CHAPITRE X
Pourquoi la France doit renoncer au protectorat des Missions.
Pour avoir une idée entièrement exacte du rôle des missions, il faut se rappeler que, dans tous les pays du monde, il existe une relation étroite entre la religion et l'organisation sociale ou familiale. Seuls, quelques peuples très civilisés sont parvenus à une phase de leur évolution où la religion et l'organisation sociale tendent à se séparer, la première pour se renfermer dans le domaine de la conscience, la seconde pour se confiner dans un rôle purement humain.
Nos compatriotes ont d' autant plus de peine à se faire une idée juste des missions, que la France est précisément l'une des nations où la séparation de la loi et de la foi, de la société et de la religion est le plus avancée, sans être, cependant, tout à fait accomplie.
Prenant pour point de départ l'état dans lequel nous sommes, et jugeant des autres peuples d'après le nôtre, beaucoup de Français ne peuvent s'imaginer combien la prédication du catholicisme est déplaisante aux musulmans^ aux bouddhistes, aux adeptes du culte
i96 LES MISSIONS DU LEVANT.
des ancêtres, etc., parmi lesquels nos missionnaires exercent leur prosélytisme.
En premier lieu, la foi étant, aujourd'hui, peu vive dans notre pays, nous nous imaginons volontiers qu'il en est denième partout ailleurs. En cela, nous commettons une grave erreur. Ceux qui ont voyagé ou séjourné dans les pays musulmans savent avec quelle assiduité tous les hommes y pratiquent les actes de leur culte, avec quelle piété ils font les prières prescrite par le Koran, avec quel zèle ils observent le jeûne, quel soin ils mettent à se priver des aliments ou boissons défendus. Certes, parmi les musulmans qui vivent dans le contact incessant des Européens, il commence à se produire un affaiblissement notable du zèle cultuel, mais même ceux-là sont blessés au fond du cœur lorsque le missionnaire occidental les invite à quitter Tislamisme.
J*ai cité précédemment cette observation que le P. Launay fait à propos des Indiens : « Embrasser la foi catholique est une chute, une déchéance qui, pour beaucoup, entraîne la honte (1). » Il n*y a pas un musulman, même parmi les plus occidentalisés, auquel cette observation ne puisse être appliquée avec autant de justesse qu'aux brahmanistes ou aux bouddhistes de rinde. Elle est non moins juste en ce qui concerne les Chinois, les Annamites, les Siamois, les Cambodgiens, etc. Pour tous, changer de religion est « une chute, une déchéance » à leurs propres yeux et, surtout, aux yeux de leurs compatriotes.
La déchéance parait d'autant plus profonde à chacun de ces hommes qu'il occupe une situation plus élevée dans la société dont il fait partie. En Chine, en Indo-
(1) Voyez ci-dessus, p. 45.
Chine, dans le Levant, les missionnaires parviennent à convertir au catholicisme quelques milliers d'individus appartenant aux classes sociales inférieures; on ne compte que par unités très clairsemées ceux qu'ils convertissent dans les classes supérieures. Plus, en effet, un homme. est haut £lacé dans son. pays et plus il tient à l'organisation sociale ou familiale héritée de sesàncôlfes et à la religion qui est, à ses yeux, le corollaire indispensable de cette organisation, qui, souvent même, en est la source première.
En même temps que la prédication du missionnaire blesse les sentiments religieux, sociaux et familiaux de la plupart de ceux auxquels elle s'adresse, son prosélytisme et les succès plus ou moins grands qu'il obtient lèsent les intérêts des prêtres de la religion locale. Le P. Launay raconte qu'un membre des missions de l'Inde ayant demandé à un brahme pourquoi il réclamait l'expulsion des missionnaires, celui-ci répondit : « Parce que vous nous arrachez nos fidèles et que nous ne pouvons plus vivre (1). » N'est-ce pas la même plainte que font entendre aujourd'hui, sous une forme plus châtiée, les patriarches orthodoxes du Levant, en face des missions catholiques ? Est-ce qu'un argument de même nature n'intervint pas, au seizième siècle, en France môme, pour décider les évêques à réclamer la destruction des réformés ?
