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LE P. BÉLANGER ET SES INDIENS DE BISCOTASING

gouverner; au milieu, les deux Jésuites adossés au bagage, aviron en mains comme les guides; près d’eux, le prélatmissionnaire replié sur lui-même sans pouvoir bouger. Un grand signe de croix, et les quatre avirons plongent en même temps dans l’eau et font bondir l’embarcation. Il y fallait du nerf, car on avait devant soi une traite de cinq jours.

Tout était bien organisé. Le matin, après la méditation, Monseigneur lisait quelques pages des Actes des Apôtres; puis de temps en temps, durant le jour, il récitait à haute voix le rosaire auquel répondaient ses compagnons, deux en français, deux en sauvage. Les repas, bien pauvres, se prenaient au petit bonheur. Les portages se chargeaient de rompre, à leur manière, la monotonie de la navigation. Les portages! Quelle terrible épreuve pour nos missionnaires, comme ils le furent pour les premiers apôtres de la Nouvelle-France ! Pour les Indiens, il n’y a que les portages qui comptent. Si une course, même longue, se présente sans portage, c’est tout près, besho, besho ; ils calculent par portages comme nous par milles.

Le portage se fait aux chutes et aux rapides impassables. Il faut alors tout transporter, canots et bagages, à des distances d'un quart de mille, d’un demi-mille, d’un mille parfois et plus, et cela des trois et quatre fois par jour. Neuf cents livres d'effets, comme dans cette expédition, exigent de chacun des passagers deux voyages. Une large lanière de cuir est assujettie sur le front, les deux bouts libres servant à fixer la charge sur le dos du porteur. Les commençants acceptent cent cinquante livres; les porteurs de métier ne prennent jamais moins de deux cents livres et trottinent d’un bout à l’autre du portage. Vous en verrez qui empileront, par dessus, deux sacs de farine et d’autres ballots et le tout se tiendra admirablement en place malgré les accidents du terrain. Il y a toutefois accident et accident, et tels de ces accidents firent culbuter l’un après l’autre nos deux Jésuites

avec leur charge qui leur enfonçait la tête dans les épaules, avec la bénédiction de Monseigneur. A sa deuxième chute, le scolastique ne put s’empêcher de soupirer: « Ah! Marie Tomaosh (allusion à une demi-convertie de Fort Hope), si tu savais comme tu nous coûtes cher! » Il y a pourtant quelque chose de pire que les portages en ces contrées, quelque chose qui constitue une sorte de martyre à coups d'épingle: ce sont les maringouins. Ils harcèlent les voyageurs tout le long du jour, et le soir c’est par nuées épaisses qu'ils se précipitent sur leurs victimes. Couchés sous la tente, les voyageurs ne peuvent espérer dormir sans la protection d'une moustiquaire soigneusement repliée sous les couvertures. Sans elle, affirment-ils, ce ne serait pas seulement le manque de sommeil qui les torturerait, mais bien un véritable

empoisonnement.

Mais cela et tout le reste était supporté gaîment: n’allaient-ils pas à la chasse des âmes qui les attendaient, venatores animarum. Cinq jours et demi durant ils voguèrent sur les flots, marchèrent dans la brousse, passèrent d'un lac dans une rivière, d'une rivière dans un lac, et voici que, le 22 juin, après deux cents milles de navigation et vingt-trois portages, apparut à leurs yeux le fleuve Albany, aux rives largement écartées, aux eaux peu proun «porteur» dans un «portace» fondes mais si rapides

dans leur course que les guides laissèrent l'aviron pour pousser à la perche la lourde embarcation. Le fleuve franchi, on s’engagea dans un cours d’eau, décharge d un beau lac où le canot ne tarda pas à pénétrer. Là, les voyageurs purent enfin contempler, sur la rive occidentale, le terme de leur expédition : le Fort Hope,

fort hope

avec ses diverses constructions, les bâtiments de la Compagnie de la baie d’Hudson et des frères Revillon, les wigwams des Indiens catholiques, ceux des protestants et des païens, et, les dominanttous, l’église catholique, toute blanche et toute belle avec son clocheton élancé montant droit vers le ciel.

Quelle fête pour les 250 sauvages catholiques de la réserve!... Mais nous ne pouvons nous attarder aux détails de ces pieuses solennités. Disons seulement que les bons Indiens sont insatiables d’offices à l’église: ils assistent aux trois messes le matin; le soir, il y a sermon, chapelets de la sainte Vierge et du Sacré Cœur, bénédiction du très saint Sacrement, prière du soir, puis une suite de Pater et d 'Ave pour toute espèce de besoins généraux et particuliers, et chants indiens à n’en plus finir.

