‹ Les missions modernes de la Compagnie de Jésus au CanadaChapitre 3 sur 24 · LE VÉHICULE DE NOS MISSIONNAIRES EN HIVER · texte numérisé non relu

LE VÉHICULE DE NOS MISSIONNAIRES EN HIVER

font aux dépens des jambes du missionnaire, en hiver sur ses raquettes battant la route à ses chiens, couchant à la belle étoile, avec des froids à pierre fendre; aux dépens de ses bras en été pour manier la rame ou l’aviron, sous les feux plongeants du soleil, parmi des nuages de mouches noires et de maringouins.

Ces peines fréquentes de chaque mois, de chaque jour, l'apôtre les offre généreusement à Dieu pour le bien des âmes qu'il recherche, comme le chasseur la proie convoitée, Venator animarum. Il en est de plus grandes. L'une d’elles est la langue indienne: l’iroquois pour Caughnawaga, l’odjibwé pour les missions de l’Ontario; deux langues absolument étrangères l’une à l’autre, toutes deux étrangement difficiles et qui requièrent une longue

étude préalable, poussée ensuite plus à fond au milieu de la pratique du saint ministère. — L’odjibwé, pour le dire en passant, a trouvé dans l’abbé Belcourt, le P. du Ranquet et surtout Mgr Baraga, ses trois maîtres incontestés. Leurs successeurs se sont nourris de leur moelle.

- Il n'est de succès auprès des sauvages que si l’on sait bien leur langue. Hors de là, c’est du tâtonnement, des pertes de temps, de fausses manœuvres et, qui plus est, le danger de compromettre un prestige nécessaire. Les véritables ouvriers de l’Évangile se sont toujours montrés d’opiniâtres étudiants de l’idiome de leurs ouailles. C’est la pierre de touche du zèle apostolique le plus pur.

Une autre difficulté de l’œuvre des missions est le caractère du sauvage.

On a dit et redit que le sauvage est un enfant. 11 l’est en effet, du berceau à la tombe: point d’époques dans sa vie, point d’années, point de jours où on ne puisse dire de lui: Quel enfant!

De l’enfant il a la faiblesse de l’intelligence, plus encore celle de la volonté, il a l’inconstance et surtout l’imprévoyance. Chez lui, l’intelligence cède à l’imagination, la volonté à la sensibilité: tout est image, tout est sensation; ses aspirations sont ou échevelées ou basses. Son inconstance est proverbiale et ce sera le grand souci du missionnaire de le relever sur la route, de l’y ramener quand il s’en écarte. L’imprévoyance chez lui tient du prodige: on en a vu en hiver démolir une moitié de leur maison pour chauffer l’autre. Le proverbe « à chaque jour suffit sa peine )), trop large à leur gré, se contracte dans la formule: à chaque heure suffit sa peine. — ■ De là à dire que le sauvage est paresseux, il n’y a qu’un pas, vite franchi. L’esprit de travail est inexistant. Il y a des actes, des à-coups, mais pas d’habitude. Dans les grandes scieries, sur les quais de la baie Géorgienne et des lacs, vous le verrez, stimulé par de gros salaires, donner de solides coups de collier.

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Ce n’est qu’une galopade. Il reprendra tôt son allure native.

Le manque de volonté rend le sauvage très sensible à l'influence du milieu. Les jeunes gens qui travaillent dans les usines, les scieries, sur les quais, ne savent pas résister aux paroles, aux exemples qui s’attaquent à leur foi comme à leurs mœurs. Ce qui les sauve du naufrage complet et définitif, ce sont les visites qu’ils font périodiquement dans leurs familles, en certaines fêtes solennelles, Pâques, la Toussaint, Noël; et là, ils raniment leur foi ébranlée, l’empêchent du moins de s’éteindre. Si, au surplus, ils contractent mariage, c’est un lest nouveau pour leur navire désemparé.

La paresse corporelle s’accompagne naturellement de la paresse de l’esprit. Ne leur demandez pas d’efforts de ce côté-là. Même pour les notions élémentaires du catéchisme, ils ne les reçoivent et ne les assimilent que lentement; ils oublient tout; et le catéchiste devra, à chaque rencontre, recommencer inlassablement. — Les hautes considérations leur échappent. Un sauvage disait au missionnaire, après un beau sermon: (( Tes canards passent trop haut, on ne peut pas les tirer. » — La vie sacerdotale, la vie religieuse restent pour eux à des hauteurs inaccessibles.

