CHAPITRE PREMIER
Les premières missions du Levant et les premières capitulations.
On croit généralement que les chrétiens d'Orient farent opprimés et traités avec violence par les musulmans dès que ceux-ci eurent conquis TAsie occidentale. Les faits sont contraires à cette manière de voir. Lorsque le calife Omar, en 636, s'empara de Jérusalem, il appliqua aux habitants la règle prescrite parle Koran pour les villes qui capitulent, c'est-à-dire qu'il ne les soumit à aucun mauvais traitement. Le patriarche chrétien obtint môme que ses fidèles pourraient exercer librement leur culte et élever leurs enfants dans la religion du Christ. Les pèlerins continuèrent d'être admis à visiter les Lieux Saints et à y faire leurs dévotions ; ils étaient seulement soumis, comme les chrétiens sédentaires et les juifs, à une taxe dite « des étrangers », que les musulmans prélevaient sur tous les individus appartenant à une religion autre que la leur.
Pendant les trois sièçleg et demi qui s'écoulèrent
12 LEfi MISSIONS DU LEVANT.
entre la conquête de Jérasalem (636) par les musulmans et la prise de cette ville par la première croisade (1099)» les chrétiens d'Asie ne connurent la persécution que pendant une période très courte, sous le calife AUHakem. En iOiO, il faisait démolir Téglisedu Saint-Sépulcre ; mais dès 10-48 elle était reconstruite avec Tautorisation de son successeur. Al-Hakem avait été massacré par les musulmans, dont le sort n'était pas meilleur, sous son autocratie violente, que celui des chrétiens.
Sauf pendant son Califat, les chrétiens vécurent toujours en paix et pratiquèrent sans obstacle leur religion. On constate môme, dès Tannée 1023, la présence de prêtres romains à Jérusalem. « Les religieux catholiques, écrit un apologiste ardent des missions romaines (1), s'établissent dans les sanctuaires peu d'années après la persécution d'Al Hakem. Les archives du monastère de Saint-Sauveur à Jéïusalem possèdent un ancien et véridique témoignage de leur présence dans la ville sainte dès l'année 1023 (-414 de l'hégire) ; il s'y trouve également un autre firman de Tannée 1059 (451 de l'hégire) qui vient à l'appui du précédent, et tous deux ont un grand intérêt historique en ce qu'ils démontrent que les religieux francs étaient établis à Jérusalem avant les croisades, et que cette expression de francs est également antérieure à ces grandes expéditions de la chrétienté. » Le môme historien constate que « des couvents et des hospices s'élevèrent sur les routes que traversaient les caravanes chrétiennes, de sorte que le pèlerinage en Terre Sainte se trouvait régulièrement et paisiblement organisé. »
Il s'accomplissait avec tant de facilité, que c'était devenu, en quelque sorte, une mode pour les Occidentaux
(1) César Famin, Hist, de la rivalité et du protectorat des Eglises entretiennes en Orient,
d'aller à Jérusalem. Les premiers pèlerins n'avaient été que de pauvres gens, attirés vers la Palestine par une foi sincère, voyageant avec un bissac où il recueillaient les générosités des fidèles, et une gourde où n'entrait guère que Teau pure des fontaines. C'étaient aussi de paisibles et modestes marchands qui joignaient à des pensées religieuses le désir de faire quelque trafic avec les Orientaux. Les populations indigènes, — aussi bien les musulmans que les chrétiens schismatiques, — accueillaient avec faveur ces pacifiques pèlerins et les aidaient volontiers à atteindre les Lieux Saints.
Plus tard étaient venus des gens riches, nombreux, parlant haut et en maîtres. Ce fut d'abord, en 1045, une troupe de sept cents hommes conduite par Tabbé de Saint-Victor; puis, en 1050, une bande encore plus nombreuse, sous les orbres de Lietbert, évoque de Cambray. En 1064, ce fut Varméedu Seigneur, forte de sept mille hommes, commandés par Sigefroy, archevêque de Mayence; les prêtres portaient des manteaux brodés d'or; les pèlerins étaient vêtus de cottes de mailles aussi riches que peu faites pour inspirer confiance dans leurs sentiments pacifiques.