Ces sauvages, connus sous le nom de Muskégons, appartiennent à la grande famille algonquine. Leur langue est presque un dialecte distinct de 1 algonquin: c’est un mélange d’algonquin, d’odjibwé et de cris, avec un grand nombre d’expressions et de tournures locales. A l'est, vers la baie d’Hudson, les expressions crises sont plus nombreuses, tandis qu à 1 ouest 1 odjibwé est plus pur. Il y a donc là une difficulté de plus à vaincre pour s’adapter parfaitement au ministère des Muskégons.

Nomades s’il en fut, ils vont à la pêche, à la chasse, par monts et par vaux, fixant leur tente pour un temps puis l’enroulant et la portant plus loin; l’Albany leur fournit la grande artère qui les met en communication avec toutes les plaines et les forêts de l’Ontario-Nord, du lac Saint-Joseph, à l’ouest, où il prend sa source, jusqu'à la baie James s'épanouissant dans cette mer intérieure qu’est la baie d'Hudson.

La visite pastorale de Fort Hope ne devait se faire qu’après la double visite de Marten's Falls et du lac Saint-Joseph. On se partagea la besogne: le Vicaire apostolique et le Supérieur de Nipigon choisirent le premier poste, le deuxième échut au P. Desautels et au F. Couture. Le 24 juin, les deux bandes prirent chacune leur direction: à l’est, Marten's Falls à 115 milles; à l'ouest, le lac Saint-Joseph à 200 milles. A raison de trente à quarante milles par jour, portages compris, ce sont deux voyages de trois et cinq jours, pour trouver au terme, à Marten's Falls cinquante sauvages, au lac vingt-cinq. Et ce n’est pas payer trop cher le bonheur apporté à ces quelques âmes si rarement secourues.

Au retour des deux expéditions, la visite pastorale est inaugurée. Il y a procession, entrée solennelle dans l’église, grand'messe, sermon de Monseigneur interprêté par le P. Bélanger, et confirmation de trente-cinq personnes, hommes, femmes et enfants. Le lendemain on se dirige en procession au cimetière; un sermon est prêché

à la foule toujours avide d’instruction, et de longues prières sont dites pour les fidèles trépassés, La pensée de la mort avait étendu comme un voile de deuil sur le village. Mais ce fut bien autre chose lorsque la nouvelle se répandit que l'heure de la séparation avait sonné.

Toute la réserve est descendue au rivage. Les Indiens supplient Monseigneur de leur laisser un prêtre résidant. Si on ne les visite qu'une fois l'an, à l'été, que vont-ils devenir durant les trois autres saisons, loin de tout secours spirituel, seuls pour défendre leur foi, servir Dieu et, pour quelques-uns sans doute, se préparer au grand voyage de l’éternité ?... Les larmes coulent de tous les yeux. Profondément ému, Mgr Hallé promet de tout faire pour accorder leur demande, il compte sur la grâce qui, jusqu'à présent, les a si merveilleusement conservés, il les bénit enfin avec amour et les confie à la garde des anges tutélaires de ces contrées.

Le canot s’éloigne. Longtemps encore on se salue de part et d’autre, tous avec l’espoir de jours meilleurs pour ces rudes missions. A cette fin, il faudra que le Maître de la moisson fasse entendre au cœur de nombreux jeunes gens l'appel lointain de ces pauvres âmes. Il n'est pas de plus belle vocation.

Nous poussons encore plus à l’ouest sur les bords du lac Supérieur, et nous arrivons enfin aux dernières missions occidentales de la Compagnie de Jésus. Elles sont aujourd'hui desservies de Mission Bay; elles l’ont été longtemps de Fort William. Aujourd’hui, ville considérable et tête de la navigation canadienne sur les lacs, comme Duluth l’est pour les Etats-Unis, Fort William n'était, dans les premières années du retour de la Compagnie, qu’un tout petit Fort situé sur la rive gauche de la Kaministikwia, et par où passaient les voyageurs allant vers les plaines de l'Ouest.

La première mission, en 1848, ne fut pas établie dans ces parages. Le site d’abord choisi par le P. Choné et

le P. Frémiot était plus au sud, à l’embouchure d'une petite rivière qui confine à la république voisine et dénommée Rivière-aux-d ourtres. La difficulté des approvisionnements les rapprocha bientôt de Fort William. Missionnaires et sauvages fixèrent leurs tentes sur la rive droite, à trois milles en amont du poste anglais.

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