Le lecteur se demande ici peut-être ce qu’a été le résultat net de tous les efforts des missionnaires depuis quatre-vingts ans, pour relever le niveau social, économique et religieux de ces tribus indiennes. Si on compare celles-ci avec les peuplades de même race des dix-septième et dix-huitième siècles, on les trouvera sans doute de beaucoup supérieures. La montée a été lente, il est vrai. On ne change pas en quelques années le tempérament d’un peuple. Il y faut avec la grâce d’en haut, l’œuvre du temps. L’action civilisatrice de la religion agit dans les esprits et dans les cœurs, comme la sève dans l’évolution de la frêle plante qui sera l’arbre de nos forêts.

Les Iroquois du Sault-Saint-Louis et les Odjibwés de la baie Géorgienne et des Grands Lacs forment aujourd’hui de belles chrétientés et des groupes sociaux qui ne manquent point de culture. Ceci peut paraître paradoxal après ce qui a éré dit plus haut. Mais souvenons-nous qu’il s’agit d’indiens, où les qualités et les défauts se succèdent parfois sans aucun lien apparent,

FAMILLE INDIENNE DE HERON BAY Cinq générations: 70. 52, 36. 17 ans. 18 mois

d'autres fois s'enchevêtrent, se confondent, en laissant 1 observateur singulièrement perplexe. Le travail du missionnaire a été et est encore de démêler ces natures incultes, d’y porter la lumière, et, avec une patience admirable, de saisir ce qu'il y a de bon, de le travailler, 1 épurer, 1 affiner et lui faire enfin produire des actes d’hommes raisonnables et de bons chrétiens.

C est le résultat tangible du rude labeur des missionnaires. Le sauvage a été élevé vraiment: il est moins enfant, moins instable, moins imprévoyant, moins paresseux; il pratique certains métiers, il cultive le sol, nous le constaterons plus loin. Arrivé à l’âge mûr il se réforme, retrouve sa piété enfantine, vit de façon raisonnable, meurt en prédestiné.

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Ce de rnier point a été remarqué par tous les missionnaires. Le sauvage frappé de maladie s’abandonne à la Providence du bon Dieu, comme un enfant, entre les mains de sa mère: il purifie son âme, prie avec ferveur, souffre en silence, sourit à la mort et meurt comme il a vécu, en enfant: le royaume des cieux est bien pour eux, talium est enim regnum coelorum. — Un ancien missionnaire allait jusqu’à dire que tous les efforts de ses frères auprès des sauvages ne pouvaient avoir pour résultat que de les aider à bien mourir, les individus... et la race. Ce dernier mot implique la décroissance inéluctable, jusqu’à leur extinction, des tribus indiennes. Nous croyons que la réalité est plutôt le contraire, à savoir, leur progression très lente, mais certaine. Nous donnerons plus loin quelques chiffres. Quoiqu’il en soit, elles appelleront encore longtemps à leur aide les ouvriers de l'Évangile.

Ces ouvriers, que doivent-ils être pour répondre pleinement à l’attente des âmes ?

Ils n’ont qu’à marcher sur les traces de leurs devanciers qui, jadis, illustrèrent la Nouvelle-France, et qui, depuis 1842, se sont signalés au service du Maître de la moisson. Je résume ici les réflexions de quelques missionnaires expérimentés.

Rappelons le beau mot du P. de Brébeuf: « Jésus- Christ est la vraie grandeur du missionnaire: c’est lui seul et sa croix que nous devons chercher. )) Voilà la première condition, la qualité essentielle de l’apôtre: l’esprit surnaturel, la vue de Dieu en toutes choses et au-dessus de toutes choses, et pour soi-même le dur labeur, la croix et les épines dans la montée du calvaire. A ce prix seulement on pénétrera dans les âmes, on les chargera d’Évangile et on les emportera vers leur glorieuse destinée. Le missionnaire sera donc pour les sauvages véritablement « l’homme de la prière », comme ils l’appellent, l’homme fidèle à tous ses exercices de piété, à

LE NOVICIAT DU SAULT-AU-RÉCOLLET Ou se donne la première formation des futurs missionnaires

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tous ses devoirs, à toutes ses règles, même dans les mille et une entraves que son genre de vie jette sur son chemin.

Il sera de plus un homme d'étude; d’abord pour se livrer a la connaissance de la langue indienne, comme nous avons dit plus haut; ensuite pour occuper utilement les temps de loisir forcé que son ministère lui impose à certaines époques. Si l’étude constante de la langue et le soin des sauvages faiblissent chez lui, il sera exposé à la tentation de regarder par-dessus la clôture, vers le champ des blancs, pour y cueillir à moindres frais de fort belles gerbes, mais au détriment de la rude moisson indienne.

