‹ Les modernistes, notes d'histoire religieuse contemporaine, avec le texte intégral de l'Encyclique Pascendi, du Syllabus Lamentabili et de la Supplique d'un groups de Catholique française au pape Pie XChapitre 42 sur 82 · LES MODERNISTES 7Î · texte numérisé non relu

LES MODERNISTES 7Î

il est exercé par un pontife qui croit, sans ombre dliésitation. à son infaillibilité, dépend de collaborateurs invisibles et sans responsabilité. Il a la plénitude du pouvoir, mais sa liberté est tout à fait limitée, et vous venez de voir quelques-unes des influences qui, en fait, ont supprimé cette liberté dans un de ses actes les plus solennels.

On a calculé que sur LXV propositions condamnées par le Syllabus, Loisy en a fourni à peu près cinquante. La place qu'il occupe dans l'encyclique n'est g-uère moins g-rande. Avec lui on a visé pêlemêle un certain nombre d'autres modernistes, soit que les rédacteurs aient eu honte d'être si peu au courant de l'ensemble du mouvement, soit qu'on ait voulu se donner la joie d'avertir tel ou tel, que le reg-ard vengeur de l'autorité est désormais sur lui. ^

Dans la bulle Pieni Vanimo, comme dans le Svllabus Lamcntabili et dans l'encyclique Pascendi, les hommes visés représentent des principes, el ce ((ui émerg-e partout, c'est le conflit entre la religion et la science. Pie X, se rendant coupable de ce qu'il reproche si amèrement à ses victimes, part de l a priori que la science doit être la domestique de la foi. Les modernistes ne songent ni à soutenir cette thèse, ni k défendre la thèse contraire Ils observent les faits, et s'aperçoivent bien vite qu'au moyen à^e, la religion a protég-é la science, l'a abritée, l'a sauvée.

Pendant cette période, lEg-lise a pris, tout naturellement, vis-à-vis de celle quelle, hospitalisait, lattitude du commandement.

Des relations séculaires de cette sorte laissent •des traces qu'une génération ne sufîit pas à elTacer.

Plus tard, la science, après avoir pendant longtemps senti toute la reconnaissance qu'elle devait, après s'être laite humble et petite devant son hôtesse, lui avoir rendu tous les services qui étaient en son pouvoir, a pourtant peu à peu vu ses sentiments se modifier. Devenue forte et robuste, elle a senti des pensées d indépendance sourdre en son •cœur.

Le jour des grandes explications est venu. L'Eglise a reproché à la science son ingratitude, puis lui a offert de rentrer en grâce, à condition d'en revenir aux antiques relations qui faisaient de l'une une bienfaitrice et de 1 autre une obligée.

La science n'a pas prêté l'oreille à ce langage. Volontiers elle penserait que les services qu'on lui a rendus, jadis, n^étaient pas si désintéressés.

Les choses en sont là, et la crise est en ce moment à son état aigu. Mais, comme dit le proverbe italien, le temps est galant homme Les Modernistes sont arrivés, et je crois bien m apercevoir qu'ils vont tout arranger. Regardez ce qui va se passer, ce qui déjà se prépare. La science n'est pas une entité, elle est représentée par des hommes qui sont parfois très jeunes, et f|ui n'ont peut-i'lre ;

LKS MODEHMSIES 81

j)as toujours eu pour les gens rrEg-lise, ces attentions, ces dévotions, que ceux-ci aiment tant. Mais ce sont d'honnêtes, {^ens qui, au fond, ont très bon cœur. Si je ne me trompe pas tout à fait, ils sont à la veille de rendre à lEg-lise des services éminents et de lui prouver leur reconnaissance.

Au moyen âge, l'Eg-lise a sauvé la science ; au XX'' siècle, ce sera la science qui sauvera TEg-lise!

Que sont, en effet, tous ces mouvements d'idées et d'études qui s'organisent autour des questions religieuses, ces chaires d'histoire des religions qui se fondent de tous côtés, sinon la reconnaissance explicite de l'importance du fait religieux. Comment les Eglises, qui se sentent établies sur le roc, pourraient-elles songer à trembler; comment ne verraient-elles pas l'occasion qui leur est offerte d'exposer à tous leurs titres de noblesse?

