CHAPITRE II
L'alliance de la France avec la Turquie et les capitulations de 1535 et de 1604.
Lorsque François I®' et Soliman contractèrent une alliance politique et militaire dont la capitulation de 1535 fut la manifestation officielle et publique, les chrétiens jouissaient dans le Levant d'une entière liberté religieuse.
Ce fait est noté par Soliman lui-môme, dans une lettre qu'il adressait au roi de France en septembre 1 528. François !•' étant intervenu auprès du sultan pour lui demander la restitution au monastère du mont Sion d'une église, dite du Cénacle, qui avait été transformée jadis en mosquée, Soliman lui répondait : « Aujourd'hui, altérer par un changement de destination le lieu qui a porté le titre de mosquée et dans lequel on a fait le namaz serait contraire à notre religion. 11 m'est donc impossible d'accueillir votre instante demande. Mais soyez certain que dans les lieux habités par les chrétiens, personne, sous mon règne de justice, ne peut ni les inquiéter ni les troubler, pourvu qu'ils respectent les édifices consacrés à la prière des fidèles; jouissant d'un repos parfait sous l'aile de ma protection souve-
lAMBSSAN. - Missions, p.g ,^^, ,^ ^^l)Ogle
raine, ils peuvent accomplir les cérémonies et les rites de leur religion; et maintenant qu'ils ont été établis en pleine sécurité dans leurs quartiers et les édifices de leur culte, il est désormais impossible que personne les tyrannise ou les tourmente en la moindre chose. Cela est ma volonté (1). »
Toutes les sectes chrétiennes étaient traitées avec la môme bienveillance. Malgré Thostilité qui régnait entre le sultan et le pape, les missionnaires latins jouissaient paisiblement des églises, monastères et privilèges qui leur avaient été octroyés antérieurement par les sultans d'Egypte ou de Syrie.
La capitulation ou hatt-chérif de 1535 était inspirée à Soliman, chacun le sait, par le désir de s'assurer le concours de la France dans ses entreprises contre les principautés des Balkans et des îles de la Méditerranée orientale. En échange de ce concours, Soliman promettait à François de l'aider contre la maison d'A.utriche et contre la papauté, alors alliées pour combattre la France. Il attribuait, en outre, à notre pays une situation privilégiée dans toutes les parties de l'empire turc, c'est-à-dire dans tout le bassin oriental de la Méditerranée.
La politique suivie par François I*' dans cette affaire était fort habile. Il voulait, d'une part, arrêter l'extension de la puissance autrichienne du côté de la Méditerranée, d'autre part, empêcher la Russie de se rendre maîtresse des Balkans et de se porter vers l'ouest de l'Europe. Catherine de Médicis restait fidèle à cette politique lorsque, en 1574, elle s'entendait avec le sultan pour faire élire son fils, le duc d'Anjou, au trône de Pologne. La Pologne arrêterait les Russes du
(1) Lettre citée par Lavallée, Des relations de la France avec l'Orient, dans la Revue indépendante^ oct. 1843.
côté de rOccident, tandis que les Turcs les écarteraient des Balkans. C'était une politique exclusivement française, et dont le plus grand mérite était de nous dégager de la papauté.
La république de Venise avait été jusqu'alors la seule puissance occidentale ayant des rapports officiels et amicaux avec la Porte ; mais elle était traitée en vassale par les Turcs auxquels elle payait un tribut annuel. Son représentant à Gonstantinople, le Bayle de Venise^ était autant un otage qu'un ambassadeur. La situation faite à la France par la capitulation de 153.5 fut d'une nature très différente. Pour la première fois, le sultan de Gonstantinople donnait à un souverain chrétien le titre sacré de Padischah qui, disent les historiens du temps, mettait sur un pied d'égalité « un prince de la croyance de Jésus » avec « le roi des rois, le sultan des deux terres, des deux mers, l'ombre de Dieu ».