Tandis que les prêtres des religions locales redoutent le préjudice moral et matériel auquel ils sont exposés par le prosélytisme catholique, les autorités civiles se défient, avec non moins de raison, de ces étrangers qui font appel aux gouvernements occidentaux et dont les ouailles reconnaissent à peine les autorités locales. J'ai
(1) Voyez ci-dessus, p. 25.
raconté déjà (1) une conversation que j'eus, au Tonkin, arec l'évêque de Ké-So, et dans laquelle il m'indiqaa, comme premier article d'un programme de gouvernement, la suppression de tous les lettrés annamites. Pense-t-on qu'un pareil acte eût été de nature à nous faire des amis chez un peuple qui a pour ses lettrés le plus profond respect, chez lequel on ne peut arriver à aucune fonction publique sans avoir conquis les diplômes dont s'enorgueillissent les lettrés? J'ai cité aussi (2), d'après un historien des missions, ce mot de l'Empereur Yong Tching : « Vous voulez que tous les Chinois se fassent chrétiens... En ce cas-là, que deviendrons-nous? Les sujets de vos rois? »
On est porté à admirer la sagacité de cet empereur quand on se rappelle que la plupart des conquêtes faites par les nations occidentales en Extrême-Orient ont été provoquées par les excitations belliqueuses des missionnaires ou par la nécessité d'intervenir en leur faveur. Si le Japon échappa, au dix-septième siècle, au sort des Philippines, n'est-ce point parce qu'il eut soin de fermer entièrement ses portes aux missions occidentales? N'est-il pas incontestable que laTurquie d'Asie s'est défendue, pendant plusieurs siècles, contre les empiétements de l'Europe en mettant obstacle à ceux des missionnaires?
Les partisans du protectorat des missions invoquent ces mêmes considérations à l'appui de leur thèse : « Vous avouez, disent-ils, l'utilité des missions lorsque vous reconnaissez qu'elles sont redoutées des autorités extrême-orientales ou levantines et qu'elles ont déterminé la conquête de certaines colonies; pourquoi donc voulez-vous que la France renonce à leur protectorat? »
(1) Voyez ci-dessus, p. 39.
(2) Voyez ci-dessus, p. 25.
Il m'est aisé de répondre que, si les missions ont pu nous donner Toccasion d'intervenir dans les affaires de la Chine ou de la Turquie, elles nous ont été, même alors, plus nuisibles qu'utiles, ainsi qu'il résulte des faits rappelés plus haut.
Enfin, l'histoire des missions, même celle qui a été racontée par leurs propres membres, ne témoigne guère que du zèle religieux et du courage souvent admirable avec lequel les missionnaires supportèrent les persécutions, les emprisonnements et la mort, mais il est difficile d'y trouver la moindre trace de services effectifs rendus à la France. La formule la plus élogieuse dont usent les historiens est celle-ci : « Ils faisaient connaître le nom de la France. » Nous savons ce que les faits répondent à cette assertion.
Pendant le dix-septième et le dix-huitième siècles, les relations maritimes furent rares entre la France et l'Extrême-Orient. Il fallait, pour aller en Chine, contourner le cap de Bonne-Espérance avec des navires à voiles d'une marche très lente et de dimensions trop faibles pour qu'ils pussent transporter de grandes quantités de marchandises. On connaissait la Chine par les récits des missionnaires beaucoup plus que par ses produits. La Chine, de son côté, n'avait quelque notion de notre pays que par les rares navires lui apportant des prêtres ou des évêques et un petit nombre de produits de notre industrie de pacotille. La plupart des ports étaient fermés aux bâtiments européens. Les étrangers n'étaient vus partout que d'un fort mauvais œil. On avait peur d'eux au point que les missionnaires s'empressaient, dès leur arrivée, de revêtir le costume chinois et d'apprendre les idiomes indigènes afin d'échapper autant que possible à la surveillance des mandarins. La plupart d'entre eux affectaient de ne plus avoir d'autre
patrie que le territoire de leur chrétienté. « Ton roi, sait-il que tu es ici? » demande un mandarin à un missionnaire. « 11 ne me connaît pas » répond le prêtre en ajoutant qu'il représente Dieu seul et nulle autre puissance. Afm de dissimuler leur nationalité étrangère, la plupart des missionnaires évitaient de parler leur langue natale et même de prononcer le nom de la France. La prudence leur imposait cette conduite; on ne saurait les blâmer d*y avoir obéi : mais il est permis de se demander en quoi ils pouvaient servir la France alors qu'ils n'osaient même pas se dire Français.
En dehors de quelques circonstances particulières, dont j'ai fait antérieurement mention, la conduite des missionnaires, dans tout l'Extrême-Orient, s'inspira de cette sage mais improductive prudence pendant toute la durée des dix-septième et dix-huitième siècles et jusque vers le milieu du dix-neuvième siècle.
Après la découverte de la navigation à vapeur, lorsque les relations de la France avec l'Extrême-Orient furent devenues assez fréquentes pour que notre marine pût exercer une protection efficace sur nos nationaux et nos intérêts, la conduite des missionnaires se modifia. De prudents et timides qu'ils avaient été lorsqu'ils se sentaient livrés à eux-mêmes, ils devinrent d'autant plus arrogants que les gouvernements de la France se montraient plus dociles aux directions de la pHpâûlër
Notre protectorat des missions commence~alors à s'exercer d'une manière efficace. Dès Ibrs, aussi, nos relations avec la Chine et l'Indo-Chine sont marquées par une série presque ininterrompue de conflits dont l'unique source est dans ce protectorat. J'ai cité ce mot d'un haut mandarin chinois : « Avec l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie nous traitons des questions commerciales ou industrielles qui intéressent au plus haut
degré la Chine; avec la France, il n*est jamais question que de missionnaires et de chrétiens (1). » A la France, en effet, sont réservées, à cause du protectorat qu'elle s'est arrogé sur les missions, toutes les questions irritantes et stériles, toutes celles qui nous font des ennemis sans nous procurer aucun profit.