Je sais bien ([u on sen va disant : « l'histoire des religions est organisée dans un esprit d'opposition k l'Eglise. » — Mais qu'importe ? Tous les elForts du monde parviendront-ils à supprimer quelque chose qui existe? Admettons que la plainte soit justifiée; mais alors le résultat ne sera que plus éclatant. Certains représentants des Eglises s écrient qu'on fait le procès de la foi ; mais la foi ne doit-elle pas en être contente? Si même on lui proposait de nommer ses juges, ne se récuserait-elle pas, ne dirait elle pas : « Je suis sure de moi. Qu'aurais-je à craindre? »

Il est bien possible que quelques égarés soient allés

une fois chercher tel ou tel maître de la science et lui aient murmuré à l'oreille : « Viens et maudismoi ce peuple ! » Mais alors même qu'il y aurait des savants assez étrang-ers à l'esprit scientifique, pour se mettre en route avec de pareilles intentions, les hommes de foi véritable pourraient-ils se trouva-;troublés ou tremblants? N'ont-ils pas lu, dans le livre sacré, les pages montrant Balac allant suborner Balaam : « Viens, je te prie, maudis-moi ce peuple, car il est plus puissant que moi ; peut-être ainsi pourrai-je le battre et le jeter hors du pays, car j< sais que celui que tu bénis est béni, et celui que tu maudis est maudit ».

Mais Balaam, parvenu au sommet de la colline, ne peut pas maudire celui que TEternel a béni, et une force qu'il ne connait pas ne met sur ses lèvres que des paroles de bénédiction :

Qu'elles sont belles, tes tentes, ô Jacob ! Tes demeures, ô Israël, Elles s étendent comme des vallées, Comme des jardins auprès d'un fleuve!

(^Nombres, xxiv.)

Mesdames, Messieurs,

Dans les conférences précédentes, je me suis ■elTorcé de vous montrer que rorientation catholique nouvelle ne détruit rien, mais qu'abandonnant le point de vue purement métaphysique et la méthode dialectique qui a été jusqu'ici celle de toutes les Ihéolog-ies comme de toutes les antithéolog-ies, elle transforme, par là même, notre activité intellectuelle, relig-ieuse, morale.

Soit, par exemple, la question par excellence, celle de l'autorité : vous savez que la philosophie du moyen âg-e avait fait à peu près le raisonnement suivant : pour avoir le droit de commander et d'être obéi, il faut être la vérité suprême, donc l'Eglise, puisqu'elle commande, est la vérité suprême.

La Réforme vint, et sans se laisser arrêter pur ce fait, pourtant bien clair, que c'est l'Eglise qui est Antérieure à la Bible, et non pas le contraire, elle

opposa l'autorité de la 'Bible à celle de TÉg-lise : elle fut presqu'aussitôt suivie par le pur rationalisme qui, partant toujours des mêmes prémisses, opposa la raison humaine tout k la fois à 1 Eglise et à la Bible.

La philosophie médiévale ne se doute même pas de la vie de TEg-lise ; le protestant est condamné à de vrais tours de force, parce qu'il ne voit pas que l'unité de la Bible n'est pas une unité de substance et d'essence, mais une unité de développement et de vie ; le rationaliste est obligé de parler comme si la raison d un anthropophage et celle d un de nos concitoyens étaient identiques. Ces trois systèmes sont également erronés, puisqu'en contradiction avec les faits. Ce qui les a fait naître et ce qui les a fait durer, ce n'est pas le caprice de la pensée d un homme ou d une époque, c'est qu'ils furent nécessaires à un moment donné. Ce sont comme des abris à la fois indispensables et provisoires que Ihumanité, dans sa marche vers les hauteurs, a été obligée de se bâtir, pour s'y réfugier, s'y recueillir, y prendre de nouvelles forces.

L'immense majorité de l'humanité a besoin de confondre la loi avec le droit, pour la respecter ; elle ne peut pas se faire à l'idée d une loi qui ne serait pas absolue et ne serait qu'une approximation

pénihle et graduelle. Les êtres inférieurs n'obéissent qu'à la force, mais peu à peu, derrière la force brutale, s épanouit l'iilée d'une force morale ; le tyran lui-même place sa tyrannie sous la protection dune puissance qui le dépasse : c'est de Dieu qu'il a reçu l'investiture. L'humanité ne s'arrête pourtant pas là, et peu à peu le moment arrive ovi, pour respecter la loi, elle n'a plus besoin de Ja croire descendue du Sinaï, au moment où la loi oblige, là même où elle ne pourrait pas contraindre, simplement parce qu'elle répond à notre meilleur nousmême.

Qui pourrait dire qu il n y a pas là trois étapes réellement parcourues pari humanité, et que chacun de nous doit parcourir, en quelque sorte, dans sa vie individuelle?

Nous trouvons l'autorité, à notre naissance, dans notre berceau : A peine avons-nous balbutié nos premières paroles, que déjà elle ne s'impose plus; elle cherche à se légitimer, se fait caressante, persuasive, et veut bien plus évoquer un écho dans la conscience de l'enfant que se faire craindre et obtenir certains résultats.