L'acte de 1535, d'ailleurs n'était pas un traité conclu entre deux souverains, mais une simple ordonnance, un katt -chéri f du sultan de Gonstantinople, accordant à la France certains privilèges. « Le Grand Seigneur, dit un historien du temps (1), par une fierté mal entendue, fondée sur un prétexte de religion, ne veut point de traité avec les princes chrétiens, prétendant qu'ils ne doivent pas aller de pair avec lui. Celui de capitulation lui plaît davantage, parce qu'il regarde les actes qu'il accorde et dont il est le maître si absolu, qu'il les révoque, les étend, les restreint, ou les annule sans cérémonie quand il le juge à propos. »
La capitulation de 1535 avait surtout pour objet de définir la situation de la France dans l'empire ottoman. Elle déterminait le rôle des consuls dans les ports, au
(l) ChevaUer d'Arvibux, Mémoires, V, p. 56,
double point de vue commercial et criminel, en leur attribuant la juridiction sur tous les Français. Elle ordonnait que tous les navires marchands devraient naviguer sous pavillon français, saurceuxde Venise qui jouissaient déjà du droit de commerce avec l'empire ottoman. Les deux nations s'engageaient à ne faire désormais aucun esclave et à échanger ceux qui seraient faits.
Cette clause avait une grande importance, en raison de la piraterie exercée dans la Méditerranée parles États dits barbaresques (Tripoli, Tunisie, Algérie, etc.) Les marins de ces États* faisaient la chasse aux bâtiments de commerce, s'emparaient des marchandises, réduisaient les hommes à Tesclavage et allaient les vendre dans les ports du Levant, souvent même dans ceux de l'Europe. Comme ceux-ci étaient souvent rachetés parleurs familles ou parles armateurs, la piraterie produisait de très beaux bénéfices. Par représaille, les navires européens s'emparaient des pirates et les vendaient comme esclaves. Au milieu du seizième siècle, on en trouvait encore sur le marché de Marseille. Il était permis de supposer qu'une entente avec le sultan de Constantinople suffirait pour mettre fin à ces pratiques, en raison de l'autorité considérable dont il jouissait dans les Ëtats barbaresques (1).
(1) Quoique la capitulation, dont on parle toujours sans la citer, ne nous ait pas été conservée intégralement, je crois utile de donner ici le résumé des principaux articles.
« Comme il y avait paix et concorde entre le Grand Seigneur et les rois de France, leurs sujets respectifs et tributaires pouvaient librement naviguer et aUer dans leurs différents ports pour leur commerce et acheter, vendre, charger, conduire et transporter par eau et par terre, d'un pays à l'autre, toutes sortes de marchandises non prohibées, en payant les droits ordinaires, sans qu'ils fussent soumis à autre tribut, imposition ou charge.
« Lorsque le roi enverrait à Constantinople ou dans tout autre lieu de l'empire ottoman un consul, ainsi qu'il en tenait un à Alexandrie, le consul serait accepté et soutenu dans son autorité
l'alliance DE LA FRANCE ' AVEC LA TURQUIE. 83
Les articles de la capitulatioo de 1535 relatifs aux chrétiens ne faisaient que consacrer la situation dont ils jouissaient déjà. Le sultan prenait rengagement de respecter leurs libertés, mais il ne les plaçait pas le moins du monde sous la protection de la France, ainsi
et jugerait selon sa foi et loi, sans qu'aucun juge ou cadi pût ouïr, juger et prononcer, tant au civil qu'au criminel, sur les causes, procès ou différents qui naîtraient entre les sujets du roi seulement, et que les officiers du Grand Seigneur prêteraient main forte pour l'exécution des jugements des consuls, toute sentence portée par les cadis entre marchands français devant être nulle;
« En cas de contestation au civU entre les Turcs et les Français, la plainte des premiers ne pourrait être reçue par les cadis, à moins qu'ils n'apportassent une preuve par écrit de la main de l'adversaire ou de celle du consul, et dans aucun cas les sujets du roi ne pourraient être jugés sans la présence de leur drogman;
•« En matière criminelle, les sujets du roi ne pourraient être amenés devant le cadi ou juge ordinaire, ni être jugés sur l'heure, mais ils seraient conduits devant la Sublime Porte, et, en l'absence du grand-vizir, devant son substitut, pour que l'on discutât le témoignage du sujet turc contre le sujet du roi ;
« On ne pourrait se servir des navires marchands appartenemt aux sujets du roi,, ni de leur artillerie, munitions et équipages contre leur gré, même pour le service du Grand Seigneur;
« Si quelque sujet du roi quittait les États du Grand Seigneur sans avoir satisfait à ses dettes, le consul ni aucun Français n'en seraient responsables ; mais le roi ferait- satisfaire le demandeur sur les biens de la personne du débiteur, s'il se trouvait en son royaume ;
« Les marchands et sujets du roi pourraient librement tester, et les biens de ceux qui mourraient ab intestat seraient remis à l'héritier par les soins et l'autorité du consul ;
« Les marchands européens, dont les gouvernements n'étaient pas liés avec la Porte par des traités d'amitié, pouvaient naviguer sous le pavillon français dans toutes les mers et trafiquer, sous la protection de la France, dans tous les pays de la domination ottomane.
