‹ Les Mitresses de GoetheChapitre 13 sur 28 · Jacobi, lettre à Wieland · texte numérisé non relu

Jacobi, lettre à Wieland

«thèquedeson père, une broûhure lui tomba sous la main ; c'était un factuin wnive Spinoza « une de ces mille et une réflexions absurdes dont le grand Hébreu .dut se voir assailli de la part de tant de gens qui ne comprenaient pas le premier mot de son système. L'impression que cet écrit produisît sur moi fut médiocre, carjehaisla controverse, et, si j'aime à savoir ce qu'un penseur a pensé, il m'imparte peu de connaître comment d'autres ont jugé «qu'il aurait dû penser. » Il relut à œtte occasion dans le dictionnaire de Bayle l'article Spinoza , qu'il trouva détestable. S'il faut juger toute philosophie par les fruits qu'elle porte : étant donnée la vie si parfaitement vertueuse, si exemplaire de Spinoza à laquelle cette philosophie avait servi de règle, Goethe se demandait comment le 6pinozisme avait pu mériter les effroyables anathàmes dont on l'avait poursuivi ? Il se procura donc les Opéra postinma* C'est à l'histoire de ses premiers rapports avec Jacobi qu'il faut s'adresser pour avoir le détail des émotions qui résultèrent en lui de ce commerce *avec Spinoza. « Tout ce que me disait Jacobi partait du cœur; combien profondément n'étais-je pas ému, lorsque, dans l'effusion d'une de ces confidences sans réserve, il me révélait les troubles et les aspirations de son

âme ! Il va sans dire que, de mon côté, je vivais au milieu d'une certaine confusion, et que cet amalgame de passions, d'idées, d'aspirations mentales, ne pou* vait qu'éveiller chez moi le pressentiment d'une lumière qui se ferait plus tard. Heureusement, mon esprit s'était d'avance préparé, sinon entièrement formé dans cette direction, en s'appropriant le résultat des méditations et le style d'un homme extraordinaire, et, quoique mes études eussent été encore bien incomplètes et bien hâtives, je n'en avais pas moins déjà conscience de tout ce que je devais rapporter de haute influence à cette source. Cet homme qui si puissamment agissait sur moi, et qui d'ailleurs était destiné à modifier si radicalement ma façon de penser, c'était Spinoza. Après avoir vainement parcouru le monde, à la recherche d'une méthode capable de développer mon étrange nature, je liai connaissance avec Y Esthétique de ce philosophe. De ce que j'ai lu dans cet ouvrage, de ce qu'il m'inspira, je ne saurais en rendre compte exactement ; mais ce que je puis dire, c'est que j'y trouvai l'apaisement de mes passions, et en même temps une lumière éclatante projetée sur le monde moral et matériel. Son admirable désintéressement me ravissait surtout, et je ne pouvais me défendre d'un sentiment d'enthou-

siasrae, au sujet de propositions telles que celle-ci par exemple : « Celui qui aime Dieu n'a point à réclamer que Dieu l'aime en retour *. » — Être désintéressé en toute chose et surtout en fait d'amour et d'amitié, fut toujours mon désir le plus vif, ma maxime -de prédilection, ma règle invincible de conduite et je puis dire que, lorsque plus tard je m'écriai : « Si je t'aime, qu'est-ce que cela te fait? » ces mots partaient du cœur. N'oublions pas cependant que c'est la loi des unions les plus étroites de reposer sur des contrats. Le calme universellement modérateur de Spinoza contrastait au plus haut degré avec mon activité turbulente ; sa méthode mathématique était en directe opposition avec ma pensée, mes sentiments, mon style de poëte, et cette précision même, tant de fois critiquée comme s'appliquant mal au monde moral, faisait de moi un disciple fervent, un exalté sectaire. Esprit et cœur, intelligence et sens se cherchaient les uns les autres, avec d'irrésistibles affinités, et liaient ensemble deux natures diverses; tout s'agitait et fermentait en moi : ce n'était qu'actions et réactions : Fritz Jacobi, le premier