L'enfant n'est pas une machine destinée à faire ceci et cela ; il est une âme, une individualité. L'éducation n'a pas pour but de lui faire donner notre note, mais la sienne; elle n'a pas pour but de lui faire éternellement répéter les mêmes paroles, mais de le munir d'un héritage qu'il agrandira, de le gui-

der sur une voie où nous l'aceompa,srnerons encorequelques jours, toujours plus haut.

Cette autorité, d'où vient-elle? est-elle absolue? transcendante ? Autant de questions qu'on se posait autrefois et auxquelles personne ne song-e plus. Jadis l'autorité comportait le droit de vie et de mort du père sur ses enfants: aujourd'hui cela nous paraît monstrueux, et ce qui, il va quelques siècles encore, était dans la loi, serait maintenant le plus abominable des crimes. Il n'y a pourtant pas eu de révolution. Notre civilisation est encore, en g-rande partie, basée sur le droit romain. Il y a eu évolution; et, notez-le bien, les mœurs ont précédé les lois. Aujourd'hui, les parents se rendent très nettement compte qu'ils sont faits pour leurs enfants, et non leurs enfants pour eux. Ce petit être de rien n'est pas à vous, mais vous êtes à lui.

Il en est tout à fait de même pour l'autorité relig-ieuse. Elle nous prend dès le berceau, nous appelle ses enfants, et nous le sommes en réalité, pui-^que nous lui devons le lang-age par lequel nous exprimons nos émotions les plus profondes et nos aspirations les plus élevées: mais ce lang-age n'est pas un but, il n'est qu'un moyen, qu un instrument, qu'une mise en train, pourrait-on dire.

L'Ei^lise n'est pas le but: elle est mère, elle est éducatrice : mère d'autant plus digne d'être mère, qu'elle s'oublie mieux elle-même. Elle se réjouit de voir ses enfants porter son nom. lui ressembler.

Elle se réjouit surtout, quand elle apprend qu'ils ont découveil des horizons qu'elle ne soupçonnait même pas.

Tel est, si je ne me trompe, le point de vue du modernisme, en ce qui concerne lautoiité. Les querelles entre protestants et catholiques, opposant la Bible à l'Eglise ou l'Eglise à la Bible, n'ont pour lui qu'un intérêt historique. Elles lui paraissent aussi étranges que la condviite dun fils qui opposerait l'autorité paternelle à l'autorité maternelle ; lui les accepte toutes les deux conjointement, solidairement, dans un esprit de liberté et de vie. Bien loin de les abolir, il les intériorise.

Vous pensez peut-être. Messieurs, que tout cela s'arrange très bien en paroles ou sur le papier ; mais que, dans la réalité journalière, l'autorité domestique, comme l'autorité religieuse, est représentée par des êtres humains, dans le royaume desquels la vie n^est pas si facile que dans celui des abstractions. Je n'en disconviens pas. Il est évident que la claire vision du but de l'éducation est aussi rare dans l'Eglise que dans la famille.

Il y a des pères et même des mères qui sont des monstres, et quelquefois l'autorité religieuse est représentée par des incapables, des indignes ou des inconscients séniies.

Si elle veut être respectée, il faut naturellement que l'autorité se rende respectable et ne veuille pas empiéter maladivement .sur un terrain qui n'est pas

le sien. Il n'est pas facile de tracer des limites. Mais qui de vous admettrait qu'un laboureur, dont le fils devient ingénieur, essayât de diriger celui-ci dans ses calculs scientifiques, sous prétexte d'autorité paternelle. Nous avons aimé, naguère, voir le Président de la République française donner la place d'honneur à sa vieille mère, humble paysanne à bonnet blanc ; nous avons surtout aimé sentir vibrer dans sa voix l'amour, la reconnaissance, l'admiration, mais qu'aurions-nous pensé si l'humble paysanne, au lieu de savourer et de repasser toutes ces choses en son cœur, avait oublié son rôle de mère et eût prétendu donner à l'homme d'Etat des directions ou des ordres?

L'histoire a connu des erreurs de ce genre; elle en contemple une en ce moment, quand elle voit l'Eglise oublier son rôle et prétendre dicter à ses enfants ce qu'ils doivent penser en philosophie, en politique, en histoire, voire même dans les sciences naturelles.

On me dira que l'opinion scientifique est quelque chose de très infirme, très variable, sujet à mille erreurs. Rien n'est plus exact : un enfant de lu ans en sait toujours beaucoup moins que son père, mais il en sait plus et il sait mieux sur certains sujets. Les parents d'une intelligence moyenne sentent cela. Faut-il penser que l'Eglise ne finira pas par le comprendre aussi, et qu'elle voudra continuer à imposer les sottes décisions des congrégations

LES MODrORMSTKS vS9

romaines, composées d hommes qui croient savoir sansavoirappris? Elle la déjà compris car il ne faut pas se laisser tromper par les mots. Or c'est précisément la faute que j'ai commise tout à l'heure en me laissant entraîner à appeler Eglise ce qui n'est que son gouvernement. Pie X, avec ou sans les bureaux de la curie, n'est pas plus l'Eglise, que Louis XIV n'était l'Etat, ou qu'un ministère n'est la France.