Il y avait, du reste, plus d'un demi siècle que les papes ne cessaient de faire appel aux princes et aux seigneurs de l'Occident contre les « ennemis du Christ » et pour la conquête des Lieux Saints, qu'ils prétendaient arracher aux musulmans et aux chrétiens schismatiques. Dès le début du onzième siècle, le pape Silvestre II s'écriait : « Soldats du Christ, levez-vous I II faut combattre pour lui ». Plus tard, le moine Hildebrand, devenu Grégoire VII, écrivait à l'empereur d'Allemagne : « J'appelle, j'anime tous les chrétiens à défendre la loi du Christ... Déjà plus de cinquante mille hommes sont prêts, s'ils peuvent m'avoir pour chef et pour pontife
dans cette expédition, à se lever en armes contre les ennemis de Dieu, et ils veulent, sous ma conduite, parvenir jusqu'au tombeau du Seigneur. »
Cependant, des chrétiens pratiquaient leur culte sur le tombeau du Christ, des églises existaient dans toutes les villes occupées par les musulmans, églises schismatiques, il est vrai, soustraites à Tautorité de Rome, mais églises du Christaussi bien que celles de TOccident. Dans certaines villes, ces églises étaient si nombreuses que les premiers croisés en trouvèrent trois cent soixante dans Antiocbe lorsqu'ils s'en emparèrent en 1098. Cela ne les empêcha pas, du reste, de massacrer tous les musulmans de la ville.
Les menaces des papes et leurs appels aux armes» répercutés par tous les échos de TAsie-Mineure, de la Syrie, de la Palestine, ne pouvaient que mettre les populations en défiance à l'égard des pèlerins de nouvelle sorte qui affluaient maintenant en Asie et dont la conduite n'était guère, en général, celle de saints. Parmi eux se trouvaient un grand nombre de seigneurs auxquels le pape ou les évéques avaient ordonné le pèlerinage au Saint Sépulcre comme pénitence de crimes commis en Occident. En attendant qu'ils fissent leurs prières sur le tombeau du Christ, ils menaient vie joyeuse et se comportaient fort mal envers les indigènes. Tandis que le mécontentement de ces derniers s'éveillait, ils étaient pris de convoitise au spectacle des richesses promenées avec tant d'ostentation : des pèlerins furent dépouillés, quelques-uns môme massacrés. Les papes et les princes s'en mêlèrent, et l'ère des croisades s'ouvrit.
Dans Jérusalem prise d'assaut le 25 juillet 1099, le conseil des croisés ordonna le massacre immédiat de tous les musulmans; on en é^or^ea soixante mille, sans
épargner ni les femmes ni les enfants, sous le prétexte qu'il serait impossible de garder des prisonniers plus nombreux que les vainqueurs. Dans le temple et le portique de Salomon, d'après une lettre de Godefroy de Bouillon à Urbain II, « on chevauchait dans le sang jusqu'aux genoux et au frein des chevaux ». Ayant ainsi supprimé les musulmans, les croisés s'empressèrent de substituer un patriarche romain à celui qui les avait accueillis, entouré de ses prêtres et de ses fidèles, en les acclamant. Le royaume de Jérusalem fut placé sous la suzeraineté directe du pape, des ordres militaires autant que religieux furent fondés, sous Isl direction de la papauté, pour la protection des Lieux Saints contre les chrétiens schismatiques aussi bien que contre les musulmans. Ce fut d'abord l'ordre des Hospitaliers de Jérusalem, créé par Gérard de Provence, puis la Milice de Salomon, d'où sortirent les Templiers, puis les ordres du Saint-Sépulcre et des Chevaliers teutoniques.