Au solide bon sens dont nous le supposons richement doué, l'homme des missions doit unir à la fois et une grande force d’âme pour déployer partout et toujours un dévouement sans bornes, et une délicatesse de procédés, un tact, un doigté dont on pourrait se croire dispensé avec les sauvages. Ce serait une erreur. Erreur fatale pour le missionnaire.

L’Indien est observateur: il a vite démêlé le caractère du nouveau venu; le nom dont il le baptise en témoigne curieusement. Il se croit méprisé si on ne lui montre une vraie politesse de manières mêlée de simplicité et de bonne rondeur. Le manque de justice scrupuleuse et de fidélité à la parole donnée le jettent dans une défiance incurable. Ne sortez jamais de vos gonds avec lui, pas de colères, point d'emportements: il s’en amuserait, ferait la moue, penserait et dirait peut-être: « Tu n’as pas d’esprit! )) Et voilà tout le prestige perdu.

L’influence du prêtre est grande encore: on le tient pour chef incontesté. Il faut néanmoins faire une distinction: dans les choses de la famille, il est l’arbitre suprême; dans les questions civiles ou politiques, il ne l'est plus. Vous le verrez mettre fin à des brouilles de famille, à des inimitiés entre groupes que l'intervention d’un agent du gouvernement ne ferait plutôt qu’aigrir; mais survient-il une question municipale, une élection

de chefs ou autres cas de ce genre, le prêtre doit s’effacer. L’ascendant dont il jouissait même en ces matières, il y a à peine un quart de siècle, il ne 1 a plus. Le sauvage s’est émancipé sur ce point: il est devenu susceptible à l’égal d'un blanc. Ce n’est pas qu’il n’ait besoin de conseils, loin de là; mais il faudra que ces conseils lui soient insinués imperceptiblement, comme une huile délicate dans l’engrenage d’une roue.

Le ministère des missions, pénible à plus d’un titre par le caractère des sauvages, leur grossièreté, leur ingratitude, leur inconstance, par les longues distances à parcourir, par le petit nombre des âmes que l’on atteint, par la lenteur et l’exiguité des résultats obtenus, ce ministère, dis-je, renferme pour le cœur de l’apôtre des consolations de premier ordre.

A cause justement de l’ingrate matière qu’il a devant lui, le prêtre sent davantage le besoin de se confier en Dieu, de s’unir plus intimement à lui, pour devenir le très doux instrument des miséricordes divines. Cette union bénie est d’autant plus facile que l’obscurité même du ministère des missions favorise l’humilité: et qui dira les complaisances du Souverain Maître pour l’humble de cœur!

Le niveau de la race, avons-nous dit, monte lentement, mais il monte. Les Indiens protestants et païens entrent peu à peu dans le bercail de Jésus-Christ. On constate l’épuration progressive des chrétiens En certaines régions, il n’y a pas trace d’unions illégitimes. Souvent le missionnaire rencontre au bord des lacs, dans la profondeur des forêts, des groupes admirablement conservés, et parmi eux des âmes d’élite. Telle cette enfant de dix ans, recevant sur son lit de mort la sainte communion, puis, quelques instants après, au moment de mourir, s’écriant toute joyeuse, les bras tendus: « Oh! qu’ils sont beaux... qu ils sont beaux ceux qui viennent me chercher! » I elle encore ce pur Iis, Maria Jawana, âgée de quinze

LE SCOLASTICAT DE L’ I MM ACULÉE- CON CEP T I O N , A MONTRÉAL Où les futurs missionnaires font leurs études de philosophie et de théologie

ans, malade depuis son enfance, mais toujours affable, toujours joyeuse, ardemment affectionnée au Dieu de l’Eucharistie, méritant, après sa mort, d’être proposée à la Congrégation de la sainte Vierge comme le modèle achevé d’une Enfant de Marie.

Et ce n'est pas uniquement l'enfance ou la jeunesse qui donne de ces beaux exemples. Nous en trouvons dans l’âge mûr, sous les glaces de l’âge; et tous les sauvages presque sans exceptions, jeunes, adultes et vieillards, conduisent ingénument le drame de l’existence de manière à réussir admirablement le dernier acte, à faire une fin vraiment chrétienne.

Ces consolations de l'apostolat stimulent le missionnaire. Elles le portent à de rudes et incessantes corvées. Elles lui donnent un avant-goût des récompenses éternelles, lorsque, parmi ses ouailles réunies autour de lui ou dans la solitude des bois, il évoque le souvenir du divin Maître, son juge bientôt, lui appliquant la sentence des bons ouvriers de l'Évangile: (( En vérité, je vous le dis, toutes les fois que vous avez agi de la sorte envers l’un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l’avez fait. ))

Nous abordons maintenant l'histoire rapide de chacune des missions actuelles de la Compagnie de Jésus au Canada.

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