L'Eglise, c'est la société de ceux qui se réclament du Christ, et c'est surtout cette société, encore plus vaste, de ceux qui, sansle savoir et sans connaître son nom béni, vivent de son esprit et continuent son oeuvre, u J'ai aussi d autres brebis qui ne sont pas de ce troupeau; elles entendront ma voix, et il n'y aura plus qu'un seul troupeau et un seul pasteur. »

Ce n'est pas l'Eglise, mais le gouvernement actuel de l'Eglise, qui n'a rien compris à la crise de l'autorité. Il n"a vu qu'une révolte que quelques mesures violentes sufïiiont à étouffer, dans ce qui est la suite normale, légitime, fatale, de l'évolution de la conscience contemporaine.

La notion d'autorité a été transformée dans la famille ; elle l'a été aussi dans l'école, où le Magister dixii a fait place à la méthode d'excitation intmie de l'individu par la pensée traditionelle ; elle la été dans l'Etat, où le sujet est devenu citoyen ; elle se transformera aussi dans le domaine religieux, et là aussi elle s intériorisera. Il n'y aura pas d'un côté,

omniscieuce, et Je 1 autre, ig-norance absolue; d'un côté, tyrannie, et de l'autre, servitude : il y aur.» compréhension, il y aura obéissance ; obéissance d'un être qui sent, avec sa faiblesse, le besoin de se laisser g'uider, mais qui pressent déjà des horizons plus vastes, entend le sounir mystérieux de !;• création en travail, veut y trouver le poste du vaillant laboureur, donner sa note dans l'harmonie des mondes.

Sachons être patients. Ce que le gouvernement de l'Église d'aujourd'hui ne comprend pas, son gouvernement de demain le comprendra. Ni Pic X, ni le cardinal Merrv del \'al, ni Msrr Beni^'ni, ni les Eminentissimes cardinaux de la Commission biblique, qui ne tiennent aucun compte des travaux des Consulteurs\, ne sont éternels.

Ne vous trompez pas sur mes paroles, Messieurs. Je souhaite à tous ces personnages une vie aussi

1. La Commission pontificale des Etudes bibliques qui a, dans ces derniers temps, donné de si élranj^res jujjemcnts en ce qui concerne le Pentaleuque, le Quatrième Évangile et Isaïe, est composée des cardinaux Rampolla, Satolli, Merry dol Val, Segna, Vives y ïuto.

Ces éminents personnages, tout à fait étrangers aux études bibliques, sont seuls membres clfectifs, seuls à voler les réponses qui ont si fort étonné le monde savant.

Il y a bien, à côté on plutôt au-dessous d'eux, une cinquantaine de consulteurs, eu partie au moins, au courant des questions, mais de lavis desquels on ne tient aucun compte, s'il va à rencontre des vues des cardinaux.

Les décisions de cette commission sont très importantes comme rellet exact du niveau scientifique et intellectuel de la curie romaine.

LES MODEKMSTKS 9T

long-ue que possible, et c'est de tout mon cœur que je voudrais me prosterner à leurs pieds et leur répéter elïicacement le vœu des anciennes liturgies : (( Ad multos annos ! » Oui, je souhaite qu'ils aient une vi<' long^ue, et qu'aucun obstacle extérieur ne vienne contrarier l'épanouissement du système et n'empêche ses fruits d'arriver à toute leur maturité. Les modernistes n'ont pas de meilleurs collaborateurs.

On ne fait pas des martyrs impunément. La conscience catholique, non seulement la conscience catholique populaire, mais la conscience catholique de la hiérarchie, n'est déjà plus avec l'autorité suprême. Entendez-moi bien. On ne song-e pas à rompre avec elle, mais on reg'rette ses mesures, on en est blessé, voire même scandalisé. Que peut être une autorité spirituelle, lorsqu'elle ne song-e même pas que l'épéc ne sullit pas, qu'il faudrait tout au moinstenir de l'autre main la lumière, cette lumière ne fût-elle qu'une modeste lanterne ! Que peut être une autorité spirituelle qui ne song-e même pas à faire homolog"uer ses décrets par la conscience de ses membres ! De là l'immense désaffection qui a envahi l'Eglise et dont on trouve l'aveu dans les colonnes des journaux qui sont les plus fidèles interprètes de la pensée pontificale.

