‹ Les Mitresses de GoetheChapitre 2 sur 28 · Voir la Revue des Deux-Mondes, 1«* mai · texte numérisé non relu

Voir la Revue des Deux-Mondes, 1«* mai

vi AVANT-PROPOS

Au moment où nous sommes, il s'agit de bien préciser certaines dates. L'Allemagne, est-il besoin de le dire, nous a longtemps été chère. S'il existe pour l'homme en dehors du sol natal, une seconde patrie que l'àme et l'intelligence, obéissant aux premières vibrations, aient le droit de se choisir, cette terre fut pour nous le pays . de Goethe et de Beethoven; et c'est parce que nous l'avons beaucoup aimée, que nous avons plus douloureusement peut-être que personne ressenti ^amertume des événements. Les choses ont leurs larmes, chantait Virgile au milieu de l'écroulement de la patrie, elles ont aussi leurs sourdes colères et leurs animosités implacables. Ces colères, pourquoi nous serait-il défendu de les nourrir du meilleur de notre force? En vertu de quel détachement de nos misères nationales, oserait-on venir nous prêcher l'enthousiasme sacré des anciens jours? Demandons à l'art, à la science, un refuge contre les maux présents, mais continuons de nous abreuver à la source

AVANT-PROPOS vu

amère, et disons-nous bien qu'en dehors de l'idée de patrie, il n'existe que des consolations illusoires et qui ne sauraient remplacer le mâle orgueil d'appartenir à un pays puissant et respecté.

Biarritz, septembre i 872.

LBS

EMILIE ET LUG1NDE

Ceux qui n'ont jamais vu dans Goethe que ce , vieillard antique et solennel, enveloppé, l'hiver, d'une ample redingote bleue, l'été, d'une robe de chambre de nankin, dont la nuance tendre sert de '[

fond à l'étourdissant ramage des mille roses de ce bosquet écarté, où la table aux expériences est dressée du matin au soir, où le serpent vert au fond de son bocal, l'insecte et le brin d'herbe sur la plaque

métallique du microscope fixent, des heures entières

l'imperturbable regard du maître, — ceux-là, sans aucun doute, auront quelque peine à se figurer Fauteur de Faust sous les traits du svelte et fringant jeune homme, du joyeux garnement que nous allons rencontrer à Strasbourg. Ce n'est plus Jupiter Olympien qu'il faut se représenter cette fois, mais Apollon, dieu de l'arc et de la jeunesse, Apollon beau, rayonnant, superbe. A la place de l'augure accoutumé, dont la bouche impassible et sereine rend des oracles, voici venir l'étudiant au cœur ému, au verbe impétueux, entraînant, entraîné; oeil d'aigle, esprit de flamme! Qui soupçonnerait que rheure sonnera pour ce cœur de battre gravement, sous le frac étoile du ministre, ce cœur aujourd'hui si enivré, si prompt à s'élancer dans la vie, et dont les frêles trophées qui le recouvrent — une mèche de cheveux, une fleurette, un billet de femme — dérobent à peine les turbulentes pulsations.

Quiconque s'approche d« hri subit son charme»; on dirait un empire surnaturel qu'exerce son intelligence .

Ce qui F amène à Strasbourg, on le saura plus tard; en attendant, chacun se le demande. A quelque chose qu'il s'applique, il réussit, à ce point qu'on croit surprendre là sa vocatif n, et son pfeïsir à lui est cte ba-

fouer son monde et de Jouer au Protée, au caméléon ; bizarre, divers, extravagant, insaisissable. Hier on Ta vu suivre la retraite et se faire un concert délicieux de trente tambours qui battaient à la fois ; ce soir, le voilà seul sur la place de la Cathédrale, grave, pensif, les yeux noyés dans les vapeurs des nuages qu'enflamme un dernier rayon de soleil ; attendez vingt minutes, et le rêveur mélancolique vous tera trembler pour ses os ; et tenez, n'est-ce pas lui que j'aperçois làhaut perché sur la flèche comme un génie de la jeunesse et de la liberté.

Qu'il était donc galant et pomponné dans ses habits de velours de Lyon, l'autre nuit, autour de ce ta~ pis vert q£ l'enchaînaient, entre quatre bougies, les beaux yeux d'une jolie blonde; et ce matin, vous le rencontrez vêtu négligemment, les cheveux défaits, son gilet chamois déboutonné, s'en allant par l'aigre bise de février, piper je ne sais quelles rîmes que le» approches du printemps font tournoyer dans Fair devant lui.

Dans ses études, même bizarrerie, même décousu ! Est-ce un médecin?

On le croirait à le voir suivre si assidûment le cours (Tànatomie et la clinique du docteur- Ehrmann.

Un jurisconsulte T

Pourquoi pas ? Il ne quitte point les bancs de l'école et sait par cœur son Joachim Hoppius.

Un architecte ? Tant de plans épars autour de lui, d'équerres et de compas, donneraient fort à le penser.

Un bel esprit, peut-être ?

Ma foi, je le crains bien, car YOdyssée et Ossian l'accompagnent partout.

Ce serait donc le cas de s'écrier, avec tous les bourgeois et tous les philistins de ce bas monde : Hélas ! pauvres parents !