« D'après un autre article, les esclaves faits de part et d'autre seraient remis en liberté, et le sultan s'engageait à ne faire esclave aucun sujet français, à condition que le roi de France agirait de même envers les sujets ottomans. »
J'ai emprunté ce texte à l'excellent travail de M. Lavallée sur les Relations de la France avec VOrienty dans la Revue indépendante de 1843.
qu'on le croit généralement. « Les Français, dit la capitulation de 1535, jouissent, dans les États ottomans» du libreexercicedeleur culte ; ils avaient le droit de faire garder les Saints Lieux de Palestine par des religieux de la Palestine, lesquels ne pouvaient être inquiétés ni pour les édifices qu'ils habitaient, ni pour les églises qui étaient entre leurs mains. Les évéques dépendant de la France et autres prêtres de la religion franque, de quelque nation qu'ils fussent, ne pouvaient être troublés dans l'exercice de leurs fonctions, en quelque lieu qu'ils habitassent, pourvu qu^ls se tinssent dans les limites de leur état. »
Les résultats de la capitulation de 1535 furent si avantageux pour la France qu'ils auraient dû nous attacher d'une manière définitive à la politique de François I®'. Mais notre gouvernement fut toujours tiraillé entre des intérêts inconciliables : d'une part, ceux de la papauté ; d'autre part, ceux de la France.
Pour apprécier exactement l'histoire des relations de la France et de l'Orient d'une part, celle des croisades et de leurs conséquences de l 'autre, il faut se rappeler que les premiers califes dellslamontcontribué dans une très large mesure à la restauration des lettres, des arts, de l'histoire et des sciences parmi les nations occidentales, et que par la protection donnée aux juifs répandus tout autour de la Méditerranée, ils facilitèrent beaucoup les relations commerciales entre l'Occident et le Levant, qui avaient été plus ou moins interrompues à la suite de la chute de l'empire romain. Juifs et Sarrasins du midi de la France correspondaient régulièrement avec ceux de l'Espagne, de l'Afrique septentrionale et de l'Asie occidentale, et d'importants échanges commerciaux avaient lieu par leurs soins entre les différentes parties du nouvel empire islamique. Toute grande ville du bassin
méditerranéen était devenue un foyer d'instruction et un centre commercial. Le midi de la France particulièrement avait accueilli avec faveur les Juifs et les Sarrasins. On leur avait permis d'établir des écoles dans toutes les grandes villes et ils contractaient de nombreuses unions avec les familles provençales ou languedociennes.
Il est évident que, sans les croisades, le progrès aurait continué de se faire dans la môme direction. Les relations seraient devenues sans cesse plus fréquentes et plus étroites entre notre pays et ceux du Levant. Si les croisades eurent pour résultat de nous faire craindre des populations de rOrient,^elles avaient, par contre, fait naître dans l'esprit des musulmans et dans celui des chrétiens des haines violentes.
