II
Il l'aima ; dans ce cœur, ainsi que dans un livre, Son œil plongea, la page était blanche et sana rien*. Et le nom, le premier inscrit là, fut le sien. Du maître ou de l'amant, lequel distingua-t-elle, Qui le saura? Grandir en pareille tutelle, La charmait, — le génie attirait cette enfant; La gracieuse plante au soleil s'échauffant, Montait débile encor sur sa tige élancée, Mais de roses couleurs déjà plus nuancée, Et d'un parfum suave embaumant le jardin.
Il disait : Christiane ! Elle accourait soudain. Gentille et bondissante. On lisait sous les àrt>r&, Un moment, — on causait à la fraîcheur des marbres, Au murmure de Film f écumant et jaloux,
1. Quiconque a vécu à Weimar, connaît, ata* VUm * là rivière de la Cour ! » vivant, et limpide cours d'eau, agile & se répandre en foudroyantes cascades, qui tout en arrosant le parc silencieux, l'emplit de sonorités romantiques, et tolontiers cause atWile, fMMWéeAiantedotM dtadr&§jft4,a|sffc
CHiUSTIANE 319
Et qui joue au torrent sur son lit. de cailloux ; Puis, l'heure de Shakspeare arrivai d'habitude, On montait au théâtre et commençait l'étude,
Imogène, Ophélie, Jessica, visions
Sublimes, toi surtout, des apparitions,
La plus inoubliable et la plus adorée,
Fille des Capulets ! à cette heure sagrée,
Vous quittiez votre Hadès morne et silencieux,
Déesses, pour revivre à la clarté des cieux,
Et sous les plus doux traits vous reveniez au monde !
Comme abeilles, autour de cette tête blonde, Bourdonnaient les pensers dans un confus essaim ; L'enfant transfiguré sentait battre son sein, Pâlissait, rougissait,* en proie au fond de l'être, A d'étranges ardeurs dont un autre était maître, Et, ne s'expliquant point quels merveilleux ressorts Poussaient d'ensemble ainsi son âme avec son corps. Le génie était là, calme et debout près d'elle,, L'aigle de Jupiter couvait de sa grande aile;
que, parmi les aulnes et les peupliers du rivage, Goethe avait là son jardin si fréquenté des grandes dames dont les traces s* sont effacées, tandis que d'autres*, plus humble*, subsistent encove^t . parient m «ceor.
Cette vocation en train de se former.
Et lui, le dieu superbe, à force d'animer L'essor de Ganymède aux campagnes célestes, A force de veiller à ce cœur, à ces gestes, A cette voix naïve et qui de jour en jour, Plus ardente vibrait aux paroles d'amour, Se prit, sans y songer, d'une flamme inconnue. Comme un suave encens qui monte vers la nue.
De cette âme enfantine à cette âme d'un dieu, Monta la passion sur des ailes de feu.
Il souffrit à la fin, lui qu'on croit insensible;
Il aimait et luttait. Nulle trace visible
De ce trouble profond, lent et mystérieux,
Ne trahit le secret à l'œil des curieux.
Il eut ses jours d'angoisse et ses nuits d'insomnie,
Dévorant son chagrin comme il sied au génie,
Qui, ferme en son orgueil, implacable élément,
Lorsque l'âge a dit non, s'immole froidement.
Au chêne vigoureux la flexible liane
S'étayait doucement ; Goethe aimait Christiane.
Elle se fût donnée à lui, s'il l'eût voulu,
Car à ce chaste enfant le grand homme avait plu ;
Le sut-il? De ce cœur honnèle et sous le charme,
Son regard souverain, à travers une larme, Surprit-il le mystère, et lui qui l'adorait, S'est-il une fois dit qu'on l'aimait en secret?
Qu'importe? sa douleur n'en eût pas été moindre. Deux natures ont beau se chercher et se joindre, Se fuir, se retrouver, s'entendre ou s'ignorer, L'amour qui les a fait un jour se rencontrer, Suffit à son destin, et sa tempête gronde, Indépendante en nous, et d'autant plus profonde, Lorsque le cœur auquel une femme a souri, Est d'un Byron, d'un Goethe, ou d'un Alighieri!