1 . La xix e du livre v. « Qui Doum amat, conari Don potest Ut Deus ipsum contra amet. »

à qui j'aie permis de regarder dans ce chaos, et dont la nature travaillait aussi dans son insondable profondeur, Fritz Jacobi répondait à ma confiance et s'efforçait de me convenir à son opinion, Lui de même, d'indicibles aspirations le tourmentaient, lui dç même, repoussait tout apaisement du dehors, n'attendant son salut que de l'illumina tion intérieure. Comment avais-je cojnpris l'état de son esprit, alors que je ne me rendais pas un juste compte du mien? Il avait toutefois de l'avance sur moi, dans l'étude de la philosophie et dans la connaissance de Spinoza, et pouvait en ce sens éclairer mes efforts et me guider, i Goethe étudia Spinoza non pour se procurer un système de philosophie mais pour se fortifier davantage dans une croyance qui fut toujours la sienne, et qu'il avait déjà antérieurement exprimée : à savoir que Dieu et la nature veulent être expliqués l'un par l'autre. 1 . Cette énergique foi ne cessa jusqu'à la fin de diriger ses actes et de servir de règle à ses compositions. Homme, il analyse, il creuse son propre moi;

1. « Separatim de Deo et natura rerum disserere difficile et periculosum est eodem modo quam si de corpore et anima sejunclim cogitemus; animam non nisi medianle corpore, Deum non nisi perspccta nalura, cognoscioius. Hinc absurdum mihi videtur eos absur Jitalis accusare qui ratiocinatione, maxime philosophica, Deum cuin mundo conjunxero. Quae enim

artiste, il poétise l'expérience, la nature. Là est le secret de ces travaux immenses entrepris puis interrompus, de ces bonds capricieux par lesquels on le voit sauter brusquement d'une science à l'autre. Jurisprudence, théologie, médecine, anthropologie, magie même, comme Faust il a tout étudié et son inconséquence n'a d'excuse que dans sa vocation de poëte * : sans être théoriques ni pratiques dans l'acception absolue du mot, les efforts du jeune Goethe ont une signification à la fois théorique et pratique. Le fervent disciple met donc à étudier Spinoza plus de

sunt, omnia ad essentiam Dei pertinere necesse est quum Deus sit unicum existens et omnia comprehendet. » (Goethe, t. 72, Deus cum natura rerum confusus.)

1. Je ne saurais partager l'avis de bien des gens, qui reprochent à Goethe la diversité de ses études, au point de vue de la perte du temps et de réparpillement qu'elle pouvait amener des forces productrices. Car je regarde ces études, si bizarres qu'elles semblent au premier abord et en y comprenant la cabale et l'alchimie, comme autant de degrés nécessaires qu'il avait à franchir pour arriver au faite de son développement. Goethe ne se soucie pas, du moins à cette heure de sa jeunesse, de faire faire un pas à la science; ce qu'il en veut, c'est son histoire, et cette histoire, il ne l'étudié pas, il la vit en quelque sorte, bien autrement intéressé par les mystères de sa formation que par les résultats pratiques obtenus depuis. Quoi qu'en disent les pédagogues, aux yeux d'un poêle de vingt ans, Paracelse l'emportera toujours sur Gay-Lussac.

zèle et d'enthousiasme que de véritable esprit de système, la forme mathématique imprimée par le philosophe d'Amsterdam au bloc granitique de sa pensée eût été d'ailleurs un invincible obstacle pour une imagination aussi impatiente, aussi vagabonde, aussi peu adonnée à la science des nombres que celle de Goethe à cette époque. Toutefois, une étude peut avoir des résultats féconds sans être systématique, et tel germe va fructifier ou se perdre selon les conditions plus ou moins propices du sol qui le reçoit. « Les mêmes pensées, dit Pascal, poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur ; infertiles dans leur champ naturel, abondantes étant transplantées. » Ce furent quelques idées de Spinoza qui, ainsi transplantées dans le cerveau de Goethe, passèrent de là dans ses œuvres, où nous les retrouvons tellement transformées qu'elles nous font dire encore avec Pascal « que ce n'est pas le même mot et qu'il ne les doit non plus à celui d'où il les a apprises, qu'un arbre admirable n'appartiendra pas à celui qui en aurait jeté la semence sans y penser, dans une terre abondante qui en aurait profité de la sorte par sa propre fécondité *. » A cette semence

\. Tome ï«r <H Pensées f p. 178.

de spinozisme qui faisait la base fondamentale des croyances de Goethe, se mêlaient dès ce temps-là, certaines velléités chrétiennes dues à l'influence de mademoiselle de Klettenberg.

