‹ Les Mitresses de GoetheChapitre 24 sur 28 · IV · texte numérisé non relu

IV

Ensemble, tous les deux, ils répétaient un jour Le Roi Jean : Elle, Arthur prisonnier dans sa tour, Douce et royale fleur qui sous l'orage ploie, Lui, le geôlier Hubert dont le cœur s'apitoie.

Christîane éclatait d'émotion; un art Inconnu gouvernait son geste et son regard; La science réglant la flamme intérieure , Modérant, épurant, on sentait proche l'heure, Où la jeune inspirée allait toucher au but.

Les Muses souriaient, apportant leur tribut De palmes, de bouquets et de couronnes vertes, Et c'était, à midi, sous ces voûtes désertes, Comme un bruit de succès et d'applaudissement D'un public invisible émané vaguement.

De cet être doué de grâces infinies, Vibraient tous les ressorts, toutes les harmonies, Vous eussiez dit le fils de Constance et Geoffroy En personne, — - Fenfant qu'on proscrit, l'enfant roi, Arthur duc de Bretagne, innocente nature,

Qui tressaille en voyant s'approcher la torture, Et pour ses pauvres yeux qu'on va brûler ainsi, Implore les bourreaux et demande merci !

ARTHUR 1

Bonjour, Hubert !

HURERT.

Bonjour, cher petit prince !

ARTHUR

Oui, prince

Bien petit, et malgré tant de titres, bien mince Personnage en ce monde ; — Hubert, dites, pourquoi Êtes-vous triste ?

HURERT, brusquement.

On n'est point gai toujours...

1 . Shakspeare : le Roi Jean, acte IV, scène II. Goethe sous la figure du geôlier Hubert; Christiane tra^ veslie en jeune prince.

ARTHUR

A moi

Devrait appartenir ici toute tristesse ; Plût au ciel que je fusse, Hubert, ton fils !..,

HUBERT

Altesse !

ARTHUR

Oui, vous auriez alors pour moi quelque amitié, Peut-être...

HUBERT, à part.

Son langage éveille ma pitié,

Morte depuis longtemps ; — je sens que si je cause, Ma force va fléchir... Allons ! hâtons la chose !

ARTHUR

D'où vient cette pâleur aujourd'hui sur vos traits, Seriez-vous par hasard malade ? je voudrais, Qu'un peu vous le fussiez, Hubert, tant il me tarde De veiller près de vous en vous servant de garde, Car je vous aime plus, je le vois tous les jours, Que vous ne m'aimez, vous, est-ce vrai ?

HUBERT, è part.

Ses discours S'emparent de mon cœur et domptent son courage.

Haut, et lui tendant on parchemin.

Arthur, lisez ceci.

A part.

Quand la haine fait rage, No laissons pas du cœur la porte s'entr'ouvrir. Est-ce que d'un enfant les pleurs vont attendrir Ma résolution féroce et meurtrière ?

Soyons bref! terminons! larmes de femme, arrière !

Haut

Eh bien ! avons-nous lu ? n'est-ce pas bien dicté ?

ARTHUR

Pour l'affreux résultat, trop bien, en vérité ! Hubert ! Et quoi ! devant que mon destin s'achève, Ces yeux, ces pauvres yeux, il faut, non, c'est un rêve, Que vous, avec un fer rouge, vous les brûliez !

HUBERT, froidement.

Il le faut.

CIIIUSTIANE 329

ARTHUR

Mais c'est là plus que vous ne vouliez, Vous ne le ferez pas...

HUBERT

Je le ferai..

ARTHUR

Quel pacte, Dieu juste ! vous oblige à faire un pareil acte ? Vous, barbare à ce point et méchant, vous, Hubert î Mais vous n'y songez pas et ma raison se perd... Alors que vous aviez seulement la migraine, J'attachais mon mouchoir à votre front; la reine, Ma mère, de ses mains l'avait pourtant brodé, Et moi, je ne vous l'ai jamais redemandé!