II est impossible de ne pas en conclure qu'au point de vue politique le protectorat des missions nous est, en Chine, beaucoup plus nuisible qu'utile.
Sert-il du moins à introduire parmi les Chinois notre langue et notre civilisation? Les faits exposés précédemment établissent d'une manière indiscutable, d'abord que les misssionnaires n'ont jamais répandu notre langue, et, ensuite^ qu'ils n^onTpu servir notre civilisation, cârleur premier soin, en arrivant dans le pays, est de së~cOiiformer aux coutumes des indigènes les plus pauvres.
Dans ces conditions, la France joue indubitablement un rôle de dupe en s'attachant à un protectorat qui dessert ses intérêtsjolitiques sans lui procurer aucun avant age mora j^ou économique. ^'
Enfin, si je rappelle' que notre protectorat sur les missions de Chine est, aujourd'hui, purement nominal, j'aurai suffisamment établi que notre intérêt bien compris doit nous conduire à y renoncer.
En Orient, la France a exercé d'abord un protectorat effectif sur tous les chrétiens. Puis, chaque grande puissance a pris sous sa protection particulière les missîohnafres de sa nationalité. J'ai cité les capitulations^ar lesquelles l'Autriche et Venise, puis la Pologne et la Russie se firent attribuer, aux dix-septième et dix-huitième siècles, le protectorat des chrétiens
(1) Voyez ci-dessus, p. 27.
de Tempire ottoman dont la France seule avait joui jusqu'alors. J'ai noté aussi le soin que mirent les puissances protestantes à protéger elles-mêmes aussi bien leurs missions catholiques que leurs missions protestantes, et j'ai montré combien, depuis le milieu du dix-neuvième siècle, notre protectorat est précaire.
Quoique peu connus en France et volontairement écartés par ceux de nos compatriotes qui s'érigent en panégyristes des missions, ces faits ne peuvent plus ôtre contestés. Dans une correspondance envoyée de Gonstantinople à un grand journal de Paris, au mois de juillet 1904, ils étaient exposés avec tant de compétence que je ne puis résister au désir de citer quelques passages de ce document. Après avoir distingué les catholiques de Turquie en deux catégories, ceux qui sont sujets du sultan et ne peuvent plus être protégés que par lui et ceux qui sont étrangers, le correspondant auquel je fais allusion disait à propos de ces derniers : « Déjà l'Allemagne protégeait individuellement les moines allemands catholiques. La France n'avait sur eux qu'un droit vague de protection collective et hypothétique. Dans les conflits récents qui eurent lieu entre catholiques et orthodoxes à Jérusalem, l'ambassade d'Allemagne intervint en faveur de ses nationaux. Elle fit triompher une théorie nouvelle : la France protège le couvent comme catholique, l'Allemagne protège les individus qui l'habitent comme Allemands... Pour les Italiens, la question est encore plus simple. Depuis l'avènement de Pie X, les moines italiens étaient impatients de secouer le protectorat français qui leur pesait comme un joug. Ils attendaient l'émancipation... Nous protégions des gens qui n'étaient plus pour nous ni avec nous. La rupture aura, de ce
côté, le mérite d'établir une situation plus nette et plus digne de nous. »
Cette rupture, aujourd'hui à peu près complète, s'est produite par une série d'actes très significatifs. Ce furent d'abord les salésiens italiens qui s'établirent en Orient sous la seule protection de l'Italie et en répudiant d'une façon formelle le protectorat français. Plus récemment, le général des conventuels italiens de Constantinople, n'ayant pu obtenir tout le concours qu'il attendait de notre ambassadeur pour le payement par la Turquie d'une indemnité à laquelle il prétendait avoir droit, signifia au représentant de la France que les conventuels se plaçaient sous le protectorat de l'Italie.
