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AU DIX-NEUVIÈMB SIÈCLE

La situation des missions s'améliora notablement SOUS le règne du sultan Mahmoud II (1809-1839), dont le libéralisme ouvrait volontiers l'empire ottoman à l'influence civilisatrice de TOccident. Un firman autorisa les missionnaires à donner l'instruction à tous les enfants de l'empire, (ju'ils fussent musulmans, Grecs ou Arméniens. Des écoles furent alors fondées un peu partout. 11 est intéressant de rechercher avec impartialité quels résultats elles ont produits.

a) Constantinople.

A Constantinople, deux ordres religieux profitèrent particulièrement de cette liberté : les lazaristes et les assomptionnistes.

Les lazaristes avaient été substitués aux jésuites par Louis XVI dans les missions du Levant et de la Chine. Ils s'établirent à Constantinople dès 1783 ;

mais ils ne firent qu'y végéter misérablement jusque vers le milieu du dix-neuvième siècle.

Leur collège avait alors 140 élèves; en 1893, il n'en avait encore que 150; aujourd'hui, d'après le P. Piolet, il en compte environ trois cents, auxquels on donne l'enseignement complet, classique ou moderne. On délivre aux élèves de ces écoles des diplômes visés par le ministre de l'instruction publique de France donnant droit d'entrer dans nos universités (1).

Les lazaristes tenaient aussi, jadis, des classes primaires qu'ils ont cédées aux frères des écoles chrétiennes et d'où sont sorties cinq écoles primaires comptant ensemble près de 900 enfants.

Vers le milieu du dix-neuvième siècle, les filles de la charité ouvrirent à Constantinople des établissements d'instruction et d'assistance qui sont actuellement au nombre de douze. D'après le P. Piolet, le plus impor-

(1) La môme faveur était accordée autrefois au lycée impérial ottoman de Galata Serai", fondé par Duruy, à l'école nationale du Phanar et à un certain nombre d'écoles turques, arméniennes ou françaises, y compris le lycée français de Constantinople. En 1904, un arrêté ministériel a supprimé la faveur accordée à ces écoles. « La suppression de cet avantage, écrit un observateur compétent, et son remplacement par la création d'examens passés à l'Ambassade de France, devant une Commission nommée dd hoc, amènent cette conséquence singulière et regrettable qu'un Oriental, élève d'un établissement français, est reçu sur le vu d'un certificat français, dans les plus importantes universités d'Europe, sauf dans celles de la France !

« Depuis plusieurs années déjà, il y a chez les jeunes Orientaux une tendance à déserter les Facultés et les Écoles de France pour celles d'Allemagne, d'Autriche, de Belgique, de Suisse, etc., où, au lieu de leur créer des difficultés, on leur ouvre largenaent les portes avec un empressement significatif.

« N'y a-t-il pas lieu de craindre que, dorénavant, ces jeunes gens auxquels nous refusons une équivalence que nos rivaux se dépêchent, par contre* de leur accorder, ne nous abandonnent <léfinitivement ? » (Revue de V Enseignement colonial, marsjuiUet,1906).

iU LES MISSIONS DU LEVANT.

tant d*6ntre eux, l^ Providence^ fondé en 1839, compte aujourd'hui plus de 500 filles ou garçons et 150 petits enfants à la crèche. V Hôpital français contient 75 lits. L'établissement de Notre-Dame de la Paix sert d'hospice pour les incurables et les aliénés; il contient un orphelinat avec apprentissage pour une centaine de garçons et une école qui reçoit 250 filles. Parmi les principaux établissements des filles de la charité, il faut citer encore celui qui porte le nom d'Écoles de Fera, dont les classes sont fréquentées par cinq cents élèves environ.

Le même ordre avait à Pancaldi un pensionnat payant qu'il a cédé aux Dames de Sion en 1856 et qui compte aujourd'hui plus de 400 élèves internes ou externes. Les Dames de Sion ont ouvert à Kadi-Keui un deuxième établissement où elles reçoivent une centaine d'élèves. D'après le P. Piolet, le nombre des jeunes filles qui ont appris le français à Pancaldi, de 1857 à 1899, s'élèverait à 11.520.

Les petites sœurs des pauvres ont aussi à Gonstantinople un établissement hospitalier qui compte 150 " lits pour les vieillards.

