CHAPITRE I
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§ i". — Géographie et Histoire.
La région où se trouve Cellefrouin est située sur la pente occidentale du massif central. C'est un plateau onduleux qui va s'inclinant de Test à l'ouest et qui est limité de tous côtés, sauf au midi, par le cours supérieur de la Charente. Le Son avec ses deux petits affluents la Sonnette et la Tiarde en occupe le centre; l'Argent-Or coule au nord, et la Bonnieure au sud. A vol d'oiseau, il n'y a pas plus de 27 kilomètres depuis la source du Son, à près de 220 mètres d'altitude, jusqu'à son confluent avec la Charente à 64 mètres, au pied de collines qui atteignent à peine 100 mètres.
Placée entre des terrains primitifs du Limousin et les étages supérieurs du jurassique de l'Angoumois, la vallée du Son présente sur un espace restreint un changement rapide dans la nature du sol. On voit successivement affleurer le long des coteaux : le corallien en un point sur la rive gauche, l'oxfordien jusqu'à Ventouse , le bathonien jusque vers Chalais sur la rive droite, jusqu'à Lussac et Nicul sur la rive gauche, le bajocien surtout sur la rive droite jusque vers Nieul, enfin le lias. Les parties hautes du plateau sont recouvertes, à partir de Ventouse, d'un couche variable d'argiles sidérolithiques1. Aussi, en remontant le cours du ruisseau, le voyageur voit-il peu à peu la vigne disparaître devant les châtaigniers, et ceux-ci faire place aux bruyères et aux pâturages.
La même progression se remarque dans les habitants. Au confluent du Son, on a l'Angoumoisin ; à sa source, le Limousin; entre les deux, une population qui s'ignore. L'indigène dira aussi bien « je vais en Angoumois » que a je vais en Limousin ». Lui-même, où habite-t-il? qu'est-
* La carte ci-jointe a été dressée pour la partie géologique, d'après celles de Coquand et de MM. Vasseur et Carex. — Légende : e* Eocène supérieur (argiles sidérolithiques); J6 Astarticn et Corallien; J* Oxfordien; J4 Bathonien; Bajocien; J1 Lias; J1 Infralias; z Schistes cristallins.
il ? — Angoumoisin ? Il n'ose s'attribuer cet honneur. — Limousin ? Il proteste. 11 est de Cellefrouin ou de Saint-Claud, voila tout. Mais où finit PAngoumois? où commence le Limousin? Chaque commune recule la limite jusqu'à la commune voisine. Pour Ventouse, le Limousin commence à Cellefrouin ; pour Cellefrouin, à Saint-Claud; pour Saint-Claud, à Nieul ; pour Nieul, à Roumazières ; et je serais bien étonné si, pour Roumazières, le Limousin ne commençait pas à La Péruse ou au delà.
C'est que les termes PAngoumois et de Limousin représentent pour le paysan des régions naturelles, qui sont caractérisées par les productions du sol et le parler des habitants. Et, comme aucun changement brusque ne se produit, aucune limite précise ne s'impose.
Mais cette qualité d'angoumoisin que les habitants de Cellefrouin n'osent revendiquer hautement, gênés qu'ils sont par la nature de leur terre et de leur idiome, elle leur est assurée par l'histoire.
La petite civitas ecolismensium qui est mentionnée pour la première fois dans la Notitia provinciarum et civitatum Gallia au v* siècle, a donné naissance dans l'ordre ecclésiastique au diocèse d'Angoulème et dans l'ordre administratif au pagus egolismensis, Angoumois, avec lequel se confondait sans doute le comté primitif d'Angoulème.
Or nul changement n'est signalé dans les limites du diocèse d'Angoulème jusqu'à la Révolution. Toute la vallée du Son, excepté Roumazières, en dépendait ', et se trouvait partagée entre deux archiprêtrés : celui de Saint-Ciers et celui de Chasseneuil a.
Les limites du comté d'Angoulème n'ont pas été aussi fixes. Elles se sont étendues bien au-delà de celles du diocèse, en pays certainement limousin, jusqu'aux portes de Rochechouart.