La capitulation de 1535 rendit un très grand service à la civilisation en apaisant ces haines et en permettant aux relations de la France et du Levant de se rétablir presque dans les conditions où elles existaient avant les croisades. Aussi le commerce français accueillit-il avec joie non seulement l'accord conclu par François !«' avec la Turquie, mais aussi les renouvellements et améliorations des capitulations de 1535 qui eurent lieu en 1569 d*abord, sous le sultanat de Sélim II et le règne de Charles IX, puis en 1584, sous le règne de Henri III et le sultanat de Mourad 111.
Les avantages résultant de ces ententes sont constatés même par les historiens les plus favorables aux missions romaines. Faisant allusion au renouvellement des capitulations qui eut lieu en 1569, Lavallée écrit (1): « Grâce à ces concessions, pendant que TEspagne et les Vénitiens se consumaient en efforts guerriers
(1) Des relations de la France avec VOrient, dans la Revue indépendante, novembre 1843, t. XI p. 215.
contre la puissance ottomane, la France fut maîtresse du commerce de la Méditerranée. « Les navires de » Marseille, dit un contemporain, battaient les mers » du Levant, si bien que les Français y étaient redoutés » et quasi maîtres. » C'était par nos vaisseaux que l'Europe recevait les soies, les huiles, les cuirs, les cotons, lesfruitsdeTAsieetde la Grèce. Sur 120. 000 balles de drap fabriqué dans le Languedoc, 100.000 étaient envoyées en Turquie. « La Méditerranée, disaient les » corsaires algériens, est toute grouillante de vaisseaux. » français. » De nouveaux comptoirs de commerce furent établis en Albanie, en Morée, en Asie-Mineure, en Syrie, en Egypte. Les bâtiments français faisaient le cabotage du commerce turc sans payer aucun droit de navigation. Les Marseillais se livrèrent sur les côtes d'Afrique à la pêche du corail, et y firent plusieurs établissements, parmi lesquels on distinguale « Bastion de France », sorte de comptoir militaire situé à six milles de Bône où se faisait un grand commerce de grains, de cire, de chevaux. Des missions catholiques furent fondées dans les États turcs, du consentement du sultan, et Ton vit des couvents de capucins s'établir môme dans les faubourgs de Constantinople. Les chrétiens d'Orient, et surtout ceux de Syrie, trouvèrent dans nos ambassadeurs et nos consuls des protecteurs toujours prêts à les défendre contre les persécutions des Turcs. Les pèlerins de TOccident purent visiter les Lieux Saints sous la protection du nom français et avec des lettres de nos ambassadeurs. Le drapeau de la France flottait sur les monastères de la Syrie qui semblaient des oasis du christianisme au milieu de la domination mahométane. »
La nouvelle confirmation des capitulations qui eut lieu en 1584, fut augmentée de quelques articles impor-
tanis. L'un d'eux donnait la préséance à Tambassadeur de France sur ceux de toutes les autres nations. Un autre rappelait en termes précis Tobligation imposée par les capitulations antérieures à tous les étrangers, sauf les Vénitiens, de commercer sous pavillon français : « Que les Vénitiens en dehors, les Génois, les Anglois, Portugais, Espagnols, Catalans, Siciliens, Anconitains, Ragusois et entièrement tous ceux qui ont cheminez soubs le nom de bannière de France, d'ancienneté jusqu'à aujourd'hui, et en la condition qu'ils ont cheminez, d'ici en avant, ils aient à y cheminer de la même manière. »
L'ambassade ottomane qui remit à Henri III la capitulation de 1584, lui apportait aussi une lettre du sultan dans laquelle celui-ci priait le roi de France de se faire représenter, « en la personne de ses ambassadeurs, à la circoncision de son fils aîné et se conjouir avec lui de cette cérémonie ». Il y avait là un fait d'une haute signification. C'était deux religions hostiles jusqu'aux massacres, se réconciliant et fraternisant dans l'une de leurs plus importantes cérémonies cultuelles. Il est facile d'apprécier quels bienfaits auraient résulté pour l'humanité et quels profits seraient revenus à la France d'un tel rapprochement. Pour notre malheur, l'Église romaine était en train de remettre sur la France sa main despotique et de préparer la ruine de tous les avantages qui nous avaient été procurés par la politique de François I®'.