Afin de bien établir que les chrétiens schismatiques avaient été dépossédés de toutes leurs églises, l'apologiste des missions latines cité plus haut insiste sur ce fait qu'en 1187, lorsque les défenseurs de Jérusalem durent capituler devant Salah-Eddin (Saladin), le vainqueur ne trouva dans la ville « que des soldats et des religieux appartenant à l'Église latine. »
La conduite tenue, en cette circonstance, par le calife vainqueur, contraste, d'ailleurs, singulièrement avec celle que les croisés avaient eue un siècle auparavant. « L'histoire, avoue notre apologiste des missions, a conservé le souvenir de rhumantté dont Salah-Eddin fit preuve... Il permet à ceux d'entre les habitants qui acceptent la condition des raïas (sujets du prince mahométan professant une religion étrangère) de conserver leurs anciennes églises et d'y pratiquer les exercices
du culte. Bien plus, les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem reçoivent de lui Tautorisation de continuer à séjourner dans la ville pour y soigner les malades. »
Peut-être n'est-il pas déplacé de mettre en parallèle avec cette conduite, celle que tinrent, moins de vingt ans après, les chrétiens occidentaux de la quatrième croisade, à Tégard des schismatiques de Constantinople. S'étant emparés de la ville dans le but de substituer à Tcmpire grec une royauté placée sous le vasselage direct de la papauté, les latins se livrèrent aux plus horribles massacres. Innocent III avoue qu'on « n'avait épargné ni les petits, ni les grands, ni l'âge, ni le sexe, ni les vierges du Seigneur, ni les saints autels, ni les vases sacrés ».
Tandis que les deux sectes chrétiennes qui devaient se disputer les Lieux Saints jusqu'à nos jours se combattaient avec tant de violence, les califes musulmans autorisaient les franciscains à s'établir dans la Palestine.
En résumé, dès les premiers pas faits en Orient par les missionnaires romains, on voit une lutte violente se produire entre eux et les chrétiens schismatiques. Les uns et les autres sont traités avec la plus grande bienveillance par les musulmans, tandis qu'ils se traitent réciproquement avec la dernière barbarie. Quelques mots conservés par les historiens du temps donnent une idée des sentiments qu'avaient l'une pour l'autre les deux sectes : Les latins, dit Odon de Deuil, « jugeaient que c'était rien moins que de tuer » les schismatiques; le patriarche de ces derniers disait des latins que « c'étaient des chiens, non des hommes et que l'effusion de leur sang effaçait tous les péchés. »
A la fin des croisades, une seule des ambitions de la Rome pontificale se trouvait réalisée : les chrétiens
schismatiques avaient été chassés des Lieux Saints ; les missions romaines y détenaient tous les postes et toutes les églises. La papauté pouvait espérer se servir de ces milices pour substituer graduellement son autorité à celle de TÉglise grecque dans la Palestine. C'est encore à cela qu'elle travjiille aujourd'hui.
Mises en possession des sanctuaires des Lieux Saints par les croisades, les missions romaines s'efforcèrent d*abord d'y consolider leurs établissements. Elles y parvinrent assez aisément, grâce à la tolérance des musulmans. « Un document authentique, soigneusement conservé aux archives des Pères latins de Terre sainte, dit César Famin, constate qu'en l'année 1 277 le sultan Akmal Acheref, déclare et reconnaît que le Saint-Sépulcre et ses couvents, la moitié du Calvaire, le couvent du mont Sion, l'église de Bethléem et la grotte de la Nativité sont la propriété des religieux francs. » Ces religieux appartenaient à l'ordre des franciscains (1),
(1). Dix ans auparavant, en 1270, le roi de France, Philippe le tiardi, avait inau/?uré vis-à-vis des musulmans une politiqne toute différente de celle des croisades, en signant avec le sultan de Tunis le premier acte ayant le caractère que les capitulations devaient revêtir plus tard. Les navires des deux souverains avaient leur sécurité garantie dans les mers et dans les ports de l'un et de l'autre ; les commerçants pouvaient faire librement leur négoce dans les deux pays contractants, la religion chrétienne était autorisée dans la régence : « Les moines et les prêtres chrétiens pourront, disait le traité, demeurer dans les États de Témir des croyants qui leur donnera un lieu où ils pourront bâtir des monastères et des églises et enterrer leurs morts ; lesdits moines et prêtres prêcheront et prieront publiquement dans leurs églises et serviront Dieu suivant les rites de leur religion et ainsi qu'ils ont coutume de le faire dans leur pays. » C'est par ce traité, seul résultat pratique de l'œuvre de saint Louis, que se terminèrent les croisades.