Tel est Goethe à Strasbourg, le grand poëte en germe, le grand naturaliste en herbe, le futur dieu Pan.

Le 2 avril 1770, Goethe arriva à Strasbourg. Il avait alors' vingt ans et quelque chose, et jamais peut-être plus beau jeune hçmme n'avait franchi les murs de la vieille cité alsacienne. Bien avant que la célébrité lui vînt, sa beauté l'avait mis en certain renom, et dès qu'il entrait dans un lieu public, tous les regards se tournaient vers sa personne dont les bustes et les portraits qui nous restent ne sauraient donner d'ailleurs qu'une faible idée, inexacts qu'ils sont presque toujours dans Û reproduction des traits; je ne parle pas du jeu de la physionomie que pas un

n'a rendu. Un front haut et puissant, des yeux bruns d'un éclat extraordinaire, un nez légèrement aquilin et finement dessiné, la bouche arrondie, empruntant à la courbe de la lèvre supérieure une force plus expressive, le menton du modelé le plus pur et le plus fier et, pour support à cette tête noble et charmante, un cou grec à la fois flexible et nerveux! La taille était au-dessus de la moyenne, et quoiqu'il ne fût pas positivement grand, il paraissait tel et c'est ainsi qu'en général on le dépeint, tant son air était imposant, solide et robuste. Il avait une organisation en même temps délicate et susceptible au plus haut degré, contraste que Dante juge très-naturel lorsqu'il dit que plus un être est complet, plus vivement il ressent la joie et la douleur :

Qaando la cosa è piû perfetta,

Più senta'l bône, e cosà la doglienza.

Et cet homme si hardi, si vaillant, si rompu à tous les exercices du corps, subissait à ce point les moindres variations atmosphériques, qu'il s'appelait luimême un baromètre. Tel était, quant à l'extérieur, le jeune homme, qui, le 2 avril 1770, descendait à l'hôtel Zum Geist à Strasbourg. A peine échappé à

l'ennui de la diligence, encore tout couvert de la poussière de la route, il s'empresse d'aller rendre visite à la cathédrale, et, tout en cheminant par ces rues étroites et tortueuses, une émotion étrange le * saisit ; n'est-ce pas en effet le symbole des tendances allemandes de son jeune âge, que cette cathédrale de Strasbourg, et pourrons-nous jamais la séparer de ces efforts passionnés auxquels, pendant un temps, se livra Goethe pour faire entrer la nature hellénique dans le vieux monde germanique ? Allemand, on a reproché tant de fois à son esprit de ne point l'être assez, qu'il faut bien lui tenir compte de ces tressaillements qui le prirent à l'ombre de l'immense tour séculaire !

Goethe se logea au côté sud du Fischmarkt, n° 80, puis se mit aussitôt en mesure de rendre ses lettres de recommandation, il prenait ses repas dans utie pension tenue par deux vieilles filles * et que fré-

1 . Les demoiselles Lanth, dans la Kramergasse, n<> 13» Voir Stoeber, Der Dichter Lenz, und Frederike von Sesenheim. Voir également ffeinrich Viehoff** Goethe' $ Leb on, page 295, et Lewe's lift and toêrki, 1. 1, 95.

quentaient journellement une dizaine de personnes, parmi Lesquelles un chevalier de Saint-Louis et le docteur Salzmann, qui présidait la compagnie, aimable et savant homme ayant quelque peu dépassé la soixantaine, mais toujours galant et tiré à quatre épingles., la science en bas de soie, portant son chgpeau sous le bras pour ne point déranger l'économie de sa coiffure. Goethe qui, dès l'enfance, s'était senti du goût pour les vieillards, se lia avec lui, le consulta sur ses études et prit de sa main un répétiteur de droit, lequel eut d'abord à vaincre certaines répugnances qui d'ailleurs ne tardèrent pas à disparaître. Car s'il faut en croire une lettre de cette époque, écrite à mademoiselle de Klettenberg par le jeune étudiant « il en est delà jurisprudence comme de la Mère de Mersburg, la première fois qu'on en boitille vous répugne, et quand on en a bu pendant une semaine, impossible de s'en lasser.. » N'allons pas croire néanmoins que l'étude du droit l'absorbât tout entier. .Ouvrez le livre de Scholl *, prenez le journal de Goethe à cette période, et vous y verrez un programme si varié, qu'on se demande comment

1. Briefe und Aufsaetze von Goethe, aus den Jahren 1716 bis, 1 787; zum erstenmal herausgegeben durchA. Schoell. Wvimar, 18*fi.

une intelligence pouvait suffire à de tels exercices. Pour la médecine, il fut amené tout naturellement à l'étudier ; sa complexion délicate, sous des apparences de force et de santé, Pavait soumis, tant à Leipzig qu'à Francfort, à des épreuves très-critiques, et c'en était assez pour qu'il s'éprît d'un intérêt pratique à l'égard d'une science qui aide à la conservation et au rétablissement du plus précieux des biens, c Comment est votre santé ? — écrit-il de Strasbourg à un de ses amis de Worms. — N'ayez garde, je vous en supplie, de négliger les soins dus à ce corps, car c'est par ses yeux que voit notre âme, et si ces yeux voient trouble, il n'y a que pluie et brouillards dans le monde. Mieux que personne, je suis payé pour le savoir. Il fut un temps où le monde ne m'offrait que tristesse. Le souverain Docteur a raffermi dans mon corps la flamme de la vie, et le courage et la joie me sont rendus ! »