Enfin, les assomptionnistes et les oblates de l'Assomption ont créé à Constantinople, à la fin du dixneuvième siècle, quelques établissements oîi figurent plusieurs centaines d'élèves des deux sexes, mais qui ont surtout pour but le rapprochement des orthodoxes grecs ou slaves et des catholiques. Les assomptionnistes sont, à cet égard, les successeurs des jésuites du seizième siècle. Il est permis de prévoir que leur succès ne sera pas plus grand. Ce n'est point au moment où les nations catholiques tendent à s'émanciper de la tutelle romaine que les peuples orientaux peuvent être tentés de s'y soumettre. J'ai cité plus haut

L ŒUVRE D ENSEIGNEMBftîT DES MISSIONS. 177

une encyclique du patriarche grec de Constantinople qui ne permet aucun doute sur la nature des sentiments dont le clergé grec est animé à l'égard du clergé romain : ces sentiments ne sont rien moins que sympathiques, et il n'en saurait être autrement, car toute union des deux sectes ne pourrait ôtre que nuisible au clergé grec, en lui faisant perdre une partie plus ou moins grande de l'influence dont il jouit sur le monde musulman et, en particulier, sur le gouvernement turc. Il serait puéril de nier les résultats obtenus pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle par les missions de Constantinople dans le domaine de l'assistance et de l'enseignement, mais il importe de noter que les missions françaises ne sont plus seules à instruire les enfants. Desmissionscatholiques italiennes, allemandes et des missions protestantes de diverses nationalités agissent simultanément et chacune enseigne la langue de sa nationalité. D'un autre côté, missions françaises comme missions étrangères, et missions protestantes ; comme missions catholiques sont l'objet des mêmes 1 réprobations de la part des populations musulmanes [ ou orthodoxes. Par conséquent, si nous voulons asseoir solidement notre influence morale et économique dans le Levant, c'est à d'autres moyens que les missions que nous devons songer.

Le P- Piolet lui-même parait être de cet avis, car, après avoir développé, non sans complaisance, l'histoire des établissements d'assistance et d'instruction fondés à Constantinople par les missions catholiques, il conclut (1) : « Mais toutes ces œuvres ne sont que Taccessoire; les missions ont été fondées avant tout pour répandre l'Évangile parmi ceux qui l'ignorent,

(1) P. Piolet, Loc. cit,, I, p. 78.

LàNBSSAN. - Missions. ^^^^^^^^ ^^ G6ogle

n8 LES MISSIONS DU LEVANT.

pour éclairer les chrétiens qui sont en dehors de la doctrine de l'Église et pour rappeler au devoir tous ceux qui, tout en professant le catholicisme, en méconnaissent les lois et donnent par leur conduite un dé> menti aux sacrés engagements de leur baptême. Infidèles, schismatiques et catholiques sans ferveur sont tour à tour l'objet de la sollicitude de nos missionnaires. » En présence de ces déclarations, il me parait difficile de soutenir que les missions servent beaucoup les intérêts de la France, ni qu'elles se préoccupent de ces intérêts. Dans le Levant, comme partout ailleurs, les missions font œuvre religieuse et non œuvre française, et l'on ne saurait s'en étonner, puisqu'elles ont été créées dans un but religieux.

b) Syrie.

La Syrie est, sans contredit, la partie de TEmpire ottoman dans laquelle l'œuvre des missions françaises a pris le plus d'importance et a servi le mieux les intérêts de la France. Toutefois, elle n'a présenté des résultats sensibles qu'à partir de la conquête du pays par le pacha d'Egypte Mehemet Ali, qui eut lieu en 1831. Jusqu'alors, les lazaristes, substitués aux jésuites en 1783, s'étaient traînés dans des ornières d'où ils ne sortaient par moments que pour y retomber aussitôt. « Pendant près de cinquante ans, avoue le P. Piolet, la situation des lazaristes en Syrie fut extrêmement précaire : la mort faisait dans leur petite troupe des brèches que le maison mère était hors d'état de combler : Saïda avait été abandonnée ; Alep, Tripoli et ses annexes, Edhen et Sgorta, Damas et Antoura étaient les seuls postes occupés; le bien se faisait, mais à petit bruit; pendant que l'Europe marchait à grands pas dans la voie des idées nouvelles, la Turquie, et surtout la Turquie

L^ŒUVRE d'enseignement DES MISSIONS. H^

d'Asie, demeurait obstinément fermée à toute ti'ansformation et à toute réforme (4). »

Devenu maître de la Syrie, Mehemet Ali, qui tenait à plaire à l'Europe, autorisa l'ouverture des écoles. Les lazaristes en profitèrent avec empressement. En483i, ils fondèrent leur premier collège de garçons à Antoura et une école de filles à Tripoli. De nouveaux établissements scolaires pour filles ou garçons furent ensuite fondés à Beyrouth, à Damas, à Alep, etc. Les jésuites, qui avaient débarqué en Syrie dès 4816, créèrent aussi des écoles à Beyrouth, à Saïda, à Deir-el-Quamar, à Zahleh, â Bikafa et à Ghazir. Les sœurs de Saint- Vincent fondèrent, de leur côté, des établissements en plusieurs des villes citées plus haut.

