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CAPE CROKER

Eglise. Résidence. Ancienne chapelle.

La paroisse est desservie depuis vingt ans par le P. Joseph Cadot; elle est bonne, elle est pieuse, elle a une grande dévotion au Sacré Cœur et à la sainte Eucharistie, et cela — chose surprenante — plus chez les hommes que chez les femmes et les filles. Les Indiens du Cap ont gardé une belle coutume: le saint jour de Pâques, tous communient et, après la messe solennelle, se rendent à leur grande salle publique magnifiquement décorée, pour y prendre en commun un joyeux repas, comme souvenir des agapes des premiers chrétiens. Ils sont généreux pour 1 église. Ils en avaient une déjà bien convenable, mais elle était en bois, alors que le temple protestant

AUTOUR DE LA BAIE GEORGIENNE

était de pierre. Pour l'honneur de la vraie religion cela ne pouvait durer. En prélevant chaque année sur leurs économies et sur la paye du gouvernement, ils purent se donner une très belle église en pierre.

Lors de la grande guerre européenne, les hommes s'enrôlèrent avec entrain: ils devaient par là obtenir la franchise civile avec son droit de vote. Sur soixante-sept éligibles, soixante-trois donnèrent leur nom et partirent. Six tombèrent sur le champ de bataille, vingt revinrent blessés, deux avec la médaille militaire, et tous avec les éloges de leurs chefs. Ils n’avaient pas oublié, au front, leurs familles lointaines. Ils écrivaient souvent. Le missionnaire faisait, le dimanche, la lecture de quelquesunes de ces lettres, les meilleures, au milieu de l’émotion et des larmes de l’assistance. Il fallait répondre, et ce fut pour le pasteur, devenu secrétaire général, un nouveau travail, travail aimé où il faisait passer tout son cœur pour le plus grand bien et la consolation de ses chères ouailles de là-bas.

L’application au travail, la discipline, l’endurance que les Indiens avaient apprises en Europe, ils surent, à leur retour, les mettre en valeur. Ils se livrèrent à l’agriculture plus qu’auparavant. Encouragés par Ottawa, ils en vinrent à présenter leurs produits à l'exposition du comté de Bruce et à remporter des premiers prix. Dans un concours de labour où figuraient dix charrues, le premier prix revint à un jeune Indien de vingt ans, qui décrocha aussi la timbale pour ses chevaux de labour.

Tous savent que les sauvages ont un grand amour et de remarquables dispositions pour la musique. Mais le lecteur sera peut-être surpris d’apprendre que la meilleure fanfare de tout le comté est d’emblée celle de Cape Croker. Elle ajoute un grand charme aux fêtes de la paroisse. Elle contribue aussi pour sa part à détourner les jeunes de certains amusements dangereux.

De ce qui précède il ne faudrait pas conclure que le missionnaire du Cap n’y trouve que des consolations.

La race est pure, il est vrai, elle se conserve bien; les naissances illégitimes sont très rares; il n’y a jamais de mariage mixte. Mais le grand enfant qu’est le sauvage est toujours là. Il s’y retrouve avec son insouciance, son imprévoyance, son inconstance. Chez la femme, la légèreté est extrême, et c’est le grand souci du prêtre. Là comme ailleurs, il faut tout l'esprit surnaturel et tout

le dévouement possible pour le salut des âmes.

De Cape Croker le missionnaire rayonne un peu dans toutes les directions. Je ne signalerai que deux ou trois postes.

Saugeen est

la croix du missionnaire. Situé à quarante milles du Cap, au bord du lac Huron, le village se compose de quatrevingts catholiques et d’un égal nombre de protestants, pauvres, paresseux, sales, peu religieux, peu généreux, comparables aux Neutres du temps des PP. de Brébeuf et Lalemant. Ils sont en plus d un point de vrais fils du siècle. L’anecdote suivante en fait foi.

Un blanc se présente a Saugeen pour se faire payer une dette. Au premier sauvage qu’il rencontre, il de mande où demeure un tel. Après s’être enquis du motif de la visite, l'interlocuteur prenant un air des plus mélancoliques: « C’est fâcheux, dit-il, que vous veniez si tard. Votre débiteur était un brave homme, très estimé de tous, fidèle toujours à payer ses dettes. Malheureusement il est mort la semaine dernière; ses funérailles ont eu lieu ces jours-ci au milieu d un concours extraordinaire; il y avait même une fanfare pour le conduire

AUTOUR DE LA BAIE GEORGIENNE

à sa dernière demeure. Fussiez-vous venu huit jours plus tôt, vous auriez été royalement payé. » L'autre s en retourna désolé, pour apprendre peu de jours plus tard, que le sauvage qui lui avait raconté une si touchante histoire était justement l'homme qu’il cherchait.

Aux antipodes de Saugeen est la belle et grande île aux Chrétiens, — F île « Saint-Joseph » des Relations, où les Hurons et leurs missionnaires se retirèrent pendant un an après la destruction du Fort Sainte-Marie. Elle est la consolation du missionnaire.

Deux groupes de deux cents Indiens l’habitent: une moitié se compose de protestants, l'autre de fervents catholiques; les uns et les autres, du reste, vivent en bonne intelligence. Si bien que lorsque l’archevêque de Toronto visite l’ île, les protestants pavoisent leurs maisons et portent des drapeaux dans la procession qui va audevant de lui. Le prêtre de Cape Croker s’y rend six fois par année, en faisant, en voiture, les 136 milles qui l'en séparent. Il y demeure huit à dix jours, parmi les occupations les plus diverses et les plus nombreuses: catéchismes, prédications en odjibwé, français et anglais, comme au Cap d’ailleurs, confessions, messes où tous communient chaque jour, visite des malades, arbitrage des disputes et que sais-je encore ? Des trois écoles qui sont dans F île, l’école catholique a presque d'aussi beaux succès que celle du Cap.

En l’absence du missionnaire, un catéchiste indigène, que ses gens appellent l’homme de la prière, enseigne le catéchisme, et, le dimanche, préside aux offices à l’église, où l’on fait la prière, l’on chante des psaumes, des hymnes et des cantiques. La piété se conserve ainsi dans F île, d’une visite à l’autre.

A l’est de F île aux Chrétiens, pointant vers le nord, et parmi les îles et îlots sans nombre de la baie Géorgienne — paradis des villégiateurs — on trouve successivement Honey Harbour, Moose Point, Parry Island. Honey Harbor a deux cents Indiens catholiques, bons

et généreux, visités quatre fois l'an. Moose Point, petit village à 180 milles, n’a qu’une seule visite par année; c’est là que les treize derniers païens de ces régions ont été baptisés en 1916. Plus au nord encore, et le dernier poste et le plus éloigné de Cape Croker, 397 milles, est Parry Island. Il n’est visité aussi qu’une fois l’an, mais

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