11 étudiait l'anatomie avec Lebstein, la chimie avec Spielmann, fréquentait la clinique des deux Ehrmann et trouvait moyen, au milieu de tout cela, d'élaborer des systèmes sur l'électricité, mise à la mode par la découverte de Franklin, et sur les couleurs, dont la théorie commençait déjà à passionner le futur antagoniste de Newton. Et l'ai-

chimie, que j'allais oublier, et dont on trouve une trace si frappante dans ses Ephémérides où de baroques passages de Paracelse se mêlent à des citations d'Hippocrate et de Boerhave ! Je signalerai surtout la reproduction de deux aphorismes de ce dernier, l'un sur la précocité de l'intelligence considérée comme symptôme de rachitisme *, l'autre sur l'influence des saisons en matière d'épidémie, lesquels tendent à établir victorieusement cette corrélation entre la matière et l'esprit, entre la maladie et le système planétaire, entre le microcosme et le macrocosme, si chère aux cabalistes de tous les temps 2 . Plusieurs de ces idées, basées naturellement beaucoup plus sur le pressentiment que sur l'expérience et qui dataient de la première période de ses études médicales, persistèrent chez Goethe jusque dans un âge avancé. Ainsi nous le voyons, en 1798, recommander à Schiller de bien se garder d'omettre l'influence astrologique dans les événements précurseurs de la chute de Wallenstein,

1. Inter alia signa Rachitidis morbi advenientis recenset Boerhave ingenii prematurum acumen .

2. De variol, 1380. Est ut plurimum epidemicos, verno lempore incipiens, œstate crescens, languens automno , byeme sequenti "fere cedens, vere iterum, eodem ordine reditnrus.Quo citius in hyeme incipit, eo violentior, quo sérias eo nitior erit mali natura. Voir Schoell, page 77.

et fonder sa recommandation sur l'harmonie existant entre l'homme et l'univers. « Le motif astrologique, dit-il, repose sur des données profondes, et cette superstition ne nous vient que d'un vague sentiment de l'immense Tout. L'expérience nous enseigne que les astres les plus rapprochés de nous exercent une incontestable action sur la température, la végéta*tion et mille autres phénomènes. Essayez maintenant de vous élever par degré et cherchez où s'arrêtera cette action. Qui m'empêche dès lors de l'étendre sur la vie morale, sur le bonheur ou le malheur de l'homme? »

On comprend qu'une intelligence vouée à de pareilles études et soumise en outre à la constante influence de cette noble et pieuse personne qui s'appelait mademoiselle de Klettenberg, dut se sentir médiocrement attirée par Je fameux Système ée la nature dont on faisait, hélas ! si grand bruit à cette époque. Cet exposé terne et vide d'un athéisme creux outrageait ses premières croyances, sans pouvoir satisfaire ^a raison. Il annote Bayle, lit Voltaire et Rousseau; mais quelque plaisir qu'il trouve à ces fréquentations, le Système de la nature te révolte, et, docile au mystérieux appel de la religion, il communie dévotement et s'efforce 4e <\ô*

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vire iau milieu de ces bonnes âmes parmi lesquelles l'avait introduit mademoiselle de Klettenberg ; pénible effort qui pourtant ne se prolonge pas : « ;si ennuyeuses, hélas ! sont ces bonnes . âmes, » qu'à la longue il n'y peut plus tenir et déserte en confessant ses torts à son ami.

Un mot maintenant sur mademoiselle de Klettenberg. Quelques années auparavant, Goethe, souffrant de corps et d'esprit, avait, à son retour de Leipzig, trouvé chez une amie de sa mère des soins intelligents et dévoués, une sollicitude à la fois empressée et pleine de discrétion. Cette femme d'une organisation excessivement délicate, d'un naturel ouvert et bienfaisant, tout cœur et tout esprit, se nommait mademoiselle de Klettenberg, et par sa naissance appartenait à la noblesse, dont elle avait les manières et le ton. Souffreteuse et maladive, son zèle pour les autres et sa charité ne se ressentaient pas des continuelles épreuves auxquelles la douleur la soumettait, et sans songer à faire de conversions, elle attirait à Dieu paT le calme inaltérable et la céleste bonté de son âme. On. devine aisément les rapports qui devaient s'établir entre une personne de ce caractère et le jeune'Wolîgang, que la mélancolie, la souffrance la solitude, amenaient insensiblement aux idées -ieli-

gieuses, et dont une surexcitation nerveuse doublait l'impressionnabilité.

Ces entretiens avec mademoiselle de Klettenbèrg, les lectures qu'ils firent en commun de la Bible et des Évangiles, inculquèrent dès les premiers jours à Goethe, sinon la pure foi au chrétien, du moins le respect des choses saintes, auquel on peut dire qu'il n'a jamais failli *.