En 4860, grâce au régime de liberté institué par le sultan Abdul Medjid, tous ces établissements jouissaient d'une certaine prospérité, lorsque survint la réaction dirigée par les populations musulmanes contre les institutions libérales. En Syrie, de graves désordres eurent lieu, de nombreux chrétiens indigènes furent massacrés par les Drusesou les Arabes et la paix ne fut rétablie que par l'intervention des troupes de la France.

A partir de ce moment, grâce à la protection incessante exercée par notre pays, les missions de Syrie se sont développées sans obstacles. On peut dire qu'elles ont donné tout ce qu'il leur était possible de donner. Voyons en quoi consistent les résultats obtenus depuis 1834, c'est-à-dire pendant l'espace de soixante-quinze années. Pour me mettre à l'abri de toute accusation de parti pris, j'emprunterai les renseignements statistiques à l'histoire que les missionnaires eux-mêmes ont tracée de leur œuvre.

(1) P. Piolet, Loc. cit., I, p. 306.

l80 LÈS MISSIONS DU LEVANT*

Parlons d*abord de renseignement primaire. D'après le P. Piolet «les jésuites, les lazarites et, depuis quelques années, les frères patronnent en Syrie plus de 250 écoles représentant un personnel de plus de 300 maîtres et de plus de 12.000 enfants. » La plupart de ces écoles n'ont que des directeurs indigènes, dont le P. Piolet dit : « Ce sont d'anciens élèves des collèges français, des séminaristes qui ont abandonné leurs études théologiques ou des prêtres indigènes qui exercent volontiers la profession de maîtres d'école et la trouvent plus relevée que les métiers manuels auxquels ils doivent demander ordinairement leur subsistance et celle de leur famille. »

Comme le P. Piolet insiste, en maintes occasions, sur l'ignorance des prêtres indigènes, leur situation misérable et leur moralité souvent très douteuse, on peut être certain que la plupart sont incapables d'enseigner autre chose que le cathéchisme.

N'est-ce point, d'ailleurs, surtout en vue de la propagande religieuse que les écoles sont créées par les missionnaires? Le P. Piolet en fait très sincèrement l'aveu à propos des inspections des missionnaires. L'inspecteur « interroge, dit-il, les élèves sur les matières qu'il a indiquées à sa précédente visite, adresse au professeur les compliments ou les reproches qu'il mérite et lui paie son traitement du mois ; puis, il réunit les enfants et, s'il le peut, les parents, à l'église ou dans la classe, leur fait une ou plusieurs leçons de catéchisme ; enfin, après avoir dit la messe, il repart. » Il est évident que le principal objet de l'inspection est représenté par les leçons de catéchisme et par la messe devant les parents et enfants réunis, c'est-à-dire par l'œuvre de prosélytisme religieux.

Quant au nombre réel des élèves et à la valeur de

leur instruction, il est facile de s'en faire une idée exacte d'après un autre aveu du P. Piolet. Parlant des visites faites aux écoles par « le supérieur de la mission et des missionnaires ou des voyageurs de passage », il dit : « Pour ceux-là, on s*est arrangé de façon que tout soit prêt à Tavance : les enfants sont au grand complet (on prétend môme que certains maîtres en empruntent à Técole concurrente des protestants, à charge de revanche) ; on a appris et calligraphié des compliments, etc. » Ces lignes doivent être recommandées à ceux de nos compatriotes qui ont visité des écoles en Syrie et en sont revenus plus ou moins enthousiasmés. On peut se demander, en outre, ce que peuvent penser les enfants qui, tour à tour, assistent au prêche d'un pasteur protestant et à la leçon de catéchisme d*un missionnaire catholique.

Il serait utile, en somme, de faire une enquête sérieuse sur le savoir des maîtres et sur l'instruction des élèves, avant de se prononcer sur l'utilité réelle de l'œuvre d'enseignement primaire fondée en Syrie par les missions.

