‹ Les Mitresses de GoetheChapitre 9 sur 28 · Voir la Justification du jeune Werther (Francfort · texte numérisé non relu

Voir la Justification du jeune Werther (Francfort

se fiancer avec la seconde fille de l'intendant Bûff.

Charlotte avait alors quinze ans à peine. On nous la montre comme une personne svelte, blonde avec des yeux bleus, d'un naturel ingénu, et de tout point aimable. Elle était de celles qui semblent moins faites pour allumer dans quelques cœurs le feu des passions que pour se concilier, leur vie durant, la sympathie et la bienveillance de tous les honnêtes gens. A la mort de sa mère, elle avait pris d'une main ferme la direction de la maison, et la manière dont elle avait consolé et soutenu son père, élevé ses jeunes sœurs, ne pouvait que mettre devant les yeux de l'époux qu'elle choisirait, la perspective des plus douces félicités domestiques. Élégante sans recherche, gracieuse sans coquetterie, elle était, pour ainsi dire, détachée d'elle-même et passait à observer le monde le temps que les autres perdent dans le culte et l'adoration de leur petite personne, ce qui faisait que tout en n'ayant pas beaucoup lu de livres, elle possédait un grand fonds de sagesse et d'instruction.

Kestner avait l'âme simple et confiante, dès que

vous lui plaisiez, il vous prenait par la main et vous

conduisait à sa maîtresse et, comme ses paperasses

l'occupaient à son bureau, il ne voyait aucun mal à

ce que sa fiancée, pour se récréer des, soins du nage, entreprit de longues promenades et fit des parties de campagne avec des jeunes gens et dos jeunes filles. Ce fut ainsi que Goethe s'introduisit dans l'intimité de cette aimable enfant dont l'in*fluence ne tarda pas à le charmer. Diverses poésies renferment le secret de ces premières émotions.

Un soir on s'était égaré du côté des ruines de Karslmund; en arrivant au pied de la tour crwfclante, nos deux promeneurs s'assirent et causer

rent longtemps au clair de lune. Nulle oreille importune n'épiait pour recueillir leurs confidences, mais de ce qu'ils se dirent si vous voulez savoic quelque chose, lisez la pièce intitulée : Elysium et dédiée à Uranie, pseudonyme sous lequel *e dé» robe une amie de Charlotte.

Parmi les fugitives poésies dues à cette amoureuse inspiration, il en est une qui me semble rendre l'état moral de Goethe vers cette période. L'ennui, le découragement l'accablaient et comme il le dit dans ses Mémoires, il désespérait d'avance de tout ce que le présent lui pouvait donner. Aussi quel retour inattendu en découvrant ce cœur aimable et tendre, capable des émotions les plus élevées, les plus nobles et se vouant pourtant de prête-

rence aux mbdestes pratiques de la vie ordinaire! Ce fut Charlotte qui réconcilia Goethe avec le train journalier des choses de ce monde, ce fut par «la bienfaisante opération de ce gracieux intermédiaire que le goût de la sociabilité lui revînt. « "Déplaisir, trouble, égarement! ainsi se perdla plus belle partie de l'existence, incessamment ballottée dans un je ne sais quoi qui n'est ni la tempête, ni le calme. Ce qui hier m'attirait, aujourd'hui me repousse. .Quelle sympathie aurais-je pour un monde qui tant de fois m'a déçu et dont l'impassible indifférence n'a jamais tenu compte ni de mes douleurs, ni de mes félicités? Oui, je l'avoue, il est de ces moments eu l'esprit se replie sur lui-môme, où le cœur sttïerme! Ainsi, je me sentais quand je te rencontrai sur mon chemin et m'élançai au devant dfetoi!»

Au bout de quelque temps, on était devenu l'un pour Tautre une compagnie inséparable. Autour de la table Vthé, sous les vertes charmilles du jardin, on devisait ensemble de longues heures, puis, bras

dessus, bras dessous, on s'en allait continuer l'entretien à travers champs, à travers bois, buvant du lait à la ferme prochaine, cueillant au bord du ruisseau la blanche marguerite qu'on interrogeait avec émoi : Il m'aime ! Une m aime pas ! ainsi bégayait l'amour par les lèvres roses de Charlotte, tandis que Wolfgang courait dans l'herbe à la poursuite des papillons et des scarabées qu'il chassait avec le grand chapeau de paille de sa blonde amie.

Quelquefois, lorsque les affaires chômaient, Kestner se mettait de' la partie, et la présence du fiancé, j'allais presque ajouter du mari, n'apportait aucun embarras, aucune gêne dans ces gaietés champêtres. Sans le vouloir et sans le savoir, on en était venu à une sorte de communauté d'émotions et d'idées, on vivait, pour ainsi dire, à trois : idylle charmante qui de son pied léger foulait, sitôt la nouvelle aube, les prés humides de rosée! Le cri de l'alouette perdu dans l'azur du ciel, le chant de la caille dans les blés mûrs, leur faisaient d'attrayants concerts; et, lorsque le soir d'une chaude journée d'été, l'orage éclatait, avec quelle bonne humeur on bravait la pluie et la foudre, avec quelle bruyante allégresse on rentrait au logis mouillés jusqu'aux os, mais le cœur plein de saines aspirations,

et comme plus étroitement unis par les mésaventures de la folle escapade !

Cette existence en pleine nature, ce continuel enchantement du paysage qu'il contemplait avec les yeux magiques de l'amour, devaient assez naturellement l'amener à ne rêver qu'églogues et bucoliques.

Un de ses amis, Merck, à ce que je crois, d'autres disent Jérusalem, lui apporta le Village abandonné ( the Deserted Village ) de Goldsmith. C'était une occasion toute trouvée de faire passer dans la poésie tant de tableaux rustiques qui le charmaient, fêtes villageoises, kermesses carillonnées, marchés forains, vaillantes rondes, lorsque fillettes et garçons s'en donnent à cœur joie, tandis que les sages du pays, fumant et buvant, tiennent conseil sous le vieil orme de la paroisse. Saisi d'un soudain enthousiasme pour cette estimable inspiration, Goethe entreprit de la traduire, sans réfléchir qu'il était trop plein de son sujet pour mener à bonne fin pareille tâche. Quelle idée aussi de se vouloir faire traducteur, quand on a en soi de quoi substanter vingt poëmes ! Heureusement, rien ne se perd, et de l'élaboration secrète des germes conçus à cette époque se dégagea plus tard : Hermann et Dorothée.

Ainsi s'écoulait ce rêve de jeunesse, entre lei

joies de l'amour et ses peines, entre le culte de l'art et la contemplation de la nature. En général, les mémoires de Goethe ne renferment que très-peu de détails sur cette période, et c'est aux écrits du temps, et surtout aux nombreuses correspondances récemment mises en lumière, qu'il faut s'adresser pour reconstruire en son ensemble la simple histoire de son commerce avec Charlotte. Sur ce sujet, lui- même renvoyait à Werther seul document spécial, et dans lequel, « aux joufs de la verte jeunesse, il s'est complu à décrire, encore sous le charme de leur impression, les circonstances fortunées qui ajoutèrent tant de délices à son séjour dans la vallée de laLahn. » Mais Werther, après tout, est un roman où la vérité, si fort qu'elle abonde, se mêle à beaucoup de fictions, et qu'à la distance où nous sommes, on doit nécessairement consulter avec une certaine réserve, quoi qu'en dise l'auteur que f ai cité plas haut * , lequel déclare que la première partie du livre peut passer pour l'histoire même du poëte.

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