CHRIST1ANE VULPIUS
Disons en quatre mots que Goethe fit, à cette occasion, ce qu'il aurait dû faire à Sesenheim; heureuse Vulpius qui n'eut point à souffrir de ces orages de jeunesse qui brisèrent la pauvre Frédérique.
Un jour de 1788, comme il se promenait dans le parc, Goethe rencontra sur son chemin une belle enfant éblouissante de jeunesse et de fraîcheur. C'était l'autre Christiane, la fille du libraire et littérateur Vulpius qui venait lui présenter une requête en faveur de son père, réduit par sa faute aux plus tristes nécessités. Les mémoires du temps nous la donnent comme une naïve et sympathique créature : visage rond et plein, longues tresses blondes, nez fripon, bouche sensuelle, taille rebondie et petit pied. Dans cette rayonnante jeune fille qui s'offrait à lui sans naissance, sans fortune et sans titre, Goethe vit-il du premier coup d'œil celle qui pouvait lui donner un bonheur qu'il ne devait attendre ni d'une comtesse ni d'un bel esprit? Pensa-t-il avoir découvert là cet être bon, naturel, féminin, destiné
à ne s'occuper que de son intérieur, à ne rien savoir des intrigues du dehors, à ne jamais l'interroger sur rien : étoile fixe et bienfaisante dont la douce lueur reposerait ses yeux de l'importune fascination de tant de soleils? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il la prit avec lui et ne la quitta plus, c Rien ne manquait à cet heureux mariage, si ce n'est la bénédiction du prêtre, » écrit assez ingénument l'honnête M. Riemer, un de ces commentateurs sans préjugés qui détestent l'hypocrisie, même alors qu'elle est un simple hom- . mage rendu à la vertu. La bénédiction, après s'être fait attendre dix-sept ans, eut lieu pourtant le 19 octobre 1806, trois jours après la bataille d'Iéna. Goethe connaissait trop bien le cœur des femmes ; il avait trop voyagé dans ce pays du Tendre pour ne pas savoir ce que valent ces sentiments, un peu vulgaires peut-être, mais qui ne vous marchandent jamais ni la soumission ni le sacrifice. 11 lui resta jusqu'à la fin très-fidèlement attaché. C'était un délicieux naturel, exempt de prétention, point égoïste, avec beaucoup d'intelligence et de dispositions pour les sciences. Goethe en professeur, en amant, l'éduqua, la forma. La gentille savante mit à profit toutes leçons et bientôt le rendit père d'un fils sans doute pour les progrès qu'il lui avait fait faire en botanique.