Les rois chrétiens d'Occident commençaient, sans doute, â. s'apercevoir qu'il valait mieux, dans leur intérêt et môme dans celui de la religion, traiter avec les musulmans que de continuer à leur faire la guerre impitoyable provoquée et entre-
Cependant, comme les prêtres schismatiques n'avaient pas renoncé à rentrer dans les avantages dont ils jouissaient autrefois, les missions franciscaines saisissaient toutes les occasions de faire confirmer les leurs. « Ea 1342, dit César Famin, Robert le Sage, de la maison d'Anjou, roi de Naples, obtient du sultan de Syrie, à grand prix et avec beaucoup de peine, non sine magnis sumptibus — non sans riches cadeaux — que les religieux de l'ordre de saint François puissent demeurer continuellement dans l'église de Saint-Sépulcre et y célébrer à perpétuité la messe et les offices divins; par le même acte, le sultan accorde à Robert et à la reine Sanche, sa femme, le Cénacle et la chapelle dans laquelle le Christ se montra à ses apôtres en présence de saint Thomas. Lareine Sanche fait,en outre, construire un lieu {locum) sur le mont Sion, avec l'intention d'y maintenir continuellement, à ses frais, douze frères de Tordre de saint François. »
11 résulte de ces faits que, peu à peu, les franciscains, très bien vus par la papauté, tentaient de se substituer à tous les prêtres romains qui, antérieurement, avaient eu la jouissance des églises des Lieux Saints. Après avoir chassé les schismatiques, Rome chassait ses propres séculiers au profit des missions qui avaient exclusivement sa confiance.
tenue depuis près de deux siècles par la papauté. Plusieurs centaines de milliers d'hommes avaient trouvé la mort dans ces entreprises, les États d'Europe avaient tous été appauvris, les mœurs déjà fort corrompues de l'Occident étaient devenues plus mauvaises encore au contact de la dissolution orientale, sans que tous ces sacrifices d'hommes, d'argent et de morale eussent été compensés par l'affaiblissement de l'islamisme. Celui-ci était' plus puissant après les croisades qu'auparavant; ses ambitions s'étaient accrues dans la proportion des échecs infligés aux croisés et c'est vers Constantinople, vers l'Europe centrale elle^ même, que ses vues étaient dirigées.
11 semble bien que les franciscains et autres missionnaires de l'Église romaine conservèrent la jouissance exclusive des édifices religieux de la Palestine jusqu'au jour où Mahomet II s'empara de Constantinople et fonda Tempire des Turcs (29 mai 1453).
A partir de cette époque, la situation se modifia au profit des schismatiques grecs. Le premier soin de Mahomet avait été de rassurer les chrétiens de son empire en instituant à Constantinople « un patriarche grec », chef de la nation, président du synode et juge suprême de toutes les affaires civiles et religieuses des Grecs. » (1). Ce patriarche usa de l'influence que lui valait cette haute situation pour faire rendre à ses coreligionnaires une partie au moins des avantages dont ils avaient joui autrefois dans les Lieux Saints. Ces avantages sont fort précieux, car les pèlerins se montrent toujours généreux à l'égard des prêtres des sanctuaires de la Palestine.
Dès le début du seizième siècle, quoique la Palestine dépendit encore du sultan d'Egypte, les prêtres grecs avaient obtenu une place dans les églises de Jérusalem. Lorsque le sultan Sélim I" fit, en 1515, la conquête du pays « il trouva, dit César Famin, les religieux latins en possession des sanctuaires et chargés de garder le Saint-Sépulcre et les Lieux saints, mais inquiétés par les moines grecs qu'ils avaient eu la condescendance d'admettre volontairement à leurs côtés, et qui maintenant cherchaient à les déposséder, en employant tour à tour la ruse et la menace. » Sélim fut appelé à vider la querelle des deux sectes; il donna raison, parait-il, i en principe, aux missionnaires latins, mais les moines
( (1) Voyez l'ouvrage très intéressant de Féraud-Giraud, De la
, juridiction française dans les Echelles du Levant et de Barbarie,
grecs continuèrent de pratiquer leur culte à côté des latins, avec la tolérance et la permission officielle da sultan. C. Famin cite un firman de 1620 où il est fait allusion à cette situation de fait dans les termes suivants : « Les nations chrétiennes ont, chacune, dans Téglise du tombeau de la Vierge, des sanctuaires qui leur ont été assignés par Tentremise et la permissioa des religieux francs. » Cette coexistence des deux sectes fut consacrée implicitement par la capitulation de 1535.