LES SYRIENS
Les missionnaires avouent que les Syriens sont très hostiles au catholicisme. « L'influence du haut clergé grec, dit le P. Piolet, ne s'est exercée dans les pays de langue arabe que pour élargir le fossé qui séparait les Orientaux de l'Église romaine; préservés pendant longtemps par leur ignorance, ils n'avaient pas formellement pris parti dans des controverses qu'ils u'élaient pas en état de suivre, et presque partout ils vécurent dans la bonne foi jusqu'à la fin du siècle dernier. C'est Tévêque grec, plus instruit, qui révéla aux Syriens les divergences qui séparaient Constantinople de Rome, et qui, faute de pouvoir s'expliquer sur des questions qu'il ne fallait pas essayer de leur faire comprendre, comme la procession du Saint-Esprit (1), leur inculqua en bloc l'horreur du pape et de l'Église romaine qu'il accusait d'avoir perverti la doctrine des Apôtres et des Conciles. Pour le peuple schismatique, « latin » devint synonyme de blasphémateur et de sacrilège ; il n'en sait pas plus long et cela lui suffît (2). »
Du reste, les Syriens schismatiques nous sont présentés par les missionnaires comme fort ignorants en
la Russie. Les Arméniens sont dispersés, au nombre d'environ trois millions et demi, dans toutes les parties de l'Asie-Mineure et sur un grand nombre de points de la Turquie d'Europe. La Russie en a déjà absorbé un million. Presque tous sont schismatiques; les catholiques ne sont guère plus de 75.000. On voit d'après ces chiffres combien peu a été efficace le prosélytisme catholique exercé en Arménie par les missionnaires romains.
(1) Les Syriens schismatiques sont monophysistes comme les Arméniens et n'admettent pas que le Saint-Esprit procède du Fils en même temps que du Père, ainsi que l'a décidé le second concile œcuménique tenu à Constantinople en 381.
(2) P. Piolet, Loc, cit., I, p. 29.
matière religieuse. « Le prêtre de langue arabe, dit le P. Piolet, sans instruction, sans formation sacerdotale, sans avenir, végétait dans une condition misérable, à peine différente de celle des paysans; marié, il avait à nourrir sa famille et devait pour cela s'adonner aux métiers les plus humbles. Que pouvait devenir le peuple chrétien sous de tels pasteurs? Quelle instruction pouvait donner ce clergé ignare?... Le prêtre orthodoxe n'est connu de ses ouailles, en Syrie, que par les visites intéressées qu'il fait périodiquement pour lever la dîme qui l'aide à vivre; la pratique des sacrements, source de maigres prolits pour le prêtre, n'est qu'une occasion de marchandages et de discussions. » Parmi les Syriens comme parmi les Arméniens, la Russie commence à faire sentir son influence. Afin d'émanciper les Syriens de la Porte, elle les soustrait à l'influence des prêtres grecs. Sur ce point encore il me parait utile de consigner l'aveu de nos missionnaires. « Depuis quelques années, dit le P. Piolet, la propagande russe est venue s'opposer à la propagande anglo-américaine... c'est au nom de TÉglise orthodoxe que se sont ouvertes les écoles de la « Société de Palestine » derrière laquelle sedissimuleàpeine le gouvernement russe. C'est de là qu'est sorti le mouvement hostile aux Grecs ; « De quel droit, disait-on, ces étrangers viennent-ils s'installer à la tête de vos Églises, occuper toutes les positions élevées, tandis que vous, Arabes, vous vous laissez confiner dans les situations infimes? Pourquoi n'auriez-vous pas des évêques choisis dans votre peuple, des évêques plus aptes à comprendre vos besoins et à remédier à vos souffrances? » Dès lors, la guerre a été déclarée. Et le P. Piolet raconte comment à Damas, dans ces dernières années, les prêtres syriens destituèrent le patriarche grec, puis,
aifectant de le considérer comme mort, célébrèrent pour lui, dans sa propre cathédrale, un service funèbre. Est-il nécessaire d'ajouter que, si les prêtres schismatiques de Syrie ont une pareille haine pour les prêtres également schismatiques grecs, ils doivent détester bien davantage encore les missionnaires catholiques. A quoi donc pourraient nous servir ces derniers dans un pays où ils ont contre eux non seulement les adeptes de l'islamisme, mais encore toutes les sectes chrétiennes, et où ils vont à rencontre des ambitions et des intérêts de la Russie?
