‹ Les Mitresses de GoetheChapitre 11 sur 28 · Gervinus, Histoire de la littérature allemande, (. IV · texte numérisé non relu

Gervinus, Histoire de la littérature allemande, (. IV

rend compte en prenant pour point de départ qu'on ne saurait écrire une poétique à moins d'avoir fait ses preuves comme poëte.

« J'appelle ce livre, poursuit-il, les impressions d'un homme ayant voyagé au pays de l'art, mais sans y être né et sans y avoir été élevé, d'un homme qui n'y a ni vécu, ni souffert, ni aimé et qui nous rapporte des observations, mais point d'expérience. »

Autre part, il décrit le poëte selon son cœur et, dans la peinture qu'il en donne, on reconnaît facilement le Goethe d'alors. « Daigne, ô génie de notre patrie, envoyer bientôt parmi nous un jeune homme qui, plein de vaillantise et de bonne humeur, soit tout de suite dans son cercle, le meilleur compagnon, le meilleur boute-en-train; qu'il chante les plus joyeux airs, qu'il mène le chœur à la ronde ; que la plus aimable entre les danseuses lui tende gracieusement la main pour conduire les plus nouvelles et les plus diverses sarabandes ; que la plus belle, la plus spirituelle et la plus charmante se mette sous les armes pour le captiver ; que son sensible cœur s'y laisse prendre, quitte à briser fièrement sa chaîne du moment où, revenu de ses illusions, il s'apercevra que sa déesse n'est pas belle, qu'elle n'est que spirituelle

et que charmante ; que son amour-propre piqué, au vif par la froideur d'une indifférente, s'efforce de la conquérir par tous les moyens ordinaires : larmes, soupirs, petits soins et sérénades, et qu'il la plante là s'il vient à découvrir qu'elle n'est en somme qu'indifférente; qu'il nous dise tout, ses joies, ses victoires et ses défaites, ses folies et ses résipiscences de ce ton d'allégresse et de raillerie d'un cœur qui ne s'est pas laissé entamer, et nous applaudirons à ce volage que des succès vulgaires ne sauraient contenter. Mais, en même temps, ô génie, pour qu'il soit bien prouvé que son inconstance ne vient pas d'un cœur faible ou superficiel, amène sur son chemin une jeune fille vraiment digne de lui I »

Est-il besoin maintenant de nommer la personne à laquelle il va faire allusion ? Qui ne reconnaîtrait Charlotte dans l'évocation qui suit ? « Puis, lorsqu'un sentiment plus austère, plus pur, l'entraînera loin de la mêlée confuse du monde, fais-lui rencontrer en ses excursions solitaires quelque chaste jeune fille dont l'âme — toute bonté dans un corps tout attrait — se soit directement développée sous le toit protecteur de la famille; qui, la favorite, l'amie, le tendre appui de sa mère, soit pour la maison une seconde mère, — dont l'âme bienfaisante incessamment at-

tire à soi tous les cœurs et chez qui le poëte et le sage aillent volontairement s'instruire au spectacle enchanteur de tant de vertu naturelle unie à tant de grâce et de décence. Qu'il soit donné à notre jeune homme de trouver une telle jeune ûlle et la vérité chantera par sa bouche, et nous en aurons une bonne fois fini avec cet idéal de pacotille dont rabâche notre pauvre muse. »

Olympien pour olympien, cette noble et vivante figure d'Apollon a bien aussi son charme et sans médire du Jupiter de Weimar et de son calme suprême, on peut louer cette valeureuse et splendide organisation que tout entraîne et passionne. « Goethe est un beau jeune homme de vingt-trois à vingtquatre ans : tout force et tout génie de la tète aux pieds. Son cœur déborde de sensations, son âme pleine de feu bat des ailes comme 'l'aigle ; c'est le génie en sa plénitude, en son exubérance, et je ne vois pas qu'il y ait rien de semblable dans l'histoire de la littérature *. »

Si de cette impression je rapproche celle de Jacobi, on verra combien était pourtant irrésistible l'action de cette personnalité. « Plus j'y songe, plus il me semble

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