Sous le règne de Henri III, à mesure que l'influence de l'Église devint prépondérante dans la politique extérieure de la France, nos relations avec la Turquie et notre influence s'affaiblirent dans le Levant, quoique le nombre des missionnaires de la papauté devint chaque jour plus considérable.
La Turquie avait vu avec déplaisir le duc d'Anjou abandonner le trône de Pologne pour recueillir la succession de Charles IX. Son mécontentement s'accrut encore quand elle vit la France se rapprocher de l'Espagne et du pape sous l'influence de la Ligue.
C'est, sans aucun doute, pour se garantir contre la politique de la Ligue, si difl'érente de celle de François I®', que la Turquie se tourna vers l'Angleterre et lui accorda la capitulation de 1579, par laquelle les Anglais acquirent le droit de naviguer et de commercer dans la Méditerranée orientale sous leur propre pavillon.
En 1585, lorsque notre ambassadeur à Constantinople réclama les secours du sultan contre l'Espagne, le sultan fit la sourde oreille, sachant fort bien que Philippe II, la Ligue et le pape s'étaient mis d'accord pour faire triompher en France le catholicisme, c'està-dire l'irréconciliable ennemi des Ottomans.
On voit alors le conflit éclater sur le terrain religieux entre la Porte et le représentant de la France auprès d'elle. Le grand-vizir, pour se venger des récriminations de l'ambassadeur Germigny, fait fermer trois églises françaises à Galata ; l'ambassadeur répond à cet acte par une manifestation catholique : « Il se rendit en procession avec tous les Français de Gonstantinople, aux portes des églises, les heurta en chantant des Psaumes », mais dut se retirer devant « les injures et les menaces de la population ». Notre ambassadeur n'était plus aux yeux de ce peuple le représentant de la France, mais celui d'une religion traditionnellement ennemie de l'islamisme. L'amitié conclue, sur le terrain politique, entre la France et la Turquie par François P' et Soliman était étouffée paroles passions religieuses. La France perdait son influence à Gonstan-
tinople. Celle de TAngleterre y allait, par contre, en grandissant au point que, si la Turquie reconnut Henri IV comme roi de France, ce fut seulement sur les instances de l'ambassadeur anglais.
Au moment où Henri IV accéda au trône, la cour du sultan de Constantinople était la plus brillante de l'Europe, celle où toutes les puissances allaient solliciter des concours militaires ou politiques et des avantages commerciaux. L'Angleterre y avait obtenu successivement les capitulations de 1579 et de 1583, qui lui faisaient une situation plus avantageuse, à certains égards, que la nôtre, car notre rivale nous laissait Tembarras de la protection du catholicisme romain et ne prenait que les avantages économiques. Venise y exerçait une influence considérable, grâce à la sultane favorite qui était Vénitienne. La Pologne y étalait la reconnaissance de son roi, Etienne Bathory, élu grâce à l'influence du sultan comme l'avait été, avant lui, le duc d'Anjou. La Russie y était humblement représentée par l'ambassadeur d'Ivan IV, qui venait justifier les relations de son maître avec les Tartares, sujets ou tributaires de la Porte. Un ambassadeur du Portugal sollicitait les secours de la Porte contre Philippe II. L'Europe entière, en un mot, était au mieux avec le chef de l'islamisme. C'est dans ces conditions que furent renouvelées, en 1604, les capitulations antérieures (1); d'après cet acte, les Vénitiens et les Anglais seuls pouvaient naviguer