Revenons à Wetzlar, et voyons comment l'amour va se comporter dans cette crise où fermentent déjà tant d'éléments.

Avec Hoepfner le Journal des savants comptait à Giessen deux autres représentants, Schlosser et Merck. Schlosser devait épouser Cornélie, la sœur tendrement affectionnée de Wolfgang. Ce mariage désormais arrêté n'était plus différé que par l'absence du fils de la maison, et l'on conçoit que le fiancé, dans son empressement de voir enfin réussir ses projets, redoublât d'efforts pour arracher de ces lieux son futur beau-frère, sur la présence duquel il n'y avait point à spéculer tant que les beaux yeux de sa maîtresse le retiendraient aux bords enchantés de la Lahn. Quant à Merck, des idées d'un ordre moins personnel le préoccupaient, et persuadé avant toute

chose qu'il y avait là une grande vocation à sauvegarder, il s'apprêtait, quel que fût d'ailleurs l'odieux qu'il en dût assumer, à jouer dans cette affaire le rôle équivoque et fâcheux qu'il avait, deux ans plus tôt, joué à Sesenheim vis-à-vis de Frédérique.

Fils d'un apothicaire de Darmstadt, Jean-Henri Merck s'était de bonne heure, par son esprit et ses talents, fait adopter du meilleur monde. Il était à cette époque en correspondance avec la plupart des princes et des beaux esprits de l'Allemagne, et nommément avec Herder, qui professait à son endroit la plus haute estime et mettait à conserver son amitié une certaine coquetterie, craignant (ce qui du reste ne manqua pas d'arriver), que le goût de plus en plus prononcé pour Goethe n'y vint à la longue porter ombrage. « Personne, a dit Goethe, n'a exercé sur ma vie une plus grande influence que cet homme. » ' Merck en effet a sa place marquée dans l'histoire littéraire de son temps, et sa correspondance témoigne à chaque page de l'action salutaire qu'il eut par sa critique sur des esprits de beaucoup supérieurs au sien quant aux facultés productives. Un coup d'œil prompt, un jugement sûr, telles étaient ses principales qualités. « Vous aviez beau lui vouloir donner le change, il ne 3'y trompait pas, et rien ne pouvait

CHARLOTTE Jt»

vous défendre contre sa damnée pénétration '. » Cri* tique sans peur et sans reproche, ii remplissait son . office avec un zèle impitoyable, amer, et ses conseils, il faut le dire, se ressentirent toujours plus ou moins de cette bile qui le dévorait et le poussa lui* même au suicide. Mais comme ses vues étaient justes, ses intentions honnêtes, il arrivait que cette âpre causticité, cette rude sécheresse qu'il affectait dans la forme, ne nuisaient en somme qu'à lui, en le faisant cordialement exécrer de ses meilleurs amis et cela au moment qu'il leur rendait service, C'est ce qui par deux fois lui arriva avec Goethe dont la mauvaise humeur survécut et qui dans un portrait évidemment entaché de malveillance le surnomma plus tard : Méphistophélès-Merck. A tout prendre, cependant, la conduite de cet atrabilaire personnage fut ici, comme à Strasbourg, sincèrement amicale, et l'idée que Merck se formait des conditions particulières auxquelles génie oblige, ne lui permettait pas d'en tenir une autre.

11 s'en fallait d'ailleurs que les circonstances fussent les mêmes et Goethe n'était nullement vis-à-vis. de Charlotte dans la position où, deux ans plus tôt, il s'était trouvé vis-à-vis de Frédérique. Si à Stras-

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