Au point de vue judiciaire J, la plus grande partie du nord-est de
1 Pour Cellefrouin, chartes du xr siècle. — Pour les autres paroisses, deux états des bénéfices du diocèse d'Angoulème, conservés aux Archives du chapitre de Saint-Pierre, l'un de 1523, l'autre de 1597, publiés par l'abbé Michon dans la Statistique monumentale de la Charente (in-40, Paris, Derache, 1844), p. 37 et suiv. || 2 Dans le courant du xvm* siècle, le siège de l'archiprètré de Chasseneuil semble avoir été transféré à Saint-Claud. En 1745, M. Guyot signe curé de Saint-Claud et archiprôtre de Chasseneuil; en 1786, son successeur prend le titre d'archiprétre-curé de Saint- Claud (Archives de la paroisse de Saint-Claud). \\ i Tableau des juridictions royales et seigneuriales qui ressortissaient à la sénéchaussée et présidial d' Angoumois, Stat. mon., p. 43 et suiv.
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l'Angoumois relevait de La Rochefoucauld. Mais les limites de cette juridiction étaient un peu moins étendues que celles du diocèse; elles laissaient en dehors Chassiecq, Parzac, le Grand-Madieu, Saint-Laurent, Nieul, Suaux (en partie), qui dépendaient du Poitou.
Les paroisses orientales appartenant au diocèse de Limoges, Chantrezac, Loubert, Roumazières, La Péruse, ressortissaient directement à Angoulème.
Le bassin du Son était divisé entre les juridictions suivantes : châtellenie d'Aunac (Lichères, Saint-Front, Coutures), baronnic de Vcrteuil (Saint-Sulpice , Saint-Gourçon , Ventouse — en partie), duché de la Rochefoucauld (Valence — en partie — , Lussac), comté de Sansac et baronnie de Cellefrouin (Ventouse, La Tache, Cellefrouin, Bcaulieu), baronnie de Saint-Claud et Negret, Nieul (enclave du Poitou) , châtellenie de Loubert, enfin Roumazières.
Aujourd'hui , la vallée propre du Son dépend de deux cantons : celui de Saint-Claud qui remplace l'ancien archiprêtré de Chassencuil , avec Beaulieu et Parzac en plus, et celui de Mansle qui comprend en grande partie l'archiprêtré de Saint-Ciers. C'est à ce dernier qu'appartient Cellefrouin.
La commune de Cellefrouin a été formée de l'ancienne paroisse de Cellefrouin, moins Chez-Four, qui a été rattaché à La Tâche, et de l'ancien prieuré de Chavagnac.
Elle contient 4.008 hectares sur lesquels , il y a quelques années l, les deux tiers étaient en culture, terres labourables, 2.288 hect.; vignes, 228 hect.; jardins, 8 hect.; prés, 193 hect. Le reste était en bois (692 hect.), châtaigneraies (225 hect.), landes, bruyères (225 hect.), et terres vagues (25 hect.).
Au point de vue agricole, comme par sa position géographique, la commune de Cellefrouin occupe une situation moyenne dans la vallée du Son , entre les pâturages du plateau supérieur et les cultures de la partie basse.
Elle possédait en 1846 une population de 2.1 17 habitants groupée en 530 ménages, dont 407 propriétaires vivant dans leurs terres, 370 cultivateurs-propriétaires et colons, 19 métayers, 5 fermiers, 7 chefs d'usine (sans doute des meuniers), 27 ouvriers, 2 négociants.
1 Ces chiffres et quelques autres renseignements sont empruntés aux notes recueillies par mon premier maître, M. l'abbé Védy, ancien curé de Cellefrouin, à qui je suis heureux de rendre un pieux hommage de reconnaissance,
La population est donc essentiellement agricole. Les ouvriers sont presque tous réunis au chef-lieu qu'on appelle le bourg.
En 1887, on ne comptait plus que 1.720 habitants répartis en 52 hameaux ou maisons isolées.
Les centres importants sont au nombre de 17 : i° Le bourg (135 hab.), avec la Vigerie (3 hab.), les Lélots (24 hab.), le Maine-Salomon (4 hab.), Chez-Casternaud (4 hab.), Chez-Pasquet (11 hab.), Chez-le-Royal (17 hab.), le Port