(1) Voici les principaux articles de ce nouvel acte, délivré par le sultan Ahmed I" :
m Que les Vénitiens et Anglois en dehors, les Espagnols, Portugais, Catalans, Ragusois, Génois, Anconitains, Florentins et généralement toutes autres nations quelles qu'elles soient, puissent librement venir trafiquer en nos pays, sous l'aveu et . sûreté de la bannière de France, laquelle ils porteront comme leur sauvegarde; et de cette façon ils pourront aller et venir,
dans les mers du Levant sous leur propre pavillon . Toutes les autres nations devaient se placer sous le pavillon français et étaient soumises à la juridiction de nos consuls. Quant aux Lieux Saints et aux chrétiens d'Occident établis dans Tempire ottoman, ils n'étaient point placés sous le protectorat de la France, ainsi qu'on le dit souvent par erreur, mais c'est envers la France que le sultan prenait l'engagement de faire respecter leur entière liberté religieuse. Venise et l'Angleterre, qui firent renouveler vers le môme temps leurs capitulations, évitaient de s'en occuper. Elles n'étaient pas sans connaître les querelles des chrétiens
trafiquer dans les lieux de notre empire, comme ils y sont venus d'ancienneté, et qu'ils obéissent aux consuls français qui résident et demeurent par nos havres, ports et villes maritines. Nous commandons aussi que les sujets dudit empereur de France et ceux des princes ses amis, alliés et confédérés, puissent, sous son adveu et protection, venir visiter librement les saints lieux de Jérusalem sans qu'il soit fait ou donné aucun empeschement.
« De plus, pour l'honneur et l'amitié d'iceluy empereur, nous permettons que"les religieux qui demeurent en Jérusalem, Bethléem et autres lieux de notre obéissance pour servir les églises qui s'y trouvent d'ancienneté bâties, y puissent avec sûreté séjourner, aller et venir sûrement, sans aucun trouble et destourbies, et y soient bien reçus, protégés, aidés et secourus, en la considération susdite.
« Derechef, nous commandons que, les Vénitiens et Anglois en dehors, toutes les autres nations ennemies de Notre Grande Porte, lesquelles n'y tiennent ambassadeurs, voulant trafiquer dans nos pays, elles ayent d'y venir sous la bannière et protection de la France, sans que jamais l'ambassadeur d'Angleterre ou autres ayent de s'en cmpescher.
« ... Et pour autant qu'iceluy empereur de France est entre tous les rois et princes chrestiens le plus noble et de la plus haute lamiue, est plus parfaict ami que nous ayons acquis entre lesdits ^«nHn«"^*^®^ ^® ^* croyance de Jésus, nous voulons et commanaons que son ambassadeur qui réside à notre heureuse Porte
autres rnÎ! T""^- ^"'' l'^n^^assadeur d'Espagne et sur ceux des auires rois et princes. »
dwiuïr.«eTl.^^!,^?''^i^^^ '•^'"'^'^"* de la France avec VOrmt,
OAUD 1» aevue indépendante, 1843, t. XI, p. 227,
schismatiques et des catholiques et tenaient, sans doute, à ne point y être mêlées.
En dépit de ces ridicules querelles, la situation de la France en Orient fut considérable pendant tout le règne de Henri IV et une partie de celui de Louis XIII. L'ambassadeur du premier de ces rois, qui obtint la capitulation de 1604, Savary de Brèves, a tracé de cette situation un tableau qui mérite d'être reproduit ici, parce qu'on y voit clairement les avantages de la politique inaugurée par François l^^.
