Voir Èerichtung der Geschichte des Jungen Werther
Pour mieux jouir du tableau de famille, et voir en ses naïfs épanchements le spectacle assez étrange de cette passion à trois, que la dignité morale des deux jeunes gens et de la jeune fille sauvegarde à la fois du scandale et du ridicule, entrons dans la petite maison de Wetzlar, dans ce sanctuaire domestique « où le calme respire, où le plus agréable entretien vous attend, où l'hospitalité la plus prévenante se met en frais pour chasser de vos cœurs jusqu'à l'ombre d'un souci. »
Huit heures sonnent, l'instant des réceptions du soir : amis et visiteurs entrent sans être annoncés. Le père interrompt sa lecture, vieillard avenant, ouvert, que sa bonne nature et sa simplicité de mœurs ont maintenu dans la plénitude de ses facultés, généreux, aimable et, bien qu'un peu rude, quand on le compare au reste de son entourage, ne manquant point cependant de bonhomie. Les filles, ( les deux aînées ), tout en continuant leur broderie, vous accueillent d'un sourire discret et grave, car le deuil d'une mère tendrement chérie, et qu'on a perdue il y
a quelques mois, attriste encore cette atmosphère. Tout à coup les cris d'une nichée d'enfants annoncent un nouvel hôte : c'est Goethe. Il entre assailli par une douzaine de bambins tapageurs, plus beaux les uns que les autres, qui lui sautent au cou et l'assourdissent en l'appelant mon oncle et mon cousin. Vainement les sœurs cherchent à rétablir l'ordre, le vacarme augmente toujours, jusqu'à ce que le bon ami Wolfgang soit allé s'établir à l'autre bout du salon, loin de sa maîtresse, pour débiter des contes à tout ce petit monde qui l'écoute en ouvrant de grands yeux ; heureux encore notre jurisconsulte lorsqu'on ne le force pas à marcher à quatre pattes et à faire l'àne ou le cheval : très-souvent c'est dans cette attitude à la Henri IV, recevant monsieur l'ambassadeur d'Espagne, que le surprend Kestner, lequel, en sa qualité de bureaucrate accompli, arrive toujours le dernier partout 1 .
1. «J'arrive d'ordinaire entre neuf et onze heures. Ce sont » là mes heures les plus belles, les plus calmes aussi. Mes » affaires sont terminées, mes devoirs accomplis, car j'estime » que plus nous tenons à voir se perpétuer l'attachement que » nous avons avec une femme digne de notre hommage, pins » nous devons être exact à remplir scrupuleusement nos de- » voirs, afin d'avoir la conscience sans reproche, c'est par là 9 surtout que je sens que je possède fermement le cœur de
L'heureux fiancé s'installe auprès de Charlotte qu'il n'a pas vue depuis la veille, et les voilà souriant et causant de ces mille riens qu'on se dit à voix basse. Vous croyez peut-être que Goethe dans son coin en va concevoir quelque ombrage ? nullement, il continue à se laisser enfourcher de l'air le plus patient, et songe que tout à l'heure Kestner viendra le relayer, et que ce sera.son tour à lui de fleuretter.
Ces deux hommes amoureux de la même personne, dans l'intime confidence du secret l'un de l'autre, et ne se laissant pas une minute entamer par la jalousie, offrent à la réflexion un objet assez rare pour qu'elle s'y arrête. Une amitié capable de sortir victorieuse d'une telle épreuve n'a évidemment après cela plus rien à redouter dans l'avenir. Il n'y a ici ni trompeur ni dupe, tout se passe ouvertement, galamment, comme il convient entre gens de cœur qui s'estiment pour ce qu'ils valent. On dirait une sœur entre ses deux frères, et cependant il s'agit d'amour, d'un sentiment qui d'ordinaire ne partage point volontiers.
» ma bien-aimée. Le ciel me le conserve. » Lettre de Kestner : Wetzlar, 2 nov. 1768, page 2 91 de la correspondance.
Charlotte les aime-t-elle également tous les deux?
Elle n'aime ni l'un ni l'autre.