Peu après son arrivée à Strasbourg, en mai 1770, des réjouissances municipales mirent la ville en mouvement et donnèrent à Goethe l'occasion devoir, pour la première fois, les cartons de Raphaël. Marie- Antoinette, se rendant à Paris, traverse Strasbourg, et les murs d'un édiûce, élevé dans une petite lie du Rhin en l'honneur de la belle dauphine, furent tendus, pour la circonstance, de tapisseries exécutées d'après les cartons de Raphaël. Le spectacle de ces

1. Voir, comme résultat direct de cette influence, l'admirable épisode intitulé : Confeseion d'une belle âme, dans Wilhelm Meute r*

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chefs-d'œuvre produisit sur Goethe une impression d'enthousiasme qui se changea en véritable colère, lorsqu'il vit la salle principale décorée de hauteslisses dont les élucubrations de Tari français contemporain avaient fourni les motifs. Mais ce qui l'exaspéra bien plus encore que cet affront fait au génie de Raphaël, ce fut le choix des sujets étalés là. Figurezvous l'histoire de Jason, de Médée et de Creuse, présage heureux et charmant, en effet, pour une princesse qui va se marier! A gauche du trône, la fiancée, environnée d'âmes compatissantes, se débattait dans les angoisses de la mort; à droite, le père manifestait, par ses gestes, l'horreur que lui inspirait le meurtre de ses enfants étendus à ses pieds, tandis que la furie traversait les airs sur son char traîné par un dragon. Je le répète, ce spectacle mit Goethe hors de lui. « Eh quoi ! s'écriait-il sans se soucier des gens qui pouvaient l'entendre, vit-on jamais pareil manque de goût, aussi stupide inconvenance? Exposer aux yeux d'une jeune princesse le tableau du plus effroyable hymen dont on ait gardé le souvenir, et cela, dès les premiers pas qu'elle fait sur le sol de sa nouvelle patrie ! Mais les architectes, les décorateurs et les tapissiers français sont donc des ânes! Mais ils ne comprennent donc pas qu'un ta-

bleau signifie quelque chose, qu'il agit sur l'esprit et sur les senB, produit en nous des impressions"", éveiHe des pressentiments? » Pour le jeune Wolfgang, en effet, nature d'artiste, nature passionnée, c'étaient bien des réalités que tels tableaux et telles statues ; mais que de gens, hélas ! et que d'autorités municipales, saris compter les décorateurs, architectes et maires de Strasbourg, pour qui un tableau n'est jamais, en somme , qu'un tableau , une statue qu'une statue, et qui ne s'embarrassent point de chercher ainsi le sens des choses.

Goethe a Taison, et les gens qui croient aux présages pourraient au besoin voir dans ces peintures l'ombre mystérieuse et fatale que projetait de soi la triste destinée de Marie-Antoinette. Et, cependant, qui pouvait sensément, à cette époque, concevoir la moindre inquiétude sur l'avenir d'une telle existence, qui semblait tant devoir, comme le voyage de Vienne à Paris, n'être qu'on triomphe continuel? Cette princesse de quinze ans, belle, heureuse, aimable, souriante, abjçrt de l'admiration et de l'enthousiasme de tous ceux qui l'apercevaient ; cette fiile des césars, vers qui m pressaient les populations en délire, et qui ne marchait que -sur un sol jonché de fleurs, pouvait-elle, même peur' un moment, prendre ombrage

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d'une peinture plus cm moins tragique? Le soleil voit-il jamais les ténèbres? Pour tant de bonheur, de grâce et de sérénité, pouvait-il exister de mauvais présages ? Il n'importe, lorsque cette illustre dame, et aussi gracieuse qu'imposante, » fut arrivée à Paris et qu'on reçut à Strasbourg, en même temps, <6t la nouvelle de son entrée dans la capitale et la nouvelle du sinistre événement de la place Louis XV, le souvenir de ces funestes peintures se représenta à l'esprit de Goethe, qui ne put se défendre d'un de ces rapprochements qui s'imposent parfois aux natures les moins superstitieuses.

Strasbourg recouvra bientôt son calme habituel, et Goethe, profitant de la tranquillité rétablie, courut à de nouvelles études. « J'ai assez fait de progrès dans la langue grecque, écrit-il dans une lettre de cette époque, pour lire Homère sans traduction. » En même temps que Homère, il lit Platon, et demande à te métaphysique un apaisement à cette soif ardente qui le consume. Ouvrez son journal à cette date, et vous y voyez Thomas A Kempis et d'autres mystiques ooudoyaot Voltaire et Rousseau ; puis, au revers de la page, un parallèle entre le Phédon de Mosès Mendelssohn et celui de Hfrton, et la réfiitation de la éritiqae tte Bayte sut Giordano Bruno, écrite «at un

français net et vigoureux, sinon toujours très-correct.

