il revêtait la même forme que les premières capitulations : ce n'était pas un traité entre la France et la Porte, mais simplement

une concession faite à notre pays par le sultan, en échange de Tamitié dont la France venait de lui donner une preuve éclatante. Non seulement le préambule de Tacte rappelle les anciennes relations amicales des deux pays, mais encore il est fait, dans rarlicle 55, une allusion directe au rôle joué par notre ambassadeur dans la conclusion de la paix de Belgrade. A ce titre, Tarticle 55 accordait à notre commerce une faveur spéciale (1). D'autres articles maintenaient la réduction à trois pour cent du droit de douane déjà concédée par la capitulation de 1673, en étendant cette réduction à des marchandises qui n'avaient pas été visées dans les capitulations antérieures. Il était, en outre, stipulé, à l'article 57, que les tarifs des douanes seraient établis de manière à empêcher les agents turcs de percevoir un droit supérieur à trois pour cent, ainsi qu'ils le faisaient abusivement en maintes circonstances. Les navires français étaient autorisés à charger des fruits, tels que raisins, ligues, etc., dans les ports de la Turquie, ainsi que du

(1) Voici le texte de cet article : Art. 55, — « La cour de France étant depuis un temps immémorial en amitié et en bonne intelligence avec ma Sublime Porte et le très magnifique empereur de France de môme que sa cour, ayant particulièrement donné ses soins dans les traités de paix qui sont survenus depuis peu, il a paru que quelque faveur dans certaines affaires de convenances était un moyen de fortifier l'amitié et un sujet d'en multiplier de plus en plus les témoignages; c'est pourquoi nous voulons que, dorénavant, les marchandises qui seront embarquées dans les ports de France et qui viendront à notre capitale chargées sur des bâtiments véritablement français, avec manifeste et pavillon de France, de même que celles qui seront chargées dans notre capitale sur des bâtiments véritablement français, pour être portées en France, après qu'elles auront payé le droit de douane et celui de bon voyage, dit selamellik-resmy y conformément aux capitulatioas antérieures, lorsque les Français négocieront ces sortes de marchandises avec quelqu'un, l'on ne puisse exiger d'eux, sous quelque prétexte que ce soit, le droit de mézeterie, dont l'exemption leur est pleinement accordée pour l'article de la mézeterie tant seulement ».

sel dans Tîle de Chypre. Les négociants français étaient autorisés à importer des monnaies et à en exporter sans payer aucun droit et n'étaient pas contraints de convertir leur monnaie en monnaie turque. En un mot, une foule de libertés étaient accordées au commerce français. Les sujets des nations qui n^avaient pas de capitulations étaient de nouveau autorisés à trafiquer et à circuler dansTempire ottoman, sous le pavillon français. L'article 11 nous donnait Tautorisationde réprimer nousmêmes le brigandage des pirates barbaresques.

La question religieuse n'avait pas été oubliée. Toutes les anciennes stipulations auxquelles elle avait donné lieu étaient soigneusement reproduites et développées. L'article premier lui avait été réservé comme pour bien marquer le caractère catholique de la France; mais, en somme, les stipulations relatives à ce que Ton appelle par erreur le protectorat de la France ne contenaient rien de nouveau (1). On les sent inspirées par le souci

(1) En voici le texte : Article premier. — L'on n'inquiétera point les Français qui vont et viennent pour visiter Jérusalem, de môme que les religieux qui sont dans l'église du Saint-Sépulcre, dite Kamana, — Que les nations européennes et ennemies qui sont en paix avec l'empereur de France et qui désireront visiter Jérusalem puissent y aller et venir, dans les bornes de leur état, en la manière accoutumée, en toute liberté et sûreté, sans que personne leur cause aucun trouble ni empêchement... Les évéques dépendant de la France et les autres religieux qui professent la religion franque de quelque nation ou espèce qu'ils soient, lorsqu'ils se tiendront dans les bornes de leur état ne seront point troublés dans l'exercice de leurs fonctions, dans les endroits de notre empire où ils sont depuis longtemps. »