Quand plus d'un pauvre enfant fut resté dans sa couche A vous laisser souffrir tout seul, morne et farouche, J'étais là, près de vous, moi, prince, enfant royal, Allégeant le poids lourd des heures et du mal ! Peut-être avez- vous mal compris ces bons offices, Et donnez-vous le nom de ruse et d'artifices A ce qui vient d'un cœur plein d'amour et de foi ? Si c'est la volonté du ciel, torturez-moi ;

Mais pourrcz-vous, si loin que lo crime vous mène, Avoir jamais, Hubert, l'Ame assez inhumaine, Pour crever ces deux yeux qui n'ont et qui n'auront Ouedes regards d'amour pour vous, tant qu'ils vivront?

HUBERT

J'ai juré de le faire, Arthur, et nul scrupule

No m'en doit empêcher... il faut que je les brûle,

Avec un fer rougi, ces yeux !

ARTHUR

Siècle maudit, Où de pareils forfaits s'exécutent ! ..

HUIIKRT, résolument.

C'est dit!

Frappant du pied.

Vous autres approchez !

Entrent des satellites arec des cordes, des fers, etc. ARTHUR.

Que votre cœur pardonne.

Hubert, ahl sauvez-moi!

HUBERT, aux satellites.

Faites ce que j'ordonne!

ARTHUR

Un regard suffirait de ces hommes de sang, Pour me crever les yeux !

HUBERT

Liez cet innocent, Et donnez-moi ce fer.

ARTHUR

Quel démon vous anime?

Pourquoi cette rudesse ? hélas, douce victime, Je ne veux ni bouger, ni me débattre... non, Je resterai muet comme la pierre... au nom Du ciel! mon bon Hubert, empêchez qu'on me lie, Renvoyez tout ce monde, Hubert, je vous supplie, Et je vais m'asseoir là, soumis comme un agneau... Je ne remuerai pas... mes yeux, sur le fourneau, Verront rougir le fer, sans crainte ni colère; Renvoyez seulement ces hommes pour me plaire,

Et quels que soient les maux dont vous me chagrinez, Hubert, je vous les ai, d'avance, pardonnes !

HUBERT, aux satellites.

Sortez, et qu'on me laisse avec lui...

UN DES SATELLITES, sortant le dernier.

Je suis quitte D'une telle action, et je m'en félicite !

ARTH'UR, le regardant sYloigner.

Cet homme est un ami que je renvoie, hélas!

Air grossier, cœur ému !

Se rapprochant d'Hubert et d'une voix caressante.

Ne lui direz-vous pas De revenir, afin que sa pitié vous oide ?

HUBERT

Enfant, préparez-vous !

ARTHUR

Eh quoi ! plus de remède?

CHRISTUNE 333

HUBERT

Point (l'autre, sur ma foi, que de perdre Jes yeux!

ARTHUR

Je ne suis pas méchant, Hubert, mais si les cieux Pouvaient ouïr la voix d'un pauvre enfant qui pleure, Vous auriez un cheveu dans les vôtres , sur l'heure, Que sais-je, un moucheron, un atome, irritan^ L'organe précieux; et vous-même, sentant, Quelle douleur y peut des moindres choses naître, A votre affreux projet renonceriez peut-être !

HUBERT

Est-ce donc là ce que vous promettiez, enfant? Taisez-vous !

ARTHUR

Non, parler n'est point trop ! qui défend Ses yeux, n'abuse point du discours; ma harangue Vous lasse, Hubert, eh bien ! alors, coupez ma langue Et laissez-moi mes yeux; devraient-ils, désormais, Ne servir qu'à vous voir, tenez, je me soumets!

Après s'ètro approché du réchaud et bondissant d'étonnement.

Juste Dieu ! mais ce fer est tout froid... sur mon âme Il ne saurait me faire aucun mal...

HUBERT

A la flamme,

Je puis le réchauffer.

ARTHUR

La flamme est morte aussi!

Oui, morte de douleur d'être employée ici A de telles horreurs ; elle, pure et sacrée Que pour notre seul bien, Dieu qui nous aime, crée* Voyez, vous-même, Hubert, rien de pernicieux Ne vit dans ce charbon dont le souffle des cieux Vient d'éteindre l'ardeur et que couvre la cendre Du repentir.

HUBERT

Mon souffle à moi n'a qu'y descendre, 11 va le ranimer, mon prince !

ARTHUR

Renoncez A le faire rougir de nouveau ; — c'est assez ! .