Si variées cependant que fussent les études de Goethe à Strasbourg, elles n'occupaient point tout son temps, et de longues heures lui restaient encore à donner au monde et à ses plaisirs. Une aventure de cette période vaut la peine d'être racontée. Son père, intraitable, comme on sait, sur le chapitre de la pédagogie, et ne dédaignant pas un détail, lui avait, à lui et à sa sœur, voulu servir de maître à danser dès la première enfance. Tout étrange que paraisse la chose chez un vieillard si peu enjoué de tempérament, on se l'explique par cette manie qu'il avait de ne rien négliger dans une éducation, et l'on n'a qu'à se ûgurer ce bonhomme roide,. empesé, méthodique, enseignant à ses élèves les règles du menuet, et se faisant un devoir de leur jouer lui-même de la flûte traversière. Un zèle si louable n'eut pourtant qu'un médiocre succès, car Goethe ne tarda pas à planter là la danse, si bien qu'ayant' un jour à Leipzig, et pour céder aux instances de quelques amis, voulu pincer un menuet, il s'y prit de telle façon qu'on aurait dit qu'il voulait à jamais guérir les gens de l'envie de le voir danser.

On a de tout temps beaucoup dansé et surtout beaucoup valsé à Strasbourg. Goethe rougit de son

ignorance, indigne d'un si beau et si galant jeune homme, et pour y mettre fin, s6 fit conduire par un de ses amis à la meilleure école.

Le maître qu'on lui indiqua, Français de naissance et de plus déluré, pimpant et taillé tout exprès pour battre des entrechats, avait deux filles qu'il aimait à produire dans ses leçons en qualité de figurantes. Deux filles jeunes (l'une avait dix-sept ans, l'autre dix-neuf), avenantes et coquettes, devaient, cela se conçoit aisément, exercer bientôt certain charme sur un cœur de poëte, et d'autre part, il fallait s'attendre à ce que le jeune homme ne fût pas vu d'un œil indifférent par des fillettes que l'ennui et la solitude avaient d'avance préparées à la séduction. Les feux s'allumèrent donc, mais ils s'allumèrent de travers. Goethe s'éprit d'Emilie, la plus jeune, laquelle en aimait un autre, et Lucinde, l'atnée, commença, de brûler pour Goethe. Emilie ne cherchait désormais qu'à se dérober, qu'à s'effacer, tandis que Lucinde,

au contraire, était sans cesse là, toujours prête à reprendre la valse, à traîner la leçon en longueur. Chez le brave homme de père, les élèves n'affluaient pas et l'on ne manquait guère de prolonger la séance, tantôt par quelque causerie interminable, tantôt par la lecture d'un roman. « Ce jour-là nous ne lûmes

pas davantage * dit la Francesca de Dante : chez le maître à danser de Strasbourg, c'était tout le contraire qui se passait ; tous les jours on lisait davantage, et c'était à recommencer le lendemain : car de Galehaut ni de Lancelot, du diable si l'on se souciait!

Il y avait pourtant une chose que Goethe ne s'expliquait pas, c'était l'attitude ombrageuse <de la plus jeune sceur, et cette sauvagerie l'intriguait fort , quand un soir qu'il voulut, après la leçon , pénétrer dans l'appartement pour y chercher l'objet de ses préférences, Lucinde l'arrêta sur le seuil en le priant de ne pas entrer, sa sœur étant avec une diseuse de bonne aventure qu'elle interrogeait an sujet de quelqu'un qui lui tenait très-vivement an cœur.

— Quant à moi, poursuivit-elle, je mm libre et mon sort est d'être dédaignée !

A cette espèce d'aveu, Goethe répondit par des galanteries et proposa à k jeune fille de consulter la sorcière, ajoutant qu'il se sentait d'humeur d'eniaire autant. Mais Lucinde répondit qu'elle avait une foi profonde en de pareils oracles et regarderait comme un sacrilège d'y recourir en plaisantant. Goethe insista et finit par convaincre la belle, qui promit d'entrer sitôt que la séance serait levée. On trouva la jeune sœur parfaitement rassurée à l'endroit du cher

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absent et le cœur soulagé d'un grand poids. Et presque aussitôt la sorcière, alléchée par l'appât d'un honnête gain, se mit en devoir de tirer à l'aînée son horoscope. Elle fît le grand jeu, interrogea les cartes avec attention et selon le cérémonial d'usage, puis tout à coup parut hésiter comme s'il lui en coûtait de révéler ce qu'elle voyaiu

•—.La parole vous manque, dit Emilie, déjà versée dans les manœuvTes de l'occulte science, car ce que vous allez confier à ma sœur n'a, je le crois, rien d'agréable ; c'est en effet une carte funeste que celle . que vous tenez sous votre doigt*

La sœur aînée pâlit , mais, se remettant à la minute :

— Allons, dit-elle, qu'attendez-vous? Est-ce donc une affaire de vie ou de mort?

Alors la sibylle poussa un long soupir, et promenant sa main sur la table tandis qu'elle parlait :

— Vous aimez, reprit-elle, et n'êtes point aimée; entre vous et celui que vous aimez, j'aperçois une troisième personne qui vous sépare.

A ces mots la jeune fille sembla perdre courage, et la vieille, oroyant réparer le mal qu'elle venait de faire à son pauvre cœur, se mit à lui parler de lettres qui devaient arriver, que sais-je? d'une somme

d'argent sur laquelle reposaient certaines espérances.

