‹ Les missions et leur protectoratChapitre 14 sur 66 · LES ARMÉNIENS · texte numérisé non relu

LES ARMÉNIENS

Dès le cinquième siècle, les Arméniens avaient adopté l'hérésie connue sous le nom de monophysisme (1). Or aujourd'hui encore, ils sont monophysistes. « L'Arménien, lit-on dans l'histoire des Missions catholiques françaises du P. Piolet, (2) n'est pas seulement un peuple à part, ayant sa langue, ses traditions et ses mœurs ; son Église est également distincte de l'Église orthodoxe, dont elle s'est séparée depuis le cinquième siècle en adoptant les erreurs du monophysisme. Depuis lors, malgré des retours partiteles momentanés vers l'union catholique, les Arméniens ont eu une religion nationale ; si de nos jours une centaine de mille sont rattachés sincèrement au pape et à l'Église romaine, ils sont considérés par leurs compatriotes comme des renégats et de faux frères. »

(1) Hérésie d'après laquelle le Christ n'aurait pas, comme l'affirme l'Eglise romaine, la double nature humaine et divine, mais n'aurait qu'une seule nature. Cette hérésie, préchée par Eutychès et Dioscore, au cinquième siècle, fut condamnée par le quatrième concile œcuménique tenue Chalcédoine en 451.

(2) Les Missions catholiques françaises au XIX^ siècle^ publiées sous la direction du R. P. Piolet S. J., avec la collaboration de toutes les sociétés de missions, I, p. 35. (Paris, Armand Colin.)

Les Arméniens semblent, d'ailleurs, représenter, au point de vue religieux, Télément le plus libéral des Eglises schismatiques d'Orient. Les plus distingués des membres du clergé arménien vont étudier la théologie en Allemagne et reviennent dans leur pays, si Ton en croit le P. Piolet, ayant perdu quelque peu de leur foi. « Kantistes, rationalistes, agnostiques, dit-il c'est eux qui exercent maintenant l'influence intellectuelle dans leur patrie ; à la foi ardente des siècles passés, tend à se substituer l'indifférence ; l'ouvrier des villes et des champs entend avec étonnement discréditer ses traditions religieuses, et, incapable de suivre ses docteurs dans leurs discussions métaphysiques et philosophiques, se contente d'oublier ce qu'il savait de religion pour devenir étranger à toute vie chrétienne (1). »

Le missionnaire auquel j'emprunte ces lignes note que, grâce à leurs dispositions d'esprit, les Arméniens sont devenus une proie facile pour les protestants anglais ou américains, et il affirme que ce sont ces derniers qui préparèrent la dernière insurrection arménienne : « C'est, dit-il, dans les écoles américaines que se cachaient les meneurs et les dépôts d'armes. »

Il ajoute que, se voyant abandonnés par ceux-mêmes qui les avaient poussés à la révolte, les Arméniens seraient « bien tentés de tourner les yeux vers les Russes; déjà une partie de l'Arménie est annexée à l'empire moscovite ; le catholicos, chef de l'Eglise grégorienne, réside paisiblement à Etchniadzin, et si des agents trop zélés, mais maladroits, ne gâtent pas la situation en faisant de la russification à outrance, le fruit sera prêt à tomber au moment voulu aux pieds du tsar.»

(1) P. Piolet, Loc. cit.f I, p. 37.

Il me parait utile de signaler ces observations à ceux de nos compatriotes qui, pour glorifier Tœuvre des missions et démontrer la nécessité du protectorat de la France, affirment que, grâce à ces missions et à ce protectorat, notre pays compte dans le Levant une population arménienne soumise à Tinfluence française et prête à seconder toute entreprise qui serait faite par la France contre l'islamisme. On voit par les lignes qui précèdent, d*abord que les missionnaires n*ont aucune action religieuse sur les Arméniens et ensuite que ceuxci sont prêts à se jeter dans les bras de la Russie.

Ce n'est pas tout : le P. Piolet est contraint de constater les relations étroites qui ont toujours existé entre les Arméniens et les Turcs. Il dit des premiers : «Grâce à leur esprit des affaires, plus affiné encore que celui des Grecs, ils s'étaient imposés aux Turcs comme de précieux auxiliaires et beaucoup d'entre eux occupaient dans les bureaux du gouvernement des situations importantes. Financiers hors ligne, ils se débrouillaient avec une souplesse merveilleuse etleurs services étaient hautement appréciés; c'est même là ce qui a déchaîné contre eux la jalousie des autres chrétiens... Un jeune Grec, avec qui je me suis rencontré en 1898, médisait: « J'étais à Smyrne au moment des massacres de Constantinople, et je le regrette, car j'aurais bien aimé en tuer un ou deux. » Sans montrer la même férocité, la plupart des chrétiens orientaux ont assisté avec indifférence à toutes les tueries (1). »

Il n'est pas possible de mieux établir l'inutilité des missions que nous entretenons parmi les Arméniens (2) que ne le fait lui-même ce missionnaire.

(1) P. Piolet, Loc. cit., I, p. 35.

(2) Les Arméniens ne forment plus aujourd'hui une nation. L'Ancienne Arménie a été partagée entre la Turquie, la Perse et

Page 1