§ 3. — LES SCniSMATIQUES GRECS
Les schismatiques grecs représentent le groupe chrétien de beaucoup le plus important parmi ceux que Ton trouve dans Tempire ottoman. Il parait compter, en effet, près de quatorze millions d'individus. Sur ce nombre, il n'y a que peu de Grecs véritables : environ trois millions. Tous les autres sont des individus de races et de nationalités très diverses, qui s'étaient convertis au christianisme soit pendant les premiers siècles de l'Église, soit sous l'influence de l'empire chrétien de Constantinople, soit depuis la constitution de l'empire ottoman. Ces derniers sont fort nombreux parmi les Arabes et autres Sémites de la Turquie d'Asie. D'une façon générale, ils ont adopté le christianisme afin de s'assurer les faveurs de l'Église grecque, dont la puissance est plus considérable sous le règne des Turcs qu'elle ne l'avait été sous celui des empereurs grecs (1).
(1) L'Église grecque se distingue de l'Église catholique romaine, en premier lieu, parce qu'elle ne reconnaît pas la suprématie du pape ; en second lieu, parce qu'elle nie que le Saint-Esprit procède à la fois du Père et du Fils ; elle ne le fait procéder que du
Il y a là un fait sur lequel il me parait indispensable d^attirer Tattention, car il domine de très haut toute rhistoire des missions catholiques du Levant.
Lorsque Mahomet II s'empara de Constantinople, en 1453, il devint le maître de tout l'empire chrétien d'Orient. Aucune des petites principautés qui formaient cet empire n'était capable de résister aux forces dont il disposait, et, aucune peut-être n'avait envie de lui résister. L'empire chrétien s'était aliéné toutes les populations schismatiques par ses concessions à la papauté. Au moment même où Constantin Paléologue était menacé par les Turcs, il traitait avec la cour pontificale de la soumission de l'Église grecque à celle de Rome et provoquait par cet acte un soulèvement général du clergé schismatique. Lorsqu'on apprit à Constantinople que l'union des deux Églises venait d'être acceptée par les représentants de l'etnpereur dans le concile de Florence, les prêtres schismatiques et leurs fidèles déclarèrent qu'ils préféraient la domination des Turcs à celle des papes. Au moment même de la prise de Constantinople, les luttes religieuses avaient atteint une extraordinaire acuité. « L'empereur et le clergé de la cour suivaient régulièrement les exercices du culte catholique, tandis que les abbés, les archimandrites et les moines s'en éloignaient avec horreur et ne quittaient pas le cloître de Pantocrator, où le patriarche
Père ; en troisième lieu, parce qu'elle offre la communion à ses fidèles sous les deux espèces du pain et du vin. En outre, elle administre le baptême par immersion, comme dans la primitive Église. Ses prêtres se divisent en deux classes très distinctes : les séculiers qui forment le clergé blanc et qui peuvent se marier, mais seulement avant leur ordination ; s'ils deviennent veufs après l'ordination, ils ne peuvent pas se remarier; les catoy&rs, qui sont destinés à la prélature et qui sont tenus de conserver le célibat; ils vivent en monastère avant d'atte|ndre au& dignité^ ecclésiastiques,
Gonnadius avait été confiné. Les Grecs et les Latins se menaçaient et se querellaient; les églises étaient désertes et les prêtres refusaient les sacrements aux blessés et aux mourants qui appartenaient à un culte dissident. Le chef du parti grec, le grand amiral Notaras, Tennemi le plus implacable des Latins, allait partout disant qu'il valait mieux voir dans Constantinople le turban des Turcs que le chapeau rouge des cardinaux (1). »
Ces haines remontaient à Tépoque où la rupture s'était produite entre l'Église de Constantinople et celle de Rome (1093); elles s'étaient avivées pendant les premières croisades et n'avaient cessé de s'envenimer jusqu'au jour où elles se manifestèrent par l'expédition des Latins contre Constantinople, la prise et le pillage de cette ville, et la proclamation d'un empire latin placé sous l'autorité directe du pape (1204). La revanche que les Grecs prirent en 1261 par le renversement de ce fief romain et la reconstitution de l'empire d'Orient n'avait fait que ranimer des haines jamais apaisées et dont l'appel adressé aux Turcs, en 1453, lorsque Rome tentait de remettre la main sur l'Église grecque, n'était que la résultante logique.