— Des lettres, répondit la belle enfant, je n'en attends point , et l'argent que vous m'annoncez , d'où me viendrait-il? Mais si, comme vous le dites, il est vrai que j'aime, je suis digne alors d'être aimée, et j'attends un cœur qui me paye de retour.

— Voyons, murmura la sorcière, si cette fois nous ne réussirons pas mieux, et mêlant de nouveau les cartes, elle recommença l'opération, mais avec moins de chance encore qu'au premier coup. Ce n'était plus assez pour la pauvre Lucinde de brûler seule, toute sorte de chagrins l'accablaient, et la figure intermédiaire s'était encore rapprochée de celui qu'elle aimait. La vieille allait tenter une troisième épreuve lorsque la belle enfant, dont le sein trahissait la plus vive émotion, éclata en sanglots, et s'é-

chappant tout éplorée , courut se réfugier dans sa chambre.

— Courez vite après Lucinde, s'écria la plus jeune sœur, allez la consoler. — Et comme Wolfgang hésitait, soupçonnant qu'il n'y avait d'autre moyen de consoler la douce victime que de lui déclarer une passion qu'il ne ressentait pas :

— Vous tardez, reprit Emilie, eh bien ! allons en-

semble, quoique je doute fort que ma présence lui soit agréable en ce moment.

On courut, la porte était verrouillée, on eut beau heurter, appeler, supplier, Lucinde ne répondit pas, et Goethe, très- penaud, s'esquiva lestement par l'escalier après avoir payé la vieille.

Deux jours après il revint prendre sa leçon, et comme Lucinde n'assistait pas cette fois à la séance, il s'enquit avec empressement de son état dès que le père se fut éloigné.

— Elle est dans son lit, répondit la jeune sœur, et ne parle que de mourir. — Et là-dessus, Emilie accabla Wolfgang des plus amers reproches, le traitant d'ingrat et de faux ami.

— Si coupable que je sois, reprit Goethe, je sais quelqu'un qui du moins me rendra ce témoignage: que je n'ai d'aucune façon encouragé un pareil sentiment.

— Je comprends, ajouta Emilie en souriant, mais il n'en est pas moins vrai que l'heure est venue de prendre une résolution, sans quoi nous allons nous trouver tous dans rembarras. Que diriez-vous, par exemple, si je vous suppliais de ne plus prendre de leçons ? Mon père trouve déjà depuis longtemps que vous en savez assez pour un homme du monde, et comme il a

quelque raison de supposer que vous ne voulez point faire de son art votre carrière, il ne se pardonnerait pas de vous voler davantage votre argent.

— Et ce conseil, de quitter votre maison, c'est vous,. Emilie, vous qui me le donnez ?

— Sans doute, et l'inspiration ne vient pas seulement de moi. Écoutez : l'autre joar r quand vous avez été parti, j'ai fait tirer les cartes à votre intention, et à trois reprises elles ont dit les mêmes choses, avec plus d'autorité chaque fois. La fortune vous comblai de ses dons, vous n'aviez autour de vous que des amis et de grands personnages. L'argent aussi affluait, mais les femmes se tenaient à distance ; ma pauvre sœur surtout était bien loin. Une autre se rapprochait, se rapprochait, mais sans parvenir jusqu'à vos côtés.. Je ne vous cacherai pas que j'ai cru être, moi, cette personne, et peut-être, malgré cet aveu, prendrez -vous en meilleure part le conseil amical qoe je vous donne ? Mon cœur ak ma main ne m'appartiennent plus, je te» ai promis à un absent que jusqu'à ce moment j'avais-cm aimer par-dessus tout; mais je commence à m'apercevoir que! votre présence pourrait bien, avec le temps, me devenir moins indifférente qu'il ne m'avait semblé d'abord^ et voyez quelle situation oeia noue créerait ici et

quelle serait votre existence entre deux sœurs dont Tune serait malheureuse par votre 1 amour, l'autre par vos dédains* Et finalement, combien tout cela durerait-il ? Car, lors même que- nous ignorerions qui vous êtes et ce qui vous est réservé, peurrions-iîous em^ pêcher que les cartes aient parlé et mis devant nos yeux la brillante destinée qui vous attend? Adieu donc, Wolfgang, adieu 1

A ces mots, Emilie lui offrit sa main avec temkesse et le reconduisit lentement vers la porte, puis, au moment où Goethe allait s'éloigner, se reprenant soudain et lui sautant au cou :

— Adieu, s'écria-t-eHe* et pour que vous; sachiez bien que c'est po»r la dernière fois que nous nous voyons, prenez ce que jusqu'ici je vous avais re» fusé.

Goethe la saisit et l'embrassait éperdunaent, lorsqu'une porte latérale Couvrant tout à coup* Lucinde apparut tes cheveux dénoués, l'œil en feu et vêtoe seulement d'un bng peignoir de nuit.

— Il ne sera pas dit que tu auras pris seule congé cfe lui, fit la nouvelle venue en s'éiançant sur sa proie avec un bond de panthère affamée.