S'il était simplement question de la Charlotte de Werther, j'insisterais à croire que c'est du côté de Wôlfgang que sont ses préférences; mais qu'on y pense, la personne dont il s'agit n'est pas à ce point sentimentale, et ce n'est pas à son image que sont empruntés divers traits romanesques, sous lesquels le poëte représente son héroïne. Avec beaucoup d'enjouement dans le caractère, la Charlotte de Wetzlar a plus de gravité ; l'idée austère du devoir s'allie chez elle aux grâces juvéniles, à la familiarité du maintien. Je ne jurerais point qu'il n'y ait pas eu en tout ceci quelque prédilection, quoique bien légèrement nuancée, et que son cœur, tout en croyanttenir la balance égale entre les deux, n'ait, peut-être à son propre insu, penché pour le beau, l'intelligent, le radieux Wôlfgang: les femmes ont l'instinct des prédestinations. Mais ce sentiment, de quelque nom qu'on le nomme, s'il fut plus que de l'amitié, s'il fut même de l'amour, n'alla point jusqu'à la passion, et quand elle épousa Kestner, la flamme s'en confondit sans les altérer dans les pures et chastes émotions du bonheur conjugal. En de pareilles conditions, la jalousie n'avait donc
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que faire non plus que la vanité, la f basse raqçjine ou la coquetterie. Étaient-ce des rivaux? Y eut-il un vainqueur? un vaincu? et celle qu'on adorait songeait-eUe à s'enorgueillir dans son triomphe ? Pas une pensée, pas uo sentiment qui ne fut en commun. « Une harmonie d'abord à deux, puis à trois, up commerce dont on n'a peut-être pas vu d'autre exemple dans l'histoire des êtres. » Je cite les propres paroles de Goethe, qui compare cette existence à une vraie idylle allemande, « dont l'heureuse contrée qui nous environnait était comme la prose,, tandis que la pureté de nos affections en fournissait la poésie. »
Vers le milieu de l'été, Wolfgang dut se séparer momentanément du cercle affectionné de Wetzlar pour faire une excursion à Giessen, petite ville universitaire du voisinage où se trouvaient rassemblés en une sorte de congrès littéraire les trois principaux rédacteurs du Journal des savants de Francfort : Schlosser qui venait de se fiancer à sa sœur Cornélia, Merck et le professeur Hoepfner. Goethe et Hœpfner, bien que correspondant l'un avec l'autre, depuis plu-
sieurs mois, ne se connaissaient pas personnellement et ce fut pour notre pèlerin, une occasion de lui jouer un tour de son métier. On sait quel goût il avait dans sa jeunesse, pour les mascarades et les scènes de comédie jouées au naturel. Il se déguise en étudiant voyageur (le futur étudiant de Faust si vous voulez) et vient s'asseoir, moitié vantard, moitié lourdaud, à la table où le célèbre professeur de droit prend ses repas. Goethe dans son autobiographie 1 a donné de cette anecdote un récit assez plaisant, mais qui serait bien loin, au dire de certains auteurs, de valoir la manière dontHoepfner lui-même le racontait. « Si spirituellement, écrit l'un d'eux 2 que Goethe ait peint cette étrange rencontre, son tableau n'est qu'un témoignage de plus de l'impuissance de la plume à rendre la verve, l'originalité d'une plaisanterie fugitive. C'était de la bouche de Hoepfner qu'il fallait entendre cette scène, avec quel entrain comique il vous mettait devant les yeux, ce jeune homme au front élevé, au regard de feu, sédui-
1. Wahrheit und Dichtung, p. 115 du xxip volume des Œuvres complètes.
2. Karl Wagner, l'éditeur des Lettres et correspondances de Goolhe, Iferder, Hoepfner et Merck avec leurs amis (Leipsig, 1847).
sant et beau jusque dans la gaucherie de son maintien ! comme il vous faisait rire de ses discours embarrassés, et à quelle péripétie, à quelle explosion dramatique, vous assistiez, lorsque le prétendu nigaud, dépouiHarïf sa défroque de fantaisie, s'écriait en sautant au cou de Hoepfner : « Je suis Goethe ! cher maître, pardonnez-moi cette plaisanterie I mais, que voulez vous ! je me défiais de ces présentations régulières faites par un tiers et qui vous laissent, pour des années, froid et cérémonieux vis-à-vis l'un de l'autre, et j'ai voulu entcer d'un seul bond dans votre amitié. »
Il va sans dire que la nouvelle connaissance fut aussitôt requise d'apporter sa collaboration au jourjial qu'on publiait en commun. Goethe n'était alors rien moins qu'un critique, non point qu'il manquât des notions nécessaires. Littérature, histoire et sciences, il avait, au contraire, beaucoup étudié, mais .sans se préoccuper d'avoir un système ; ce qui n'empêcha pas ses amis d'insister, et fort bien leur en prit, car, à défaut d'idées générales très-arrètées, il possédait cette aptitude innée, de tout comprendre et de tout saisir, ce sens pratique, qui lui permettait de se rendre compte d'un objet môme en dehors de ses rapports, et de voir les
choses sinon toujours comme elles sont, du moins comme elles devraient être. Du reste, l'esprit du temps perce partout dans ses articles : c'est jeune, aventureux, légèrement réformateur; un style qui tantôt vous rappelle Lessihg, tantôt Herder, mais qui sait, avec cela, garder son caractère. « Gare aux petits moralistes, aux rimailleurs, aux pédants et aux néo-prophètes! Il en veut aux mauvaises mœurs du siècle, et à son mauvais goût, aux faiseurs de systèmes, au dilettantisme et aux propagandistes d'une religion de terreur, d'où on aurait tort de conclure qu'il ménage les hérétiques et les esprits forts du genre de Unger etdfe Mauvillon par exemple. Quant au vrai génie, il Ta sous sa sauvegarde et le
défend jusqu'en ses écarts *. »
Pour nous faire une idée plus exacte de ses principes d'esthétique et de morale à cette époque, jetons un coup d'oeil sur les divers travaux critiques qui furent le fruit de cette collaboration. « II" faut avoir soi-même produit quelque chose pour avoir qualité de juger les fautes des autres; » cet axiome, que nous lui avons vu déjà développer, reparaît à propos d'un ouvrage théorique de Sulzer dont il