D'après les articles 33 à 36 « les religieux francs qui, suivant l'ancienne coutume, sont établis dedans et dehors de la ville de Jérusalem, dans l'église du Saint-Sépulcre, appelée Kamana ne seront point inquiétés pour les lieux de Visitation qu'ils habitent et qui sont entre leurs mains, lesquels resteront encore entre leurs mains comme par ci-devant, sans qu'ils puissent être inquiétés à cet égard, non plus que par des prétentions d'impositions ; et s'il leur survenait quelque procès qui ne pût être décidé

qu'ont les prêtres catholiques de se mettre à Tabri des envahissements des schismatiques beaucoup plus que de se protéger contre les persécutions des Turcs. Ceuxci, en effet, n'avaient jamais cessé de montrer une grande tolérance à Tégard du catholicisme ; si les missionnaires avaient à subir des vexations, c'était uniquement de la part des fonctionnaires subalternes et plutôt sous rimpulsion des Grecs que sous celle des musulmans.

Après la paix de Belgrade (où nous étions revenus à la politique de François V^) et la signature de la capitulation de 1740, notre situation dans l'empire ottoman était considérable : « On donnait à notre ambassadeur tous les commandements qu'il demandait pour nos marchands et nos missionnaires ; les Fanariotes (Grecs, clients du palais du Phanar, habité par le patriarche de Gonstantinople), qui ambitionnaient les trônes de

sur les lieux il sera renvoyé à ma Sublime Porte. — Art. 34. Les Français, ou ceux qui dépendent d'eux, de quelque nation ou qualité qu'Us soient, qui iront & Jérusalem, ne seront point inquiétés en allant et venant. —Art. 35. Les deux ordres religieux français qui sont à Galata, savoir, les jésuites et les capucins, y ayant deux églises qu'ils ont entre leurs mains ab antiquo, elles resteront encore entre leurs mains et ils en auront la possession et jouissance ; et comme l'une des églises a été brûlée, elle sera rebâtie avec permission de la justice et elle restera comme par cidevant entre les mains des capucins, sans qu'ils puissent être inquiétés & cet égard. On n'inquiétera pas non plus les églises que la nation française a à Smyrne, à Seyde, à Alexandrie et dans les autres échelles et l'on n'exigera d'eux aucun argent sous ce prétexte. — Art. 36. On n'inquiétera pas les Français quand, dans les bornes de leur état, ils liront l'évangile dans leur h<)pital de Galata. »

La Capitulation de 1740 ne fut publiée qu'en 1770 sous le titre suivant ; Capitulations ou traités anciens et nouveaux entre la France et la Porte ottomane, renouvelés et augmentés l'an 1740 traduits par le sieur Deval, secrétaire interprète de France. Elle a été renouvelée en 1802 et régit, encore aujourd'hui^ les relations dç la France avec l'Empire pltomaUr

Moldavie et de Valachie, n'y parvenaient que parlecré-> dit de la France; nos exportations pour la Turquie qui, en 1702 n'étaient que de 12 millions, étaient de 22 millions en 1750, et tout l'avantage de ce commerce était pour nous, car nous ne prenions aux Turcs que des matières premières que nos ouvriers de la Provence, du Languedoc, du Lyonnais, de la Normandie et de la Picardie travaillaient, et que nous leur renvoyions ensuite tout ouvrés. Toulon tirait presque tous ses bois de construction de l'Albanie; les bûcherons souliotes et zagoriates de Farta s'enrichissaient au service de nos constructeurs, ne juraient que par la France et n'obéissaient qu'à ses agents (1). »

Malheureusement, plus nos ambassadeurs se sentaient influents et plus ils étaient contraints de s'occuper des questions religieuses, car ils étaient plus que jamais assaillis parles réclamations des missionnaires catholiques. L'objet en était toujours le môme : il s'agissait des conflits entre catholiques et schismatiques, à propos de la possession et de l'usage, ou pour mieux dire, de l'exploitation des Lieux Saints. Mais un élément nouveau s'y était introduit. La Russie entendait faire usage de ses capitulations pour protéger les moines grecs contre les missionnaires latins, elle multipliait les démarches auprès de la Porte pour obtenir que les catholiques fussent supplantés, dans les églises de Jérusalem, de Bethléem, etc., par des schismatiques grecs.