Des observations analogues s'imposent au sujet des 5.000 filles qui, d'après le P. Piolet, sont instruites par des sœurs françaises et des 3.000 qu'instruisent les sœurs indigènes dites mariamettes.

Passons à l'enseignement secondaire. Il est donné par les lazaristes à Antoura et à Damas, par les jésuites à Beyrouth, Le collège d'Antoura compte 250 élèves, presque tous internes, celui de Damas 200, dont 80 pensionnaires et celui de Beyrouth 500. A la fin de leurs classes, les élèves de ces établissements sont susceptibles de recevoir un diplôme que notre ministère de l'instruction publique assimile à celui du baccalauréat*

Le collège des jésuites de Beyrouth fait partie de la magnifique université de Saint-Joseph, à laquelle se rattache encore : 1* une faculté de théologie instituée en vue des Églises unies : Chaldéens, Syriens, Arméniens, Maronites, Melchites et Coptes; S® une bibliothèque orientale avec imprimerie pour les livres et un journal ; 3° une faculté de médecine.

Les professeurs de la faculté de médecine sont choisis parles jésuites qui dirigent rétablissement, puis nommés et payés par notre minisire de Tinstruction publique. La faculté délivre des diplômes qui, après enregistrement à Constantinople, donnent le droit à leurs détenteurs d'exercer la médecine dans tout Tempire ettoman.

Toutes ces œuvres d'enseignement secondaire et supérieur sont incontestablement utiles et serviraient à Textension de l'influence de la France, si les missionnaires ne les dénaturaient pas en y ajoutant leur prosélytisme religieux. Beaucoup d'élèves du collège et de la faculté de médecine se plaignent d'être soumis à des obligations religieuses qui leur déplaisent, même s'ils sont catholiques d'origine. Un professeur de nos facultés,* qui a souvent inspecté renseignement en Syrie, m'adresse une note oti je lis : « Les Syriens, qui sont en général très intelligents, ne comprennent pas qu'en France on expulse les jésuites, tandis qu'en Syrie on les couvre de fleurs. Aussi, un grand nombre d'élèves m'écrivent : « Que la France prenne garde; nous « irons ailleurs, chez les protestants. » Il y a là actuellement une situation des plus graves pour nous. Puis, en Syrie, les choses se passent d'une façon si singulière I Dernièrement, j'ai visité l'école de Bethléem, près de Jérusalem. Elle est subventionnée par la France. Les maîtres sont tous Italiens et ne comprennent pas

le français, qui n'est pas enseigné dans cette école. Dans le Liban, on subventionne plusieurs écoles de religion grecque où Ton prépare des élèves qui seront les plus ardents défenseurs de l'occupation russe* A Damas, en 1901, le gouvernement russe venait d'installer vingt-deux écoles nouvelles, presque toutes placées à côté des nôtres. » Cette note est pleine d'intérêt, parce qu'elle montre, à la fois, le danger du prosélytisme religieux des missions, la concurrence dont leur œuvre est l'objet et le tort que leur attitude fait à la France.

Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les protestants ont pris en Syrie une importance considérable. Le P. Piolet explique la réussite de leur propagande par les raisons suivantes : « Leur dogmatique, réduite à un petit nombre de points, rebute moins ces esprits très réfractaires à des conceptions complexes. Sans doute, le protestantisme condamne le culte des saints et l'invocation de la sainte Vierge, honorée presque partout d*un culte qui va parfois jusqu'à la superstition; mais il faut tenir compte d'un autre élément qui rend aux protestants leur supériorité : ils sont en état de dépenser beaucoup d'argent; écoles et orphelinats, dispensaires et hôpitaux se multiplient de tous côtés et le nombre des prosélytes augmente aussi. Le sémite chrétien, moins encore que les autres hommes, ne sait pas résister aux arguments de cette valeur. » En d'autres termes, si les protestants recrutent des adeptes, c'est à cause de la simplicité de leur doctrine religieuse et de l'abondance de leurs ressources financières. C'est dire que les conversions ont bien peu de valeur et que les missionnaires perdent leur temps en s'efîorçant de les multiplier.