Voici ce qu'on a pu lire, par exemple, dans les Armonie dcUa. Fede, du 10 novembre 1907 :

« Un fait indéniable, c'est que le modernisme,

cette synthèse de toutes les hérésies, qui a pénétré jusqu'au cœur de TEg-lise, cette apostasie latente qui préoccupe si fort Pie X, ces erreurs qui se sont glissées dans toutes les branches de la discipline ecclésiastique, allant jusqu'à miner l'ensemble même du dog-me, beaucoup, oui, beaucoup, beaucoup de prêtres n'y font pas même attention ! Un fait indéniable, c'est que, même aujourd'hui, la plupart d'entre eux sont là, debout devant l'encyclique, l'air tout étonné comme s'ils ne la comprenaient pas, ou comme s'ils s'ingéniaient à y chercher quelque idée pour s'orienter, et comprendre l'utilité de ce document. Et il s'ensuit que l'acte pontifical perd son eflicacité. Le pape est laissé presque seul dans la bataille^ comme un général qui se porte trop en avant contre les ennemis et qui est abandonné par ses soldats, qui n'entendent plus ses ordres ou ne les comprennent pas, ou peut-être ne veulent pas les comprendre. »

Cet état d'esprit du troupeau réagira fatalement sur ses conducteurs. Le jour n'est peut-être pas loin oîi les catholiques du monde entier s'étonneront qu'une église, qui est universelle, soit pratiquement dirigée par une administration exclusivement italienne et romaine.

Et déjà de tous côtés des catholiques, qui ne sont même pas modernistes, posent le problème de l'autorité, non pour nier l'autorité, mais au contraire pour lui mieux obéir. Lui feraient-ils une injure en

LES MODEUMSTES 93

préférant obéir dans la lumière plutôt que dans les ténèbres, en se conlîant à elle, mais en faisant effort pour voir où elle les conduit?

^'ous le voyez. Messieurs, au fond du modernisme, il y a, non un plan plus ou moins étudié pour éliminer des superfétations, comme ce fut le cas dans toutes les tentatives de réforme, mais un elîort pour arriver à une notion plus vraie pratiquement, plus vécue, de l'Eglise. La notion de patrie, chez les peuples contemporains, s'épure, s'ag-randit, s'intensifie, s'idéalise. La même évolution se fait dans la notion d'Eglise.

Croire ce que croit l'Eglise, pour un moderniste, c'est bien répéter les antiques credos, unir sa voix k celle de la communauté qui chante, mais c'est plus encore, et c'est surtout vivre de la vie de l'Eglise, de la vie d'une société qui, dans le temps, pense à l'éternité ; ne se laisse pas écraser par les sollicitudes du moment présent, mais sent sa force, sa fécondité. Ce n'est ni mépriser la tradition, ni la canoniser ; c'est y puiser, comme puise une plante dans un sol généreux, des éléments en apparence bien inférieurs, se les assimiler, les élaborer et porter de nouveaux fruits. Etre catholique, pour le moderniste, ce n'est pas avoir la pensée d'un homme, d'une époque, dune école, c'est vibrer à l'unisson de la pensée de tous les siècles, eu comprendre la succession, l'évolution, les étapes, la vie, voir comment le paganisme a été le prélude néces-

saire du culle de Jéhovah, comment celui-ci a élé la préface des visions prophétiques, comment les voyants d'Israël ont été les précurseurs de celui qui a été doux et humble de cœur et qui, lui-même, a laissé quelques-unes des idées, qui inspirent tout le programme du modernisme : « Je ne suis pas venu abolir la loi et les prophètes, je suis venu les accomplir ".

De lui aussi, l'Evangile nous a conservé une parole qui y est restée comme une semence qui n'a pas encore germé, dont nous n'avons pas encore senti la valeur : lo sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat.

C'est-à-dire : toutes les institvitions religieuses du passé sont bonnes, mais à condition d'en saisir l'esprit et la direction ; elles sont vénérables à condition qu'elles soient des instruments d'expansion, d'élévation, d'affranchissement, et non des cages de servitude ou des foyers de haine pour tout ce qui ne pense pas comme nous : le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat. L'Eglise est faite pour l'homme et non l'homme pour lEglise.

Mais, me diront les théologiens olïiciels, vous insinuez que le Christ lui-même serait tombé dans l'hérésie du relativisme, de iévolutionisme. Ji' n'insinue rien, j'atlirme que cette parole est dans l'Evangile. .l'afiirme que Jésus et les apôtres n'ont point cessé de fréquenter les synagogues et que.

LBS MODERMSIKS 95

chassés, ils y rentraient. Etait-ce là un procédé, une méthode opportuniste, une ruse ? Qui oserait leur jeter cette injure ? Ils avaient le droit de se dire plus juifs que les juifs, et malgré toutes les apparences, tous les interdits, toutes les excommunications, de sentir qu'ils étaient, eux. les vrais serviteurs de la loi, les continuateurs des prophètes.