Rendus très forts par l'appui direct de la Russie et par le concours indirect que leur donnaient les protestants, les moines grecs finirent par obtenir, en 1757, une décision de la Porte qui « chassait les Latins

(\) Tu. Lav ALLÉE, in Revue indépendante, 1844, XII, ^. 352.

de Téglise de la Vierge, de la grande église de Bethléem et mettait sous la garde et la protection exclusive des Grecs le Saint-Sépulcre et plusieurs autres sanctuaires (1).

A partir de ce moment, il se constitue, à Constantin nople, une sorte de ligue d'intérêts entre les Grecs qui veulent se débarrasser des missions latines protégées par notre ambassade, les Anglais qui jalousent notre situation commerciale et les Russes qui aspirent à prendre une situation prépondérante dans la mer Noire.

Nos rivaux furent écoutés, plus facilement encore, à partir du jour où Louis XV commit la faute de s*allier avec TAutriche pour combattre TAngleterre (1756). Malgré nos protestations, les Turcs ne purent voir dans cette alliance que l'abandon par nous du souci de leur indépendance. L'Autriche n'était-elle pas leur ennemie séculaire ? N'avait-elle pas toujours rêvé de les chasser d'Europe? La France ne serait-elle pas entraînée à sacrifier la Turquie à sa nouvelle alliée ? Aussi, à partir de cette époque, vit-on la Porte se défier de tous les avis que nous lui donnions, dédaigner les plus sages et ne chercher son salut que dans les rivalités qu'elle provoquait entre les puissances représentées à GonS' tantinople.

Au moment même où, profitant de nos fautes, la Russie imposait à la Turquie le traité de Kaïnardji (10 juillet 1774) qui ouvrait la mer Noire aux bâtiments russes et préparait la prépondérance des tsars dans cette mer, il se trouvait un ambassadeur français à Constantinople, M. de Saint-Priest, pour conseiller le démembrement de la Turquie au profit de la France,

(1) V. Marallon, Souvenirs d'Orient, cités par Lavallée, Loc. cit, p. 355.

126 LES MISSIONS Dl) LËVANt.

de la Russie et de rAutriche. D*après lui, « la part de dépouilles qui nous semblait assignée et par la religion et par la gloire de nos pères, et par les sympathies des habitants et par nos relations de commerce, étaient la Syrie et TÉgypte ».

Il se trouva un autre ambassadeur français pour imaginer une théorie aussi pontificale que singulière de notre entente avec la Turquie. A en croire son originale, sinon véridique histoire de la politique de François I«', «c'étaient les chrétiens d*Orient, non les Turcs, que la France avait pris sous sa protection; elle avait accepté jadis rétablissement des Ottomans et s'en était servi pour maintenir son influence dans le Levant; elle devait maintenant, pour conserver cette influence, accepter la ruine des Turcs » et se préoccuper de» moyens de profiter de cette ruine.

Le pieux Louis XVI ne pouvait qu'accueillir avec sympathie ces propositions de retour à la politique de saint Louis. Il oublia qu*il n'avait ni finances ni flottes et que, s*il collaborait à la ruine de la Turquie, ce ne serait pas pour la France qu'il travaillerait, mais pour TAutriche, dont les ambitions n'étaient guère dissimulées, et pour la Russie dont la tsarine se faisait dresser en Crimée des arcs de triomphe avec ces mots : « Chemin de Byzance ».

Pendant que Louis XVI établissait des plans pour cette nouvelle croisade sainte, la Russie enlevait aux Turcs, par le traité d'Yassi (1792), de nouveaux lana* beaux de leurs territoires, et la Révolution se préparait à renverser la royauté.

Page 1