Il ne paraît pas cependant que le gouvernement italien ait accepté officiellement ce protectorat. Au point de vue diplomatique, l'Italie est liée, comme l'Allemagne et toutes les autres grandes puissances, par le traité de Berlin du 13 juillet 1878 dont l'article 62 a consacré nos anciennes capitulations, en ce qui concerne le protectorat àes chrétiens (1). Aussi le gouvernement italien a-t-il pris, dans toutes les circonstances récentes, la même attitude que l'Allemagne : il respecte, en principe, notre protectorat des missions, mais il exerce directement sa protection sur les nationaux italiens. C'est ce qu'il fît en 1901 à la suite des bagarres du Saint- Sépulcre. Des franciscains italiens ayant été frappés par
(l) En voici le texte : « Le droit de protection officielle est reconnu aux agents diplomatiques et consulaires des puissances en Turquie, tant à l'égard des per<îonnes sus-mentionnées (ecclésiastiques, pèlerins et moines de toute nationalité) que de leurs établissements religieux de bienfaisance et autres dans les Lieux Saints et ailleurs.
« Les droits acquis à la France sont expressément réservés et il est bien entendu qu'aucune atteinte ne saurait être portée au statu quo dans les Lieux Saints. »
des moines grecs, c'est le consul de France qui intervint auprès des tribunaux turcs, au nom de notre protectorat, pour faire rendre justice aux franciscains. Mais il n*était pas seul : le consul italien assistait aux audiences en vertu de son droit de protection sur ses nationaux.
On voit par ces faits combien est fausse la situation de la France. Elle n'exerce plus qu'un protectorat purement nominal, et encore ne Texerce-t-elle qu'avec le concours des autres puissances, puisque ces dernières interviennent toujours dans la défense de leurs nationaux. En réalité, nous n'avons que les ennuis du protectorat. Il ne faut donc pas s'étonner qu'aucune grande puissance ne songe ni à nous en dépouiller ni à s'en emparer le jour où nous l'abandonnerions spontanément.
11 existe, il est vrai, en Allemagne, des catholiques qui poussent avec ardeur le gouvernement impérial à créer partout des missions catholiques et à revendiquer le protectorat de toutes les missions. On connaît ce mot prononcé en 1889 par l'évoque Anzer : « Le moment est venu où l'Allemagne doit être la pépinière des missions, où elle doit ouvrir ses portes aux ordres et aux congrégations dont les écoles et les séminaires donneront des résultats inespérés. C'est au catholicisme allemand que doit appartenir le protectorat des chrétiens d*Orient et d'Extrême-Orient. » Depuis cette époque, de nombreuses missions catholiques allemandes ont été créées en Extrême-Orient et dans le Levant par les jésuites, les trappistes, les obUls de Marie, les alexiensde Trêves, les franciscains etc. Des associations catholiques se sont formées pour subventionner ces œuvres de prosélytisme et le gouvernement leur accorde des secours financiers /L'empereur Guillaume lui-même s'y intéresse, mais il ne paraît pas vouloir
tomber dans Terreur que nous avons commise en assumant le protectorat immédiat d'entreprises de prosélytisme religieux. Ce qu'il protège, en Chine ou en Orient, ce sont des nationaux allemands beaucoup plus que des missionnaires et une religion.
En 1905, au moment où les partisans du protectorat français des missions affectaient de croire que notre pays était menacé d'être dépouillé dudit protectorat par TAllemagne, l'officieuse Gaze^f^ de Cologne publiait un communiqué affirmant que le gouvervement germanique ne songeait pas à « assumer le protectorat des missions catholiques en Orient ». Elle expliquait cette attitude par le fait que FAllemagne ne nous reconnaît pas un droit exclusif de protectorat sur les missions. « Puisque, disait la note officieuse, ce droit n*est pas reconnu par l'Allemagne, nous ne pouvons pas non plus penser à ambitionner pour nous un monopole de situation que nous estimons injustifié pour autrui. Si on devait nous offrir — ce qui n'a pas été fait et qui probablement ne le sera pas — un monopole de protection, nous aurions tout à fait lieu de le décliner, car on ne saurait voir d'aucune façon quel avantage en résulterait pour nous, si nous consentions à nous tourmenter et à nous donner des tracas sans fin pour des chrétiens français, italiens et autres. »
L'Autriche a manifesté dans plusieurs circonstances des sentiments analogues. Il en est de môme de l'Italie qui, cependant, multiplie et encourage beaucoup ses naissions.
En somme, si le pape a cherché une puissance qui accepterait la tâche générale de représenter l'Eglise romaine en Chine et dans le Levant, il est probable qu'il ne l'a pas encore trouvée. Aussi paraît-il vouloir revendiquer pour des représentants officiels du Vatican
le protectorat des missions catholiques aussi bien dans le Levant qu'en Chine.
On sait que la papauté entretient déjà à Constantinople comme à Pékin un vicaire apostolique. Cet agent n'a pas, à proprement parler, de fonctions diplomatiques : il est plutôt un intermédiaire entre les missions et les ambassadeurs européens qu'un représentant du Vatican auprès des gouvernements de Turquie et de Chine.