Mais le Saint-Office revient, tenant son décret, et le théologien s'avance, brandissant la bulle. Ils serrent de près celui qui vient de proclamer que rEgl'se est faite pour Thomme : « Maître que pensestu de riminanence el de la transcendance, du relatif et de l'absolu ? » Et il me semble voir le Maître s'éloigner sans répondre ou en mumurant peutêtre : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils disent ».

Ces sentiments d'amour qui font que le moderniste se sent le fils de l'Eglise, le serviteur de l'autorité, et qu'il se sent aussi une liberté de fils, ces mêmes sentiments dirigent toute sa vie, tout son travail, toute sa per^sée. Il étudiera la Bible comme un pur savant, et ill'étudiera mieux, même du point de vue scientilîque, parce qu'il la regarde comme son livre, celui de sa famille, celui où, peu à peu, il prend conscience de lui-même, de son être moral. L'idée d'avoir peur de la critique ne lui viendra même pas, puisque la certitude qu'il a de

90 LES .VODEUMSTES

sa valeur est un fait J expérience en dehors et audessus de la critique.

Dans cette étude, il se montrera très différent du protestant orthodoxe qui, sous prétexte de vénération pour le livre divin, se persuade que toutes les parties en sont sur le même plan, sont toutes des oracles. Et il n'est pas moins différent du protestant rationaliste, qui prend et qui laisse, qui approuve et désapprouve, sans s'apercevoir qu'à séparer ainsi le bois de l'écorce, ce qui édifie de ce qui scandalise, il arrive à faire un choix que chaque nouveau venu raccourcira, et qui a un défaut capital, celui d'être un recueil faclice et sans vie.

Le moderniste remonte des mots aux choses; il n'isole rien, ne voit rien dans un état individuel et statique, il introduit partout la notion de la vie et de la solidarité.

Vous voyez les conséquences d'un pareil point de vue, en ce qui concerne les dog-mes. Aux antipodes du conservatisme^ qui voit dans le dogme une définition métaphysique, un peu comme les théorèmes d'une sorte de géométrie religieuse, le moderniste voit en lui une sorte d'organisme qui, à son origine et durant la période de g-estation, est bien difficile à suivre, qui vit et se développe, s'agrandit, se ramifie. A telle ou telle époque de sa vie, un dogme a pu être si séduisant, si en harmonie avec les besoins du temps, si beau et si fécond, qu'on a oublié ses humbles origines, son

F-KS modkuiMstp:s 97

enfance et son berceau. Le modernisle le conteitiple avec joie, à ces moments, mais il ne le méprise pas quand, les jours mauvais arrivent, lorsqu'il apparaît vieilli et ridé, car il sait que si les formules dog^matiques vieillissent et peuvent même sembler mourir, c'est pour renaître, l'instant d'après, transfig-urées.

Je voudrais ici pouvoir longuement vous raconter les travaux de M. Edouard Le Roy, qui a su poser la question du dogme de façon à obliger le monde catholique tout entier à entendre sa voix, entrer dans ses préoccupations, discuter ses idées. La publication du volume : Dogme et critique, marque une date dans l'histoire religieuse. La pensée de l'éminent professeur est à la fois si riche et si sobre, si discrète et si pénétrante, que je ne puis me résigner à la résumer et me borne à vous renvoyer à ce livre, qu'il faut avoir lu et relu, pour comprendre quelle vie palpite dans notre génération.

Livre de foi. livre d'amour, où pas une ligne qui ne soit de nature à nous mieux faire comprendre et aimer le passé, et à nous donner des forces intellectuelles, morales, pour préparer l'avenir.

Le modernisme n'est pas une philosophie, mais il y a une philosophie moderniste, celle « qui étudie

98 LES 3I0DKRMSTES

le fait religieux par la méthode crobservation ".. (LoisY, Autour d'un petit livre^ p. 157.)

11 uest pas une politique, et pourtant il y a une politique moderniste. Taudis que leurs adversaires se réjouissent — je ne parle que pour la France — de ce qu'ils appellent les crimes du gouvernement, espérant que, par lassitude et par peur, le peuple ira se réfug-ier dans les bras de l'Eglise, les modernistes se délient de ces triomphes ; ils veulenl une conversion qui soit l œuvre de Dieu dans l'homme, et non l'œuvre delà peur; ils veulent que ce soit lacté moral où le pays se met tout entier avec la pleine et entière intelligence de son acte, et on l'adhésion d'un pauvre organisme alFolé. évanoui.

Et c'est ainsi que, de quelque côté que nous nous tournions, la caractéristique du modernisme esl d'avoir le sens de la vie à un degré qu'on nv retrouve que dans les paraboles de Jésus. Il n'en ;i pas seulement le sens, il en a la possession. Fils du passé, il se sent procréateur de l'avenir.