184 LEft MISSIONS DU LEVANT,

c) Smyrne^ Archipel et Arménie,

Lorsque les premiers missionnaires français s'établirent à Smyme, en 1618, on y parlait déjà beaucoup notre langue, à cause des relations fréquentes entretenues depuis des siècles par nos navires en ce port. Néanmoins les œuvres des missions y furent très précaires jusque vers le milieu du dix-neuvième siècle. Le premier collège destiné à Tinstruction des enfants des familles aisées ne fut ouvert qu'en 1841, et c'est seulement à partir de 1886 qu'il a pris une réelle importance. U compte aujourd'hui une vingtaine de professeurs dont une moitié au moins composée de lazaristes. « On y mène de front renseignement classique, couronné par le baccalauréat subi devant un jury fourni par les membres de rËcole d'Athènes et l'enseignement moderne, très recherché dans un pays où les jeunes gens se destinent pour la plupart aux carrières commerciales (1). »

Indépendamment de ce collège, il existe à Smyrne des écoles tenues par les Filles de la charité, un hôpital français, auquel est annexée une école et dans lequel sont soignés à peu près exclusivement des marins et des ouvriers étrangers, car « les Grecs ont contre les hôpitaux une prévention invincible (2) ». Cet hôpital a été créé par les sœurs de la charité, d'accord avec le ministère de la marine de France. Un autre hôpital portant le nom de Saint- Antoine a été créé par les franciscains. Des orphelinats de filles, une école professionnelle de garçons, des écoles primaires ont été fondées aussi à Koulah et à Bournabat, dans la campagne de Smyrne, ainsi qu'à Aïdin, ville de 45.000 habitants située à 5 ou 6 heures, en chemin de fer, de Smyrne,

(1) P. Piolet, Loc. cit., I, p. 144.

(2) Ibid., p. 141.

Toutes ces œuvres instruisent environ 1.200 enfants et soignent, dit-on, plus de cent mille malades.

11 faut rapprocher des missions de Smyrne celles de r Archipel et de la Petite Arménie, qui ont entre elles des liens plus ou moins étroits.

Les Grecs qui habitent TArchipel furent plus ou moins unis à l'Église romaine jusqu'au dix-huitième siècle ; ils s'en séparèrent alors pour se placer sous l'autorité du patriarche de Constantinople. A partir de ce moment, il y eut lutte ouverte entre les missionnaires romains et les orthodoxes. Sous la pression de ces derniers, «tout fut mis en œuvre, ditun historien des missions de l'Archipel, pour rebuter les catholiques : on les chargeait détaxes excessives, ou les traînait devant les tribunaux turcs pour des accusations absurdes; plusieurs des notables furent mis en prison, déportés à Rhodes, à Brousse ou en Crimée. Dans les villes, c'étaient des provocations et des violences continuelles, et à Santorin les catholiques s'en allèrent fonder un village à Phyra pour se soustraire àcesvexations incessantes (i). » La présence des missions romaines n'avait, en somme, pas d'autre effet que de semer la division et la haine parmi les populations des îles où elles prétendaient s'implanter malgré la majorité des habitants.

Jusqu'en 1773, les jésuites se maintinrent cependant sur quelques points. En 1783, ils furent remplacés par des lazaristes, dont le succès n'a été que minime. Leur collège de Santorin ne compte aujourd'hui qu'une trentaine d'élèves internes et une cinquantaine d'externes. On y prépare surtout des prêtres et la moitié des enfants appartient à des familles catholiques. Des congrégations de femmes ont aussi, dans l'Archipel,

(1) p. Piolet, Loc. cit., I, p. 135.

quelques établissements où Ton instruit des enfants et où Ton distribue des médicaments et des soins aux pauvres. A Santorin, « pendant Tannée 1898, les sœurs ont eu dans leur externat et leur pensionnat 176 élèves ; l'orphelinat contient 53 filles et 30 garçons; il a été donné U.500 consultations et enfin un hôpital nouvellement annexé à Tœuvre a recueilli 50 malades (1). »

A Syra, dans les Cyclades, les sœurs ont encore deux établissements dont un, au bord de la mer; ils ne sont guère fréquentés que par les enfants des familles catholiques. Un hôpital fondé à Hermopolis, en 1887, reçoit les marins étrangers des bâtiments qui fréquentent le port. Les Grecs refusent d'y entrer, mais ils viennent y prendre des consultations, recevoir des soins et des médicaments. D'après le P. Piolet, en 1898, il y fut donné 17.000 consultations.

En somme, dans l'Archipel, les établissements des missions françaises ne sont guère fréquentés que par les enfants des familles catholiques et ne recueillent que peu de sympathies parmi les Grecs orthodoxes. C'est un exemple de plus de la lutte plus ou moins ouverte qui a toujours existé entre les deux sectes chrétiennes en contact dans le Levant.