J'ai rappelé qu'il y a une vingtaine d'années d'abord, et, plus tard, en 1894, Léon XIII avait formé le projet de créer un nonce à Pékin. Il semble bien que son successeur ait eu la même pensée en ce qui concerne Constantinople. En 1904, lorsque Mgr Bonetti, vicaire apostolique dans cette ville, mourut, le bruit se répandit que des pourparlers avaient été engagés pour transformer le vicariat en une nonciature qui aurait traité les affaires catholiques directement avec la Porte. Cependant, il ne parait pas qu'il ait été donné suite à ce projet. Le successeur de Mgr Bonetti porte le môme titre que ce dernier, exerce les mêmes fonctions et a rendu, au moment de son arrivée à Constantinople, les hommages traditionnels au représentant de la France.
Il est probable qu'en Turquie comme en Chine le pape trouvera des résistances à ses projets, — résistances de la part du gouvernement turc qui doit se soucier assez peu de traiter des affaires religieuses avec le chef du catholicisme, et résistances de la part des puissances qui tiennent à exercer directement la protection de leurs nationaux.
Ces résistances expliquent, sans doute, la réserve gardée par la papauté à l'égard de la France depuis le jour où la séparation des Églises et de l'État a pris place dans notre législation. Aucune suite n'a été
donnée par le Vatican aux menaces qui nous avaient été adressées par ses organes officieux. Le protectorat des missions du Levant reste légalement aux mains de la France, et y restera sans doute jusqu'à ce qu'elle y renonce d'elle-même.
Comme, en fait, nous l'exerçons à peine, comme il nous a été enlevé presque totalement pai* les diverses puissances qui ont des missions dans le Levant, le bon sens est d'accord avec notre intérêt pour nous conseiller d'y renoncer.
La même conclusion s'impose si l'on se place au point de vue du rôle joué par les missions catholiques dans l'enseignement. J'ai montré qu'il avait été à peu près nul jusque vers le milieu du dix-neuvième siècle; or, aujourd'hui, malgré la liberté dont jouissent les missions, leur rôle, au point de vue de l'enseignement, n'est que fort minime.
A Smyrne, sur une population scolaire composée de 17.000 enfants, les écoles françaises, au nombre de neuf, dont sept tenues par les missions, ne comptent que 1.500 élèves. Ces derniers appartiennent presque tous à des familles catholiques. Les Grecs et les musulmans envoient de préférence leurs enfants dans les écoles tenues par des Grecs, des Turcs ou des protestants. Sur 78 écoles, on en compte 30 grecques, 18 turques, 6 Israélites et 2 arméniennes, soit 56 non européennes, ayant ensemble 13.450 élèves. La population scolaire totale étant de 17.000 enfants, on voit qu'il reste seulement 3.450 élèves pour les écoles européennes. Celles-ci sont au nombre de 22 dont 9 françaises(7 auxmissionset 2 laïques), 6 anglo-américaines, 4 italiennes et 3 austro-allemandes.
Il résulte de ces chiffres, d'abord que les indigènes préfèrent leurs écoles à celles des Européens et, en-
suite, que parmi ces dernières les missions françaises sont celles qui ont le moins d*enfants non catholiques. Ne faut-il pas en conclure que les missions servent fort peu les intérêts de la France dans une ville où ces intérêts furent à toutes les époques si considérables ? Le peu d'importance du rôle des missions au point de vue de l'enseignement de notre langue ressort de cet autre fait très significatif que le français est enseigné dans toutes les écoles de Smyrne, aussi bien dans celles qui sont tenues par des Turcs, des Grecs ou des israéliles, que dans celles dont les maîtres sont Anglais, Américains, Italiens ou Allemands et Autrichiens. L'usage de la langue française est si répandu dans la ville que la plupart des familles tiennent à la faire apprendre par leurs enfants.
Cependant, à côté de renseignement de la langue française, celui de l'anglais commence à prendre une importance qui mérite l'attention. Il est donné par les écoles protestantes anglo-américaines. Celles-ci sont de création récente, mais leurs succès sont considérables. Ils sont dus à ce que les relations commerciales de Smyrne avec les pays anglo-saxons, par l'intermédiaire des navires et des négociants anglais, va sans cesse en s'accroissant. Sur un mouvement de transactions commerciales s'élevant au total à trois cent cinquante millions, l'Angleterre seule figure pour iOO à 110 millions, tandis que la part de la France ne dépasse pas 50 à 55 millions.
Il résulte de ces faits une tendance naturelle des Smyrniotes à faire apprendre l'anglais à leurs enfants. Ils y sont encore incités par la propagande très active que font les protestants anglais ou américains, surtout parmi les Grecs, les Arméniens et les Israélites. Ce sont, en effet, ces trois groupes qui fournissent la presque
totalité des élèves fréquentant les écoles anglo-américaines. Les associations protestantes dépensent pour leur propagande des sommes considérables. Les missions protestantes, d*autre part, sont mieux vues par les indigènes que les missions catholiques, parce que leur enseignement religieux est simple et se rapproche davantage des croyances des Grecs ou des Arméniens que celui des catholiques romains. Il est permis de conclure de leurs succès que plus on écarterait des écoles européennes les questions religieuses, plus on obtiendrait la faveur des indigènes.