Car il se pourrait bien, vous montrant si peu sage, Qu'il vous lançât soudain sa colère au visage, Tel qu'un dogue par force au combat engagé, Mord son maître et sur lui se retourne enragé. Ainsi vous le voyez, torut ce qu'à mon supplice Vous voulez employer, refuse son service, Et vous seul demeurez sans pitié ni vertu, Plus cruel que le fer et le feu !

HUBERT, éclatant.

Le crois-tu ?

Mon Arthur! mon enfant! ai-je l'âme si laide? Non, pour tous les trésors que ton oncle possède, Je ne toucherais pas à tes yeux ! vis et vois !

ARTHUR

Maintenant, c'est Hubert qui me parle et j'y crois ! Tout ce temps vous étiez déguisé...

HUBERT

Cher doux ange!

Que le ciel, à présent, nous protège et te venge; Il faut aux yeux du roi que tu passes pour mort, Je vais les égarer tous par un faux rapport.

En attendant, repose, âme sereine et blonde, Et dis-toi que jamais, pour tous les biens du monde,

Hubert n'arracherait de ton front un cheveu!

ARTHUR

Ciel! je vous remercie!... Hubert! adieu... adieu!,

La scène finissait, diverses fois reprise; A ces mots prononcés d'une voix qui se brise, * Christiane pâlit, Goethe, ému par le jeu, Remontait le théâtre et sur ce mot : « Adieu ! » S'éloignait, quand soudain l'enfant chancelle et tombe, Un faible cri, soupir étouffé de colombe, Le rappelle, il accourt, ô spectacle ! La Mort Avait ravagé tout.

* Il n'y voulut d'abord,

Point croire : en un clin d'oeil éteinte cette flamme ! Mourir si jeune,... ainsi !... La révolte dans 1 ame, Il contemplait ce corps qu'il tenait dans ses bras ; On eût dit le défi du Génie au Trépas !

Pas une larme, un mot, nulle vaine démence ; La sombre fixité d'un grand deuil qui commence , Et sait bien qu'il n'aura plus de fin désormais !

Errant à quelque temps de là, sur les sommets Des Alpes, — isolé dans sa douleur, le maître, Goethe, à lui vit un soir un fantôme apparaître. Du fond des pics neigeux, à travers le rocher, Un nuage semblait lentement s'approcher, Lumineux, irisé de rubis et d'opale , Lorsque s'en détachant, harmonieuse et pâle, Une forme adorable au poëte sourit.

« Ne me connais-tu pas ? faut-il que mon esprit Ayant quitté la terre et sa joie enviée, Mon image, de toi, déjà soit oubliée?

Mais non ! ton cœur ému, tes larmes... je le vois, Tu restes mon ami, maître, comme autrefois !

Connais-tu, maintenant, celle que tu gouvernes ? A travers les torrents et les âpres cavernes, Exilée, elle flotte, elle fuit, en tous lieux j Cherchant l'ami, le maître et le père ; et ses yeux Vont promenant, du haut de cette cime alpestre, Un regard de regret sur le passé terrestre.

Jours heureux! jours d'ivresse, invoqués bien souvent,

Où tu m'initiais à cet art décevant

De la Muse, à mes jeux, grâce à toi, favorable !

Ah ! qui n'invoque avec amour l'irréparable !

Et qui l'estime assez, ce rapide trésor

De la vie ? Est-ce vrai, qu'il te souvient encor

Des heures où tous deux, émus d'un feu céleste,

Nous confondions nos voix, notre âme, notre geste?

Sous les traits enfantins du fils proscrit d'un roi

Je paraissais ; ton souffle, en pénétrant en moi,

A la création du maître britannique

Rendait son air touchant et sa candeur unique ;

Tu menaçais, farouche, et je voyais à part

L'émotion baigner de larmes ton regard.

Et quand le pauvre enfant, d'une fuite insensée,

Tombait victime , — alors, immobile et brisée,

Entre tes bras amis bien loin tu m'emportais,

Et moi, feignant la mort, sur ton sein je restais.

Enfin j'ouvrais les yeux, et, te voyant si sombre,

Je craignais de t'avoir mécontenté ;

Mais l'Ombre, Sait ce que Christiane, hélas, ne sut jamais : Pourquoi ne me l'avoir pas dit que tu m'aimais ! »

Page 1