Son activité en est transformée, et jusqu'à de simples détails de culte et de liturgie. Une foule de questions, angoissantes pour d^autres, ne se posent même pas pour lui. L'idée, par exemple, de remonter aux origines de l'Eglise et de reconstruire le Cénacle, lui paraît aussi naïve que la tentative de l'homme adulte qui ferait d'impossibles eiforts pour redevenir enfant. L'idée de rechercher quelle

LES MODKUMSTKS 99

a bien pu ùlre l'époque de la plus parfaite expression du christianisme, lui paraît le rêvedun archéologue organisateur d'expositions rétrospectives.

Encore une Fois, le catholique moderniste ne détruit rien et ne renonce à rien; il accepte tout, il vivifie tout. Ce qui est aujourd hui le centre du culte, la messe, ne devient pas pour lui un rite de musée, comme ces cérémonies bouddhiques qui se célèbrent quelquefois dans nos cajiitales, pour la grande joie d'un public sceptique et blasé ; la messe reste ce qu'elle est, ou plutôt elle prend une signification et une vie nouvelle. Le soupir des siècles s'y est fixé, l'effort préhistorique d'une pensée religieuse qui se cherche y a laissé sa trace dans la mystérieuse figure de Melchisédech ; le souvenir de la Pàque juive la pénètre, merveilleusement lîarmonisé avec celui de la chambre haute. La Pàque chrétienne est née : repas d'amour et de communion, qui n'a pas seulement pour but d'alimenter notre vie au jour le jour, mais de nous donner les forces pour affronter le travail de demain ; repas d'où le disciple ne se lève pas pour dire un passif Fiai^ d'où il se lève allant à son labeur : « Je vais, Seigneur, dans la mesure de mes forces, aider votre règne à se réaliser ». Banquet d'hommes qui ne se complaisent exclusivement, ni dans l'heure passée, ni dans l'heure présente, mais qui savent se lever pour courir ;i l'agonie, à la grande lutte. (( Levezvous, partons d'ici ! »

Et le travail qui avait commencé depuis des milliers d'années n'a pas plus cessé après le Christ qu'avant lui. Saint Paul tourne vivement le reg'ard des communiants vers l'avenir : " Chaque fois que vous mangez; de ce pain et que vous buvez de ce calice, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu à ce qu'il vienne » (1 Cor. XI. 26). Une génération passe, et la perspective s'agrandit. La Didachè met sur les lèvres des chrétiens de son temps une des plus belles prières qu'ait balbutiées l'âme humaine, hymne d'action de grâces où l'Eglise prend conscience de sa catholicité, de son unité, non seulement avec ses membres, mais avec la nature tout entière, où elle se sent bien faible et bien imparfaite, mais où elle entrevoit 1 iulinie puissance que lui donne la conscience de sa vocation.

« Gomme ce pain rompu, qui lut autrefois du blé disséminé sur les montagnes, a été recueilli pour devenir un seul tout, ([u'ainsi ton Eglise soit rassemblée, des extrémités de la terre, dans ton royaume. Souviens-toi, Seigneur, de délivrer ton Eglise de tout mal, et de la rendre parfaite dans ton amour. Rassemble-la des quatre vents, cette Eglise, sanctifiée, dans ton Royaume que tu lui as préparé. » (Traduction He.mmeh, Revue d'histoire et de littérature religieuse, mai-juin 1907.)

Puis vient le moyen âge, la période des grandes délînitions dogmatiques, le culte du Saint-Sacrement, les cathédrales et les processions, toutes ces

r.KS MODERNISTES 101

expressions d'une pensée qui bég'aye, mais dont les bégaiements sont de plus en plus clairs. Et quand entin le prêtre moderniste arrive à l'époque actuelle, sentez-vous de quelle émotion il doit être soulevé, lorsqu'il aperçoit au loin les masses populaires qui n'ont jamais entendu parler ni du Christ, ni de l'Église, et qu il les voit s'orienter vers les idées d'union, de solidarité, de paix, de travail, de liberté, (]ui dans le repas eucharisti([ue ont trouvé leur expression la j)lus complète ?

Pour ce prêtre, la messe, bien loin de constituer un rite, une vaine formule, une incantation, donne à sa vie son ampleur, sa direction, son expression à la fois histori([ue et symbolique. On pourrait dire que son existence tout entière n'est que la transposition dans les faits, du soupir que la liturgie place sur les lèvres du célébrant au moment le plus solennel de la consécration : Communicantes, murmure le prêtre bien bas; telles les paroles d'amour que le tîancé articule à peine à sa fiancée, parce qu'il en sent l infirmité.