Des constatations analogues ont été faites dans les autres villes importantes du Levant. J'ai noté précédemment les plaintes que font entendre les élèves de l'École de médecine de Beyrouth au sujet du prosélytisme religieux dont ils sont l'objet de la part des jésuites qui ont la direction de cet établissement (1). J'ai reproduit aussi l'encyclique par laquelle le patriarche de Constantinople invite les chrétiens orthodoxes à ne pas confier leurs enfants à ces «professeurs catholiques ou protestants » qui les « éloignent de la religion et de
(1) Le zèle prosélytique des missions est signalé dans un rapport récemment adressé au ministre des affaires étrangères. « Dans certaines congrégations, y est-il dit, celle des jésuites surtout, — je ne parle pas des assomptionnistes, qui ont transporté en Orient leur politique et leurs habitudes batailleuses — le zèle à convertir est plus fort que toute prudence. Un directeur d'école laïque a lu une lettre adressée à l'un de ses élèves, musulman et fils d'un riche négociant en coton, lettre dans laquelle un père jésuite disait à ce jeune homme : « Votre famille et, si vous vous mariez, votre femme, s'opposeront à nos projets, mais si vous êtes, comme je l'espère, maintenant disposé à vous convertir, vous passerez par-dessus les résistances. » Une dame vient trouver le directeur avec ses deux enfants. « Je ne veux plus des congréganistes, lui déclare-t-elle, les jésuites sont en train de me convertir l'aîné. Croiriez-vous qu'un père lui écrivait récemment : « Cachez mes lettres à votre famille. » {Journal officiel, 26 octobre 1906.)
Lanbssan. — Missions, 14
la langue de leurs pères », leur font « pratiquer un rite étranger » et les disposent « à renier, à la première occasion, leur Église et leur patrie ».
C'est précisément afin démettre leurs enfants à Tabri de rinfluence religieuse des professeurs catholiques ou protestants que les Turcs, les Grecs et même les israélites d*Orient créent des écoles où ils font donner Tinstruction à leurs enfants par des professeurs appartenant à leurs races et à leurs religions respectives. Un des écrivains turcs qui font le plus de propagande en faveur du relèvement de la Turquie, Ahmed Riza, écrivait il y a deux ans : « Au point de vue de renseignement, on admet généralement que ce sont les missionnaires et les religieux français de toute robe qui ont répandu la langue française en Orient. Or lé français est officiellement enseigné dans toutes les écoles secondaires turques entretenues par TÉtat. On l'apprend également dans toutes les écoles libres dépendant des communautés arménienne, grecque et israélite. A la faculté de médecine de Constantinople, l'enseignement des sciences se pratiquait en français, il y a seulement quelques années ; il se fait encore aujourd'hui au grand lycée de Galata- Seraï dans la môme langue. La part qui revient aux congrégations est donc ainsi singulièrement réduite (1). »
Mécontentées par le prosélytisme religieux des missions, les populations du Levant sont, en outre, véritablement exaspérées par l'intervention incessante des représentants officiels de la France dans une foule d'affaires qui, ailleurs, sont traitées exclusivement par les autorités locales. Il y a sur ce point un accord parfait entre les populations musulmanes et les autorités turques. Les unes et les autres sont blessées par la pro-
(1) Mechverety 1er novembre 1904.
tection incessante et souvent tracassière que nous donnons à des missionnaires dont elles redoutent le prosélytisme religieux et qu'elles détestent comme des ennemis ayant travaillé de tous temps à la destruction de Tempire ottoman et de Tislamisme.
Voilà, sans aucun doute, plus de motifs qu'il n'en faut pour nous engager à dénoncer un protectorat qui, sans nous être d'aucune utilité,^nous crée des hostilités sans cesse grandissantes, et n'est, du reste, plus accepté par les missions autres que celles de la France.
Il importe, d'ailleurs, de noter qu'en renonçant au protectorat des ^missions, nous n'abandonnerions pas le moins du monde, la protection des missionnaires de nationalité française. Ces derniers conserveraient le droit imprescriptible de s'adresser aux représentants officiels que la France entretient en Chine et en Turquie toutes les fois que leur liberté individuelle ou leurs intérêts matériels seraient lésés. Ce droit est inhérent à la personne humaine ; il entraine à sa suite le devoir pour chaque puissance de protéger tous ceux de ses nationaux qui vivent à l'étranger.