Emilie laissa échapper Wolfgang; Lucinde aussitôt s'en empara, l'attira sur son cœur, PinondaBt de ses

larmes, l'enivrant des parfums de ses longues tresses brunes qui fouettaient délicieusement sa joue, et le mettant dans cette position fort difficile et fort embarrassée que lui prédisait Emilie tout à l'heure, celle d'un homme entre deux sœurs qui se l'arrachent !

A cette démonstration brûlante, Goethe voulut répondre par quelques .paroles de tendresse, mais son éloquence fut loin d'être au niveau d'un si bel enthousiasme. Lucinde un moment le regarda en face, avec calme et gravité, puis, après avoir fait quelques pas dans la chambre, elle se laissa tomber sur un sofa. Emilie essaya de s'approcher d'elle, mais pour se voir aussitôt repousser avec une fureur tragique et qui pourtant, grâce à la vérité de la passion, n'avait rien de théâtral.

— Encore si c'était le premier cœur que tu me voles, s'écriait Lucinde, en multipliant sur sa sœur les reproches et les imprécations. Mais non, il en a été de même avec Vautre, quia fini, lui aussi, par se fiancer à toi sous mes yeux. J'ai vu ce manège perfide, je l'ai supporté, et Dieu seul sait combien de larmes il m'en a coûté. Un autre se présente, et tu recommences, mais sans pour cela vouloir lâcher l'absent, car il t'en faut, à ce qail paraît, en quantité.

EMILIE ET LUGINDE 25

Ma nature, à moi, est ouverte et bonne, et comme on me connaît dès l'abord, on me néglige; tandis que toi, sournoise et fausse, les gens prennent pour des trésors tout ce que tu leur caches. Mais qu'y a-t-il derrière tout cela, sinon un cœur froid, desséché, misérable, sacrifiant tout à son égoïsme : un cœur que nul ne connaît, car il se dérobe au fond de ta poitrine, tandis que moi, aimante et loyale, j'ai mon cœur sur la main, et chacun peut le voir comme mon visage!

Emilie d'abord garda le silence, puis, voyant sa sœur s'échauffer de plus en plus, essaya de la contenir, et n'y parvenant pas, elle faisait à Goethe de petits signes par derrière pour l'engager à se retirer, car il lui déplaisait d'entendre se prolonger la confidence. Mais la jalousie a des yeux de lynx, etLucinde, à qui rien n'avait échappé, se leva, vint à Goethe, et après s'être un instant recueillie :

— Je sais, dit-elle, que vous êtes désormais perdu pour moi et je renonce à votre cœur, mais toi non plus, tu ne l'auras pas, chère sœur !

A ces mots, elle saisit Wolfgang par la tète et l'embrassa diverses fois, appliquant ses lèvres sur les lèvres du jeune homme, comme pour le marquer fatalement d'un sceau indélébile. Puis d'un air d'Hécate triomphante : ,

~~ Malheur, s'écria-t-^lle, malheur et pour jamais et pour toujours, sur celle qui la première après moi touchera ces lèvres ! Essaye, Emilie, de renouer avec lui, maintenant que le ciel a entendu mon infe« précation, car il l'a entendue, je le sens, et l'exaucera. Quant à vous, monsieur, vous êtes libre, ailes où bon vous semble.

Goethe fut humilié du sot personnage qu'il avait joué en cette affaire, et, d'autre part, vivement impressionné de l'espèce d'exorcisme dont il venait d'être l'objet, il s'éloigna tristement et ne remit [dus les pieds dans la maison.

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FïtÊDÊÎtlQTJE BRION

La cathédrale, Herder * et Frédérique, trois in-

1. De einq ans plus âgé que Goethe et déjà célèbre, Herder avait été amené à Strasbourg par une maladie des yeux. Il y subit «ne opération et n'en bougea de tout un hiver. Goethe, captivé pat cet esprit puissant, mit à profit sa nouvelle oon* naissance, lui faisant visite au moins deux fois par jour et se nourrissant aveo ardeur de la parole du maître. Il s'en fallait, et de beaucoup, que ces deux natures se ressemblas* sent; mais le contraste, si grand qu'il fût, ne les éloignait point l'une de l'autre : Herder précis, clair, dogmatique, sachant parfaitement ee qu'il voulait, et volontiers tournant au pédadogue ; Goethe inquiet, sceptique) ballotté dans ses aspirations; Herder rigide, amer, saroastique; Goethe la sympathie et la tolérance en personne > Cette 4preté de caractère* qui lui aliéna tant de gens, ne décourageait point Goethe le moins du monde, étant dans ses habitudes <le vivre en bonne

fluences qui agirent distinctement et profondément sur Goethe pendant cette période. Ossian faisait alors le tour de l'Europe et trouvait partout des dévots ; Goethe se prit pour le barde du Nord d'un si bel enthousiasme qu'il en traduisit un chant tout entier (Selma), dont Werther devait plus tard s'enrichir. Au-dessous de Shakspeare et d'Ossian, vint bientôt se placer le Vicaire de Wakefield que Herder lui fit connaître et goûter, et cette aimable lecture devait être le prélude d'un autre roman tout semblable à celui de Goldsmith, dont l'intérieur de la famille Brion reproduit au naturel le calme et suave tableau.