Savary de Brèves insistait d*abord sur les conséquences militaires de l'amitié de la Turquie; il y voyait le moyen « de détourner les armes des ennemis de la France par l'entremise du Turc». Puis, abordant la question des profits commerciaux, il disait: «Ce fut sous François P' qu'on commença de négocier sûrement avec les Turcs ; et le trafic s'y établit d'une telle façon qu'à peine nous en pouvons-nous passer; et eux, au contraire, n'ont aucun besoin de nous; car il est très notoire qu'il y a plus de mille vaisseaux sur la coste de Provence et de Languedoc qui trafiquent dans l'étendue de l'empire turc et, par ce moyen, s'enrichissent non seulement eux-mêmes, mais encore beaucoup de contrées de la France, qui en reçoivent utilité. » Se plaçant ensuite au point de vue religieux, il écrivait : «Laconservation du nom chrestien et de la religion catholique dans leur pays sera jugée très importante, puisque Ton en peut espérer Taugmentation par le temps, au dommage et à la ruine entière de la secte mahométane; car sous prétexte de notre considération, et pour donner quelque chose à notre amitié, le Grand Seigneur permet qu'il y ait six ou sept monastères dans la ville et les faubourgs de Gonstantinople, lesquels sont remplis, les uns de religieux, cordeliers, les autres de
jacobins; et depuis peu, les pères jésuites y ont établi leur collège : tellement que Dieu y est servi avec le même culte et presque pareille liberté que Ton peut faire au milieu de la France ; sans mettre en considération un nombre infini de chrestiens grecs et arméniens, lesquels enleursplus pressantes nécessités, lorsqu'ils se sentent oppressés, n'ont recours plus assuré et ne cherchent autre protection que le nom puissant de nos roys qui les met à couvert par le ministère de ses ambassadeurs. En effet, tout TEstat duTurc est remply de chrestiens ; mesme dans les isles de l'Archipel, il y a cinq ou six éveschés établis, et les évesques nommés par le Saint- Père et la plupart des habitants de ces isles vivent en la créance de l'Église romaine, dont les principanx soblI l'archevesque de Naxi, l'évesque de Scio, celui d'Andra et de Syra, lesquels, tous, ne subsistent que par le nom françois, et se maintiennent avec cette protection. L'Egypte est aussi pleine d'un grand nombre de chrestiens appelés Cophtes, qui vivent la plupart sous la discipline d'un patriarche que le roi d'Ethiopie reconnoist pour supérieur en la spiritualité. Mais quand toutes ces considérations cesseroient, qui d'ellesmesmes pourroient obliger à rechercher cette amitié, si elle n'estoit contractée, quel avantage au nom françois, quelle gloire au roy de France très chrestien d'être seul protecteur du Saint Lieu où le Sauveur du monde a voulu naistre et mourir I Quel contentement de voir, au milieu de l'Estat des infidèles, fleurir le non chrestien^ voir, dans la sainte Jérusalem, le superbe temple que sainte Hélèney fit bâtir, dans lequel le saint Sépulcre et le mont Calvaire sont enclos et qu'il soit servy de trente ou quarente cordeliers, choisis de toutes les nations, lesquels prient Dieu continuellement pourlaprospôrité des princes chrestiens, particulièrement pour notre
roy, leur seul conservateur, sous Taveu duquel ils ont pouvoir d'habiter en Jérusalem, y faire librement le service divin et recevoir les pèlerins de toutes nations lesquels visitent les Saints Lieux en toute seureté, non sans ressentiment de la faveur qu'ils reçoivent de Sa Majesté, qui leur procure cet avantage. »
Enfin, de Brèves insistait sur ce que ramilié manifestée parle sultan au roi de France permettait à ce dernier de couvrir de sa protection « tant de peuples qui n'ont repos ni seureté que sous l'authorité de son nom», en particulier les «Maronites et les Druses du mont Liban».
J'ai tenu à reproduire intégralement ces lignes parce qu'elles contiennent, en quelque sorte, la philosophie de la politique suivie en Orient par François l^^ et Henri IV, politique inspirée avant tout par le souci des intérêts nationaux et commerciaux de notre pays, dégagée, en fait, de toute préoccupation religieuse, traitant les Turcs comme s'il n'existait aucune difTérence entre leur religion et celle des Français, mais n'en aboutissant pas moins à la protection de la liberté religieuse dans l'empire ottoman. Il est permis seulement de noterl'erreur commise par de Brèves, quand il affirmait que laliberté accordée au christianisme aurait pour conséquence « le dommage et la ruine entière de la secte mahométane». Le tempset l'expérience ont singulièrement démenti cette assertion.