Après sa renonciation au protectorat des missions, la France continuera donc de protéger les missionnaires français. Mais, aux yeux des populations chinoises ou orientales, cette protection n'aura plus le même caractère : ce ne sera plus une religion et un prosélytisme religieux que la France couvrira de son autorité, mais, exclusivement, des citoyens français. Elle prendra la défense de ses missionnaires de la même manière qu'elle prend celle de ses explorateurs, de ses commerçants ou de ses industriels.
Quant aux subventions qu'elle alloue aux missions, il est naturel de les faire disparaître en même temps que le protectorat. La France n'a aucun motif de con-
sacrer la moindre parcelle du produit de ses impôts pour entretenir des œuvres qui servent, à peu près uniquement, comme rétablit Thistoire même des missions, à un prosélytisme religieux d'où elle ne retire que des embarras et des ennemis.
Nous ferions preuve d'un singulier illogisme, si nous protégions, désormais, chez les étrangers, une Église dont nous avons séparé TÉtat français. Nous lui accordons en France toute liberté sur le terrain religieux, en vertu de nos principes républicains, mais nous n'avons pas à nous immiscer dans la conduite des autres nations à son égard. S'il plaisait à la Chine, à la Turquie ou à l'Abyssinie de fermer leurs portes au catholicisme romain, nous n'aurions pas à nous en mêler. Le temps des guerres de religion est passé, du rboins pour la France : notre République ne sera pas assez folle pour refaire les projets de Grégoire VII, de Louis XIV ou de Louis XVI. A l'étranger, elle doit prendre sous sa défense les citoyens français et non le prosélytisme religieux, auquel il peut leur convenir de se livrer (1).
Pour ce qui est des missionnaires établis dans nos colonies, nous ne leur devons pas autre chose que la
(1) Les missions représentent encore la France à leurs élèves d'Orient comme la nation des croisades, par conséquent l'ennemie de l'islamisme et du christianisme orthodoxe. Dans le rapport cité plus haut (p. 209 note 1) on peut lire à ce sujet : « 11 s'agit de se demander si la France du vingtième siècle, politiquement, socialement, scientifiquement transformée, trouve^ bien dans les congréganistes les meilleurs agents de son influence au dehors. En réalité, il faut le dire, avec le vieux système d'éducation, c'est l'esprit de l'ancienne France auquel donnent asile la plupart de ces maisons. Le patriotisme y regarde le passé beaucoup plus que l'avenir. La France protectrice de la chrétienté d'Orient, c'est encore un peu la France des croisades. Et c'est là encore, en effet, le rôle qu'assignent à notre pays les congrégations d'Orient. Je lis, par exemple, dans la notice du collège
liberté religieuse comme aux membres de l'Église de Frajice. S'il convenait à notre gouvernement de leur interdire, en tant que congréganistes, l'ouverture des écoles, rien, dans nos lois, ne pourrait l'en empêcher. Notre législation récente semble, au contraire, l'y convier partout où les pouvoirs publics sont en situation d'organiser un enseignement dépourvu de caractère confessionnel. Notre premier devoir, en effet, dans nos colonies, est de respecter, d'une manière absolue, les croyances traditionnelles des indigènes.
Il n'est pas douteux que le prosélytisme des missions souffrira de l'abandon du protectorat que nous exerçons sur, leurs œuvres religieuses. Elles n'auront plus que bien peu d'autorité, aux yeux des Chinois et des Orientaux, lorsque ceux-ci verront que nous ne portons aucun intérêt à leur propagande. Mais cela doit nous être indifférent, puisque les catholiques ne nous ont jamais, nulle part, en tant que catholiques, rendu aucun service notable, tandis que les chrétientés de l'Extrême-Orient ou du Levant nous occasionnent des tracas incessants.
Il ne faut pas oublier qu'en s'abritant sous notre protectorat les missions avaient en vue non seulement la défense des missionnaires européens, mais encore la protection des indigènes qu'elles parviennent à convertir. On peut même dire que cette dernière protection était celle qui les intéressait le plus. Elles pensaient qu'en plaçant leurs adeptes sous le haut patronage de la France et en les soustrayant autant que
d'Antourah, présenté comme devant son origine « à une inspiration de Rome et de la France », que la France se préoccupe de la régénération chrétienne en Syrie et qu'elle est à la tête de la • « nouvelle croisade ».
possible aux autorités indigènes, elles faciliteraient les conversions an christianisme. Leurs espérances se réalisèrent dans une certaine mesure. Autour des missions et, en quelque sorte sous le drapeau de la France vinrent se grouper des gens désireux d'échapper aux autorités de leur pays pour des motifs pas toujours honorables, des misérables attirés par la charité non douteuse des missionnaires, ou bien des individus méprisés, pour un motif ou pour un autre, par leurs compatriotes. Dans Tlnde, c'est surtout parmi les parias que les missions catholiques ont recruté leurs adhérents ; dans Tlndo-Chine et en Chine, elles n*ont guère opéré de conversions que dans les familles les plus misérables ou parmi les malfaiteurs. En Orient, elles n'ont converti ni musulmans ni orthodoxes, en dehors de quelques individualités de basse classe.