Ici nous touchons à l'idylle de Sesenheim, c'est-à-

intelligence avec les natures les plus opposées à la sienne et de n'aborder jamais avec elles que les points sur lesquels on était d'accord. Ce qu'il y a de curieux en cette affaire, c'est que Herder, tout en se montrant plein de bienveillance pour son jeune ami, paraît ne point s'être un seul instant douté de son génie, l'opinion qu'il pouvait avoir sur Goethe à cette époque ne se trouve d'ailleurs consignée que dans une lettre écrite à sa fiancée (février 1772) : « Goethe est, à vrai dire, un bon jeune homme, seulement un peu bien léger et frivole, sur quoi je ne lui ai point épargné mes reproches. Il n'en a pas moins été le seul qui m'ait été fidèle pendant ma longue captivité de Strasbourg et que j'aie vu avec plaisir ; je crois, sans me vanter, lui avoir transmis certaines bonnes impressions dont l'effet se fera sentir plus tard. »

dire au plus doux, au plus honnête sentiment qu'ait eu Goethe ; à ce que l'histoire de sa vie offre de plus frais, de plus naïf, de |ms digne d'intérêt.

Sur la vaste plate-fortûfe de la cathédrale de Strasbourg, les étudiants de cette époque se rassemblaient souvent pour vider un verre de vin du Rhin,"en l'honneur du soleil couchant et saluer d une chanson les derniers feux du jour. D'en haut le paysage se déroule à perte de vue, et parmi tant de points que d'aimables souvenirs recommandent, un seul nous attire aujourd'hui : Sesenheim, berceau de Frédérique. De toutes les femmes qui réussirent à charmer Goethe, aucune, selon moi, n'a la grâce et l'attrait enchanteur de Frédérique, Le peu qu'en a dit dans ses Mémoires le grand poète qui fut son amant, a suffi pour mettre en sympathie avec cette ingénue et loyale figure tous ceux qui s'intéressent aux lettres allemandes. Sesenheim, comme Vaucluse, a ses fidèles et ses pèlerins. Et nous-même, combien de fois, en traversant Strasbourg, n'avons-nous pas profité de quelques heures de statien volontaire pour aller reconnaître la maison du vieux pasteur Brion, et visiter le jardin où Jean Wolfgang Goethe, studiosus juris, passa de si belles heures de sa jeunesse à

se promener en causant avec Frédérique, à s'enivrer

des douceurs ineffables du premier amour dont le souvenir devait mente ohcft lui survivre à tout. Le secrétaire à qui Goethe dicta cette partie de son histoire 4 , avait encore présente à l'esprit pendant Ses dernières années» l'émotion profonde de l'illustre vieillard évoquant ces scènes de jeunesse. Goethe, lorsqu'il dictait, avait l'habitude de marcher par la chambre les mains derrière le dos ; mais pendant la durée de cet épisode, il s'arrêtait à chaque instant^ interrompait sa phrase comme pour se recueillir et soupirer, puis, après un assez long silence, il reprenaît et sa voix alors était altérée et plus basse.

Frédérique c'est Migndfi de Wilhelm Meister.

Ottilie des Affinités électitm, c'est surtout Marguerite, la naïve, pieuse, tendre et peeeable Marguerite, c Qui fut aimée «te Goethe né «attrait ptes appartenir à personne. » Ne <^oirie^-Vods pas entendre l'adorable maîtresse de Faust? « La puissance de &>n regard! la magie <é© sa parole! et»** &oa baiser! » Douce et mélancolique chanson du rouet dont chaque noie se réveille en voaa à ridtfe ^te cette simple et dévouée crét*ure! Es*ày<K» éôiïè d*&borate? cette histoire etgardons-wtfUs de* Iaufc4}m4ts et dôsln^*»

lions malavisées « Pudique serais-tu -Comme la glace et blanche Comme la neige, tu n'échapperas pas à la calomfcie, » Ces mots d'Haœlet à Ophélie trouvent ici leur place. S'aimer, se quitter, triste loi; mais pouftjuoi, dans une rupture, tant de curieux et de bavards dont ce ne dont pas- les affaires ? Led uns, sans qu'elle te leur demande, vont s'attendrir sur la jeune fille et jeter de la boue au galant tant et plus; les aûttes» prétendus amis du damoiseau, vont diffamer la demoiselle. Gomme si deux amoureux ne pouvaient cesser de vivre ensemble sans que ce fût la «fuerellé des Guelfes et des Gibelins ! Pourqwti Goethe qui l'aimait eût4l délaissé Frédérique si Frédérique ne l'eût indignement trompé? Aux Gruellés et sottes hypothèses que cette belle question fit naître, l'écrit d'un certain professeur Hake, mort à Bonn, en 1 838, n'a que trop prêté de consistance. Gela s'appelle Pèlerinage à Sesenheim l et renferme sur te Compte de l'aknable enfant les plus odieuses turpitudes. De semblables calomnies, transcrites avec tine légèreté Mpardôïittdbtè, appelaient une enquête sérieuse^ et c'est au louable désir de venger cette douce mémoire outragée que nous devons l'exceHfeni

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