Fort habilement, Mahomet II tira parti de ces haines pour consolider son empire naissant. Les schismatiques grecs étaient répandus dans toutes ses parties et y jouissaient d'une influence considérable ; partout ils reconnaissaient la suprématie du patriarche de Constantinople. Il était de toute évidence qu'en faisant à ce dernier une grande place dans le nouvel empire, les Turcs pourraient étendre sans peine, par son intermédiaire, leur autorité sur toutes les portions de leur
(i) Famin» loç» c>7., p. 89.
i4& LES MISSIONS DU LEVANT.
disparate domaine. Ainsi s'explique non seulement la tolérance complète que les vainqueurs montrèrent à l'égard du ehristianisme, mais encore le rôle considérable qu'ils attribuèrent à ses prêtres.
Celte tolérance et l'importance de ce rôle sont reconnus par tous les historiens catholiques. « Si paradoxale que paraisse cette proposition, lit-on dans le livre du P, Piolet, nous oserons dire que sous les sultans la nation grecque et plus particulièrement son Église surent se faire concéder plus de privilèges qu'ils n'en avaient eus sous les empereurs chrétiens. Chez ces derniers, il y avait d'abord la tendance à intervenir continuellement dans les affaires ecclésiastiques, tantôt pour faire élire, tantôt pour faire déposer les dignitaires, puis aussi à propos des lois politico-religieuses, des questions de dogme, de discipline ou de liturgie. Le César byzantin avait souvent un tempérament de sacristain et intervenait à tout propos dans les affaires spirituelles. Le Turc fit preuve d'une indifférence hautaine à l'égard des questions confessionnelles, et, dès le lendemain de la prise de Constantinople, il donna au nouveau patriarche le droit exclusif de régler des affaires dont il entendait se désintéresser. Sous les Césars, une administration corrompue se signalait par ses exactions : impôts et contributions de toutes dénominations se multipliaient, non pas au profit de l'État, mais de favoris méprisables, souvent étrangers et toujours insatiables; sous la domination musulmane, un impôt de capitation, le karadj, fut prélevé sur tous les chrétiens, en compensation du service militaire qu'ils étaient déclarés incapables de fournir, et, pour simplifier la perception, ce furent les patriarches et les autres dignitaires ecclésiastiques, chacun dans sa circonscription métropolitaine, qui furent chargés, sous leur respon
sabilité, de procéder au recouvrement; en échange ils recevaient sur les chrétiens une juridiction en partie civile et en partie religieuse qui leur donnait le droit de régler les différends concernant Tétat civil, le mariage, les successions et généralement toutes les affaires contentieuses susceptibles d'un règlement arbitral (1). »
La très grande autorité concédée par les Turcs au clergé de l'Église grecque eut pour conséquence naturelle de déterminer un très grand nombre de conversions au christianisme parmi les populations moldaves, bulgares, roumaines, macédoniennes, etc., auxquelles l'islamisme répugnait. « Aussi, dit, non sans raison, le P. Piolet, les évôchés des pays de langue serbe, [roumaine, bulgare et arabe devinrent-ils la proie des Byzantins qui purent enfin, sous la protection du croissant, inaugurer la politique panhellénique et asseoir solidement dans les provinces les plus reculées l'autorité du patriarche œcuménique de Constantinople. Jamais sous les princes chrétiens ils n'avaient obtenu ni môme rêvé un pareil triomphe (2). »
Les nécessités auxquelles les Turcs étaient soumis les conduisirent encore à beaucoup d'autres concessions dans le domaine purement administratif. Les premiers sultans et leur entourage n'étaient que des guerriers, peu disposés par goût à s'adonner aux besognes administratives et encore inaptes à s'y livrer, car ils ne connaissaient ni la langue, ni les coutumes, ni les intérêts ou besoins des populations sur lesquelles s'était, tout d'un coup, établie leur domination. Tout cela était, au contraire, familier aux Grecs, dont la fidélité se trouvait garantie par le souci de ne pas retomber sous le joug des Latins. C'est donc aux Grecs que les
(1) p. Piolet, Loc. cit., T, p. 20.
(2) Ibid., p. 22.
sultans s'adressèrent pour toute l'administration de leur empire. Les Grecs, de leur côté, furent assez habiles pour se contenter de la réalité du pouvoir sans en jamais revendiquer la partie honorifique, sauf dans le domaine religieux. Ils se contentaient des titres d'interprètes ou de secrétaires, les seuls que la loi musulmane permît de leur attribuer; mais, sous ces titres, ils furent bientôt les directeurs réels de tous les rouages de Tempire.