Le jour où nous aurons renoncé au protectorat des missions, toute cette clientèle retournera sous l'autorité des fonctionnaires indigènes, d'où elle n'aurait jamais dû sortir. Le bon ordre ne pourra qu'y gagner, car en Chine, notamment, chaque mission est un véritable foyer de désordre, à raison de la protection qu'y trouvent une foule de gens indignes d'être protégés. Même dans notre Indo-Chine, particulièrement en Cochinchine, les missions et leurs chrétiens créent à la justice française des embarras sans nombre. Il n'y a pas un administrateur ou un magistrat qui ne se plaigne des obsessions dont il est l'objet de la part des missionnaires. Si un voleur de buffles est chrétien, on a beau établir la réalité de son vol, il trouve toujours un missionnaire ou un coreligionnaire pour plaider sa cause. Au Tonkin, les fraudeurs d'opium, quand ils étaient chrétiens, trouvaient toujours, autrefois, — je suppose que cela n'a pas changé beaucoup — un
missionnaire ou un chrétien pour les défendre. Quant aux rebelles et aux pirates, je ne crois pas que jamais les missions aient contribué, dans la plus faible mesure, à en faire prendre un seul par nos troupes ou par nos milices indigènes.
Le jour où nous aurons renoncé spontanément à la protection des chrétiens de TExtrôme-O rient ou du Levant, ces abus disparaîtront sinon d'une manière absolue, du moins dans une large mesure, parce que les missionnaires n'oseront plus intervenir avec autant de zèle qu'aujourd'hui auprès des représentants de la France. Ceux-ci ne s'en plaindront pas et la justice ou l'administration s'en trouveront mieux.
Les partisans des missions feront peut-être observer que la renonciation à notre protectorat aura pour conséquence non seulement la diminution des conversions, mais encore celle du nombre actuel des chrétiens. Je le crois volontiers, et j'ajoute que je n'y verrai aucun inconvénient. Tout Chinois, Annamite, Indien, Arabe,;etc., qui abandonne la religion de ses ancêtres pour embrasser le christianisme, devient un outlaw dans son propre pays, parce qu'en renonçant à sa religion il renonce aussi, nécessairement, au statut social observé traditionnellement par ses compatriotes. Il constitue donc, qu'il le veuille ou non, un élément de désordre. Quel intérêt peut avoir la France à favoriser la production de ces éléments ? *
Les petits Machiavels de la vieille diplomatie pouvaient s'imaginer qu en faisant naître en Chine ou en Orient le désordre social, les missionnaires rendaient service à la France et lui permettaient de se livrer à des interventions militaires ou autres. Si de tels esprits existaient encore parmi nos diplomates, il serait nécessaire de les éliminer, d'abord parce que leur politique
serait malhonnête et ensuite parce qu'elle serait,comiae elle le fut toujours, de la plus insigne maladresse. Les Indiens comme les Siamois, les Indo-Chinois comme les Chinois, les Orientaux comme les Abyssins, ne veulent plus entendre parler de rien de ce qui est de nature à troubler leurs habitudes et à désorganiser leur vie sociale et familiale; or, il n*est pas douteux que le christianisme est, de tous les objets exportables ea dehors de TEurope, celui qui est le plus propre à semer les haines et à provoquer les guerres internationales ou civiles (1).
Lorsque nous demandons au gouvernement de la République de renoncer au protectorat des missions, c'est donc non seulement au nom des intérêts particuliers de la France que nous parlons, mais aussi au nom de la paix et de la tranquillité de l'humanité.
(1) « Pour qui voyage en Orient, écrit M. Marcel Chariot dans le rapport cité plus haut (p. 209 note 1), et particulièrement en Palestine et en Syrie, c'est un spectacle vraiment étrange que cette excitation permanente, que cette ardeur des luttes religieuses que complique encore i'émiettement des sectes : catholiques, orthodoxes, maronites, grecs-unis, arméniens-grégoriens, c'est une confusion, un bruit de disputes théologiques, une méfiance de secte à secte, une jalousie de communauté à communauté qai rappelle l'ancienne Byzance. » Il ne faut pas oublier que de ces disputes religieuses sortent, à chaque instant, des luttes souvent sanglantes. J'ai rappelé plus haut (p. 142) le mot de ce Grec disant à un missionnaire turc le regret qu'il éprouvait de ne s'être pas trouvé à Constantinople au moment du massacre des Arméniens, parce qu'il aurait eu plaisir à en tuer quelques-uns. Est-il dans notre rôle d'encourager tous ces désordres en couvrant du protectorat de la France la secte religieuse qui est précisément la plus discutée par toutes les autres?