De quelque nom qu'ensuite on nomme la maîtresse,
Leurs douleurs sont en eux, ainsi que leur ivresse
La femme n'y peut rien : Corinne ou Jeanneton,
Béatrix, Christiane, elle a donné le ton.
Qu'ils souffrent, c'est leur dot, et que la symphonie
Sortant de ce motif, profite à leur génie,
Qu'elle serve surtout à leur humanité !
Étoile du matin, frissonnante clarté, Béatrix vers l'azur des Alpes sidérales Conduit Dante échappé des horribles spirales De l'enfer catholique où grincent les damnés.
Sans Laure, les sonnets seraient-ils jamais nétf
A Beethoven blanchi sous le poids des souffrances,
Au Titan alangui dans les «désespérances,
Giulia Guicciardi, toute à d'autres amants,
De l'amour méconnu révéla les tourments,
Et de ce cœur rongé d'amère jalousie,
Fit jaillir la sonate avec la fantaisie 4 .
Et quant à Goethe on sait combien dans le chagrin
S'épuraient sa nature et son art souverain,
Et ce que le héros gagnait à cette guerre. .
Cette fois la douleur fut rude et point vulgaire, Et le destin trouva le patient debout :
1» Voir, ou plutôt entendre la sonate en ut diète mineur, dite quasi- fantasia. Chaque note de ce chef-d'œuvre nous met dans la confidence d'une affliction cruelle, invétérée, d'un indicible accablement moral. Jl est- écrit : « Ta enteteras dans la douleur ! » Point d'Armandô Béjart, point dt Misanthrope, point de Giulia Guicciardi, point de sonate fantaisie! Mais est-il Vrai que ces 1 femme* soient rttwpmmMéf de tant de misères? Est-ce à elles qu'il faut reporter ces longs martyres? Supprimez-les, d'autres se fussent présentées. Car ces hommes-là doivent souffrir, et de ce mal qui est en eux, l'être charmant et plus ou Moinsi- permets qu'A ktic dit* rive nn jour d'aimer doit être absous d'avance, attendu* qrftl ne dépend de lui ni de les empêcher d'être malheureux, ni de les empêcher de produire.
&HMSTUNE £93
« C'est rbeure, pcmsa4ril, de areooneer à tout. *
Mais de son désespoir nul ne sonda le gouffre, Pas même cette enfant, nul ne se dit : 11 souffre!
Elle souffrait aussi, ruais d'une autre façon, La Mort rôdant par Jà, termina la chanson!
Ainsi passent jeunesse et printemps en ce monde, Ainsi, toujours martyrs d'une douleur profonde, Nous voyons succéder aux troubles du moment, Les deuils du lendemain; et, battus constamment, Allons sans que jamais notre plainte décroisse, De l'angoisse aux regrets, des regrets à l'angoisse!
Contre l'épuisement d'un corps déjà formé A peine, — et de travail et d'ardeurs consumé, Christiane luttait avec force et vaillance.
Lui, paternellement, l'observait en silence, De sa fiévreuse main épiant les chaleurs, Et parfois s'effrayant des soudaines couleurs Dont S'empourprait sa lèvre ainsi qu'une cerise*
On avait commencé par croire à quelque crise De croissance, — elle avait grandi tout d'un seul jet; Mais, au lieu de fléchir, le mal se prolongeait, S'aggravait, trahissant aux yeux son existence, Par je ne sais quel feu plus vif et plus intense.
Elle, ne voyait rien ou ne voulait rien voir, Répétait le matin à fond, jouait le soir, Du maître et de l'ami narguait, d'une voix claire, Les conseils incessants, plaisantait la colère, Et, prompte à réagir contre l'autorité, Avait des soubresauts de jaguar irrité, Foudroyant ce héros qui la tenait en chaîne, D'un regard tout chargé de furie et de haine, Où semblait s'amasser tout le rayonnement D'un naturel sauvage à la fois et charmant.
Lui, soupirait alors, doux et mélancolique : ' « Allons ! reviens ici, je reprends ma réplique. »
Et quand elle approchait, essoufflée, étouffant :
« Mon Dieu 1 dans quel état te voilà, pauvre enfant!
Je veux bien avec toi continuer ce'rôle;
Mais tu vas prendre un châle et couvrir ton épaule! »
CHH1STIANE • 325