Quand le moderniste arrive à ces hauteurs, qui pourrait le séparer de l'Eglise ? De quoi pourrait-il avoir peur ou seulement être gêné? L'autorité et l'unité, le dogme, le culte, le pape, bien loin d'être des obstacles pour lui, sont des appuis. Ce sont les vefera, les choses anciennes auxquelles il ajoutera les nova, les nouvelles choses, non pas des nova purement logiques ou dialectiques, ou fan-

taisistes, mnis des nova eng-endrées par les vetera, épanouies sur leur tige.

Vous le voyez, Messieurs, le modernisme n"a rieu d'une synthèse intellectuelle arrêtée ne varicfur, et c'est encore moins une secte ou un groupement éphémère. Il est né partout à la fois, sans le vouloir, ce qui est encore la seule manière de naître, pour un être vivant. 11 n"a ni cherché à fuir la science, ni à s'en faire une alliée, et il ne Ta pas ig-norée non plus. Il ne sest pis plus posé de question à cet ég-ard, que la main droite ne songe à discuter avec la main gauche ou que l'intelligence ne songe à entrer en conflit avec le cœur.

Le modernisme est un grand réconciliateur, et pour ceux qui le regardent du dehors, sa caractéristique est peut-être d'être un messager de paix. Il ne réconcilie pas, en exigeant des deux parties des concessions et des sacrifices qui les amoindriraient l'une et l'autre, il les réconcilie sans y penser, sans s'y être étudié, sans faire office de juge, en les fortifiant toutes les deux et en leur donnant, à chacune, cette pleine et entière possession de soi, qui ne laisse plus d'entrée possible à des préoccupalions de jalousie ou de concurrence.

Or, après avoir réconcilié la science et la foi, il n'est pas loin de se rencontrer avec la libre-pensée. Ici, il me semble entendre les cris de joie par lesquels, dans certains milieux, on va saluer ces pa-

LES MODKHMSIES 103

rôles : ou y verra un aveu de ridcnlilé du modernisme avec rincrédulité, et on m'atlriljuora tout le contraire de ce que je veux réellcmenî dire. Qu'importe 1 Ceux qui liront ceci, même pour me réfuter, seront déjà sur le chemin du moderni.sme, car ils n'auraient qu'une voie ouverte, s'ils veulent ne pas ^tre entraînés, c'est de ne rien voir, de ne rien entendre.

(}uand je parle de libre-pensée, il va sans dire, en elVet, que j emploie ce mot dans son sensétymolof^i({ue, (jue je parle dune libre-pensée où il y a à la fois pensée et liberté, et non pas d'hommes ou de groupes qui confondent la libre-pensée avec un doctrinai^sme antirelig-ieux, je ne parle pas de gens qui, ayant eu le malheur de ne jamais voir que les maladies de la religion se suicident pour leur échapper.

Mais s'il y a des liijres-penseurs de cette sorte et qui mènent grand tapage, je me garderai bien d'oublier qu'il y en a d'évidemment irréligieux pai- religion. J'en sais, parmi ceux-là, et parmi les plus éminents qui, en lisant les livres de Tyrrell ou de Loisy, étaient secoués d émotion, à la pensée «que le jour allait venir où la vieille Eglise élargirait sa tente et crierait: (( Paix à celui qui est loin comme à celui qui est prés ! »

Ces sentiments ne sont pas restés purement intimes, ils se sont manifestés. En Italie comme en France, on a vu quelques-uns des chefs les plus

104 LES MODERMSTKS

écoutés de la libre-pensée, rejeter toute solidarité avec ce qu'on pourrait appeler la mission antireligieuse. Les noms de Arluro Graf et de Vandervelde, de Séailles et de Desjardins, ainsi que linstitution des « Lil)res Entretiens' », évoquent une libre-pensée qui mérite vraiment ce nom.

Ces préoccupations ont encore donné lieu à la création d'une appellation nouvelle, celle de librepensée religieuse. Ce mouvement n'est plus simplement nn pium votum, il est devenu une réalité, et pendant tout cet hiver on a pu voir, à Paris, des réunions- où se rencontraient et parlaient successivement des libres-penseurs aussi représentatifs que Leclerc de Pulligny, Buisson, Pécaut, Séailles. et des chrétiens aussi connus que le P. Hyacinthe Loyson, Charles Wagner ou Wilfred Monod.

Les adversaires de ces rencontres et de ces contacts me diront sans doute qu'il n'y a point là de prêtres catholiques romains. Je puis dire qu'il y en a eu, et je puis ajouter que s'il n'y en a plus, c'est que défense expresse leur a été faite de s y rendre. Que pourrait bien valoir, comme argument, cette absence matérielle, forcée, alors que d'esprit. de cœur et de volonté, des prêtres romains son! assis à côté de ceux que je viens de nommer? Est-il nécessaire de répéter que, dans ces rencontres, il n'est pas question de sacrifier quoi que ce soit

Page 1