L'autorité des Grecs s'accrut encore, si possible, à mesure que la dissolution se répandait parmi les Turcs et que leurs besoins d'argent s'accroissaient. Les relations que les Grecs avaient avec toutes les classes des populations et, en particulier, avec tous les gens d'afiFaires, les mettaient à môme de trouver les ressources nécessaires à l'entretien des innombrables femmes, eunuques et parasites de toute sorte qui s'agitaient autour du sultan, ils payèrent cher les postes qu'ils enviaient, mais ils avaient mille moyens de rentrer dans leurs déboursés et ils ne contribuèrent pas peu à la diffusion de la corruption qui, depuis six siècles, caractérise si fortement l'empire ottoman.
A partir du jour où des relations suivies s'établirent entre laPorte et les gouvernements occidentaux, on vit les Grecs intervenir entre les ambassadeurs européens et la Porte, soit pour favoriser, soit pour contrarier l'action des premiers; mais, petit à petit, leur influence diminua d'importance. Elle reçutun coup terrible le jour où la Russie se posa, dans l'empire ottoman, en protectrice des chrétiens schismatiques. Le patriarche grec de Constantinople n'ayant plus le monopole de cette protection perdit considérablement de son influence.
Lorsque les Hellènes, vers 1820, commencèrent à se rebeller contre la Porte, sous l'impulsion de la Russie, le patriarche grec de Constantinople fit des efforts
inouïs pour arrêter la révolte, sachant fort bien qu'il était le premier intéressé au maintien de Tintégrité de Tempire ottoman ; mais il n'avait plus assez d'autorité pour contrebalancer les excitations de la Russie, et quand se produisit la révolte des Grecs de la Morée, il fut l'un des premiers à en subir le contre-coup. Les Turcs l'accusaient, fort injustement, d'ailleurs, d'avoir provoqué la rébellion et il fut mis à mort par ordre du grand-vizir, tandis que la population musulmane de Gonstantinople massacrait tous les Grecs qui lui tombèrent sous la main. « Plus de cinquante dignitaires de l'Église d'Orient, revêtus de leurs habits sacerdotaux, furent pendus sans forme de procès et le peuple contraignit les juifs à traîner leurs cadavres dans les rues de la ville, en les poursuivant de ses imprécations frénétiques contre la nation des infidèles. Le massacre s'étendit dans laThrace, la Macédoine et l'Asie Mineure ; les églises furent dévastées et incendiées, les couvents profanés et démolis (1). » Les Grecs étaient considérés par les musulmans comme ayant trahi leur cause et ayant poussé les Hellènes à la révolte. C'était absurde^ mais les passions religieuses sont toujours aveugles.
La constitution d'une Grèce indépendante fut encore suivie d'une nouvelle diminution de l'autorité du patriarche grec de Gonstantinople, car les Hellènes voulurent avoir leur patriarche particulier et organisèrent leur Église sur le modèle de celle de la Russie.
Lorsque la Bulgarie eut conquis, à son tour, une certaine indépendance, elle ne voulut dépendre, au point de vue religieux, ni de l'Église de Gonstantinople, ni de celle d'Athènes. Elle eut un exarque indépendant et une Église autonome. Les Églises de la Serbie et de la
* (1) Famin, Loc, cit., p. 390.
Roumaaiene dépendent plus du patriarche de Conslantinople. Les Ëglises arméniennes ou syriennes sont en train de 8*en détacher sous Timpulsion de la Russie, Enfin, le patriarcat de Jérusalem s'efforce d'échapper aux Hellènes. « Depuis une dizaine d'années surtout, dit le P. Piolet, le clergé gréco-arabe (c'est-à-dire formé pir des hommes n'appartenant pas à la nationalité hellèiiô), appuyé par la Russie, dispute l'influence aux Hellènes ; le siège patriarcal de Jérusalem est encore occupé par un Grec, mais l'élection a été laborieuse, et, sans l'intervention des Turcs, hostiles aux protégés des Russes, elle aurait probablement tourné autrement (1). »
L'autorité du patriarche grec est, en somme, battue en brèche aujourd'hui par toutes les populations schismatiques sur lesquelles s'exerce l'influence de la Russie ou qui tendent à s'émanciper de la domination de la Porte.
Elle est, en même temps, combattue par les mis^ sionnaires catholiques dont tout l'effort de prosélytisme est, en réalité, dirigé contre l'Église schismatique grecque.