Les missions catholiques de la Petite Arménie ne datent que de 1881 ; elles furent fondées par Léon XIII dans un but à peu près exclusif de prosélytisme religieux. Le pape projetait de se servir des Arméniens pour propager le catholicisme en Asie. Ils avaient attiré son attention parce qu'ils « sont doués d'intelligence, d'une activité merveilleuse et d'une force d'expansion sans égale. Ils se retrouvent partout, en Russie et en Perse, comme à Gonstantinople,et ils conduisent leurs

(1) P. Piolet, Loc. cit,, I, p. 140.

caravanes jusqu'en Chine. Le pape espéra que, s'ils étaient catholiques, ils deviendraient apôtres et il tenta l'entreprise. » Ces lignes sont du fondateur môme delà première mission, un jésuite de Damas, car c'est aux jésuites que Léon XIII fit appel pour cette œuvre de prosélytisme.

Celle-ci s'étend sur les anciennes provinces du Pont, de la Cappadoceet de laCilicie, dans lesquelles se trouvent un million et demi de musulmans, un demi-million de chrétiens orthodoxes, douze mille catholiques et quatorze mille protestants. Les principaux établissements des missions se trouvent à Marsivan, à Tokat, à Sivas, à Césarée et à Angora. Ils sont représentés par quelques écoles où Ton élève des enfants et où Ton distribue des secours aux malades. Le P. Piolet signale dans les écoles la présence de plus de trois mille enfants des deux sexes et évalue à 50.000 le nombre des malades soignés, mais il avoue que l'œuvre accomplie est fort modeste : « Dirons-nous, pour conclure, écrit-il (1), qu'en dix-neuf ans nous avons changé la face de la Petite Arménie ? — Non. Nous avons souffert, nous avons combattu, nous avons travaillé, c'est tout notre bilan. » Il faut ajouter, pour compléter ce tableau, que là, comme partout ailleurs, la présence des missions a été Toccasion de luttes très vives entre Turcs et chrétiens d'une part, entre catholiques et orthodoxes de l'autre. Aussi peut-on se demander si les inconvénients de l'œuvre ne sont pas plus grands que ses avantages et si ces inconvénients n'iront pas en augmentant d'importance, à mesure que les populations se sentiront davantage menacées dans leur religion ou leurs traditions de race. Le P. Piolet fait, à cet égard, des

(1) P. Piolet, Loc, cit., I, p. 182.

aveux qu*il importe de noter. Apràs avoir fait le récit de divers incidents dans lesquels les autorités turques se montrèrent fort hostiles aux missions et allèrent jusqu'à fermer les écoles et à menacer les missionnaires de la prison, il ajoute : « Quant aux divers chefs des communautés schismatiques, ils n'ont jamais désarmé, et, contre nos écoles, toutes les armes leur sont bonnes. Us ont réussi, à diverses reprises, à les vider et ont su, plus souvent qu'on ne l'imaginerait, trouver des auxiliaires parmi les professeurs que nous sommes obligés d'employer (i). »

L'historien des missions que je viens de citer ne se plaint pas seulement de l'hostilité des musulmans et des orthodoxes, il signale encore celle des missions protestantes. Il représente ces dernières comme « ayant tout tenté pour vider » certaines écoles catholiques, et il note avec soin tout ce qui peut être de nature à déconsidérer les protestants. A propos des massacres qui eurent lieu dans la Petite Arménie en 1895, il raconte qu'à Marsivan les Arméniens poursuivis par les massacreurs allaient de préférence solliciter un asile chez les missionnaires catholiques, et, quand on leur demanda pourquoi ils ne s'étaient pas adressés aux missions américaines, ils répondaient : « Ceux qui y sont allés ont trouvé la porte impitoyablement fermée et en réponse à leurs supplications, une miss leur criait : « Allez vous-en, on n'ouvrira pas. Nous ne sommes pas venus sauver vos corps, mais vos âmes (2). » La visible satisfaction avec laquelle le P. Piolet enregistre ce récit, vrai ou faux, témoigne de Thostilité qui existe entre les missions catholiques et les missions protestantes, de même que les faits exposés plus haut four-

(1) p. Piolet, Loc. cit., I, p. 165.

(2) Ibid., l, p. 172.

Dissent une indication des résistances opposées par les populations arméniennes à tous les missionnaires qui prétendent les convertir.

d) Palestine.

La Palestine a toujours exercé sur TÉglise romaine une action attractive considérable. Il n*y a pas d'efforts que les papes n'aient faits pour l'arracher aux musul-^ mans et aux Grecs orthodoxes. Cependant, ni les guerres sanglantes et désastreuses des croisades, ni les œuvres des missions catholiques n'ont produit de résultats bien sensibles.

Pendant près de 800 ans, la seule mission romaine qui ait pu résister à l'opposition incessante des musulmans et des orthodoxes est celle des franciscains, à laquelle était confiée la garde des Lieux Saints au nom de l'Église latine. Elle était et est encore formée de religieux de tous les pays. En dehors de cette fonction de gardiens, l'œuvre morale des franciscains était à peu près nulle. C'est chez eux que s'arrêtaient et logeaient la plupart des pèlerins de l'Occident et c'est sur eux que les Turcs faisaient porter la responsabilité de la conduite des dits pèlerins. Jusqu'à notre époque, ils étaient restés en quelque sorte les hôteliers de la Palestine.

Sur leurs conseils, les assomptionnistes sont en train de se substituer à eux dans l'exercice de ce rôle, qui est aujourd'hui lucratif sans faire courir aucun danger à ceux qui le jouent.

Les assomptionnistes se sont faits hôteliers en Palestine comme ils se font imprimeurs et marchands de journaux en France. Ils ont organisé des pèlerinages analogues à ceux de Paray-le-Monial et de Lourdes, auxquels prennent part de nombreux voyageurs. Ils possèdent un bâtiment à vapeur avec lequel ils font

im LES MISSIONS DU LEVANt.

eux-mêmes le transport par mer das pèlerins et ont bâti à Jérusalem une sorte d'hôtel contenant trois cents cellules où sont logés les visiteurs de la ville sainte. La chapelle de cet établissement a été « enrichie par un bref de Léon XIII (18 avril 1893) des indulgences attachées autrefois au tombeau de la sainte Vierge et qu'il a fallu transférer, depuis que les Grecs ont accaparé ce lieu vénérable, autrefois proplriété des catholiques (1) ».

Les assomptionnistes et les historiens de leur œuvre ne dissimulent pas que le principal but poursuivi est la pénétration de TËglise latine dans des lieux où dominent encore les églises grecque, arménienne et russe. Les Grecs et les Arméniens y sont prépondérants depuis de nombreux siècles. Les Russes commencent à y faire pénétrer leur influence à l'aide de très nombreux pèlerins. Une société russe de pèlerinage amène chaque année en Palestine des milliers de voyageurs dont la plupart, paraît-il, se font remarquer par une grande piété. Les protestants anglais et allemands s'y établissent aussi et y organisent des voyages très suivis et fort k la mode, en Angleterre surtout. C'est pour rivaliser avec ces entreprises que les assomptionnistes ont organisé la leur.

Ils prétendent qu'elle rend de très grands services à la France et en tirent prétexte pour solliciter la générosité des catholiques. Ils obtiennent, à ce dernier point de vue, de gros succès, car ils ont pu construire des établissements ayant coûté plus d'un million. En admettant que les pèlerins français soient aussi nombreux aujourd'hui que ceux des autres nations, il est difficile d'apprécier les avantages qu'ils procurent à la

(1) P. Piolet, Loc. cit.^ I, p. 388.

France. Autant vaudrait dire que TAngleterre tire bénéfice des milliers de touristes anglais qui viennent chaque hiver visiter et habiter nos côtes ensoleillées de la Méditerranée. L'œuvre des assomptionnistes n'est, en réalité, qu'une œuvre commerciale, ne pouvant profiter qu'à la congrégation qui l'a organisée.

La plupart des autres œuvres créées en Palestine par les missions ont un caractère presque exclusif de prosélytisme. C'est le cas notamment des séminaires établis par les pères blancs, les bénédictins et les dominicains pour la formation de prêtres indigènes catholiques. On peut ranger dans la môme catégorie les missions fondées par les ordres contemplatifs de femmes : carmélites et bénédictines du mont des Oliviers, de Bethléem et de Caïffa, clarisses de Nazareth et de la route de Jérusalem à Bethléem, dames de Marie réparatrice de Jérusalem qui logent les visiteuses de la ville sainte. Attirées en Palestine par la seule foi religieuse, ces missions n'y jouent, en réalité, aucun rôle utile. Elles ne se proposent que d'inspirer l'amour de leur religion par le zèle qu'elles manifestent dans son exercice.

Il existe près de Jérusalem un établissement de trappistes dont le but réel est également le prosélytisme religieux, mais qui tente, en outre, de créer des cultures dans les terres délaissées par les indigènes. Les résultats qu'ils obtiennent sont à peu près insignifiants, en raison de la répugnance qu'ont les Syriens pour les travaux agricoles. Le P. Piolet donne à cet égard un renseignement qui en dit long sur le peu d'utilité pratique de la mission des trappistes. « A l'orphelinat de Saint-Pierre, écrit-il, les pères de Sion ont dû renoncer à employer les enfants à de petits travaux de jardinage qui, dans nos pays, seraient regar-

i92 LES MISSIONS DU LEVANT.

dés comme une récréation et qui, là-bas, passent pour une occupation ignominieuse ; les mendiants à qui Ton demande de ratisser une allée répondent avec indignation : « Nous ne sommes pas des fellahs î » Il est évident que ce ne sont pas quelques missionnaires préoccupés surtout de la propagande religieuse, qui pourront modifier de pareilles mœurs et un tel état d'esprit. Cette transformation exigera des moyens d'une tout autre nature et la mise en jeu d'intérêts matériels plutôt que de sentiments religieux.

Les salésiens dirigent à Bethléem une sorte d'école professionnelle oii des orphelins sont recueillis et apprennent un métier manuel. La plupart des missionnaires de cet établissement sont italiens, mais ils enseignent le français à leurs pupilles, parce que cette langue est prédominante aujourd'hui dans la région, à cause du grand nombre de touristes qui la fréquentent.

Les autres missions masculines ou féminines de la Palestine exercent leur prosélytisme au moyen de l'instruction des enfants. Telles sont : les missions des lazaristes, qui datent seulement de 1889; celles des pères de Sion et des dames de Sion, qui datent de 1837; celles des sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition, fondées en 1874; celles surtout des frères des écoles chrétiennes, dont les premiers établissements ne furent fondés qu'en 1878.

Les œuvres d'enseignement des missions étaient alors si rudimentaires que le P. Piolet, parlant des premiers frères envoyés pour étudier la situation, écrit : « Il fut facile de constater que tout était à faire, qu'il n'y avait à prendre la place de personne, sinon celle des protestants anglais qui, profitant de l'absence presque complète de toute école catholique, ouvraient

de nombreux établissements où affluaient les enfants indigènes, môme ceux des familles catholiques. » Depuis 1876, les frères ont fondé une école à Jérusalem, une autre à Jaffa doublée d*un pensionnat payant où Ton donne l'enseignement primaire supérieur. En 1883, une troisième école fut ouverte à CaïfTa, grâce au concours des carmes de la ville et du ministère des affaires étrangères de France. Deux autres écoles furent fondées, en 1893, à Nazareth, et, ultérieurement, à Bethléem.

Les résultats produits par ces diverses œuvres sont assez peu importants, si Ton en juge d'après le nombre restreint des écoles, des maîtres et des élèves, et si Ton note que la plupart de ces derniers appartiennent à des familles catholiques. Or, actuellement, il n'existe en Palestine que 25 000 catholiques indigènes ou appartenant aux diverses races européennes. Ce chiffre est bien minime en regard des 400 000 musulmans et des 100 000 Grecs orthodoxes et d'un nombre considérable mais indéterminé de juifs qui constituent la partie principale de la population de la Palestine.

Là comme en Syrie, en Petite-Arménie et dans toute l'Asie occidentale, les œuvres des missions qui obtiennent le plus de succès auprès des indigènes sont celles de l'assistance. Tous les écrivains et voyageurs s'accordent à signaler le respect dont les musulmans, les Syriens et môme les Grecs orthodoxes entourent les filles de la charité qui soignent les malades dans les hôpitaux ou dans les villages. L'indigène ne consent que difficilement à séjourner dans les hôpitaux qui ont été créés à Jérusalem, à Nazareth, à Bethléem et à Caïffa,mais ils y vont faire panser leurs plaies, prendre des consultations et recevoir des médicaments. Les œuvres qui depuis quelque temps amènent des

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touristes en Palestine sont également bien vues par les indigènes parce qu'elles les enrichissent. Que faut-il en conclure ? Sinon que Tintérêt réel de la France est de renoncer à la protection des œuvres de prosélytisme catholique, afin de faire porter son efTort sur le développement d'œuvres d'assistance, d'éducation et d'entreprises industrielles ou commerciales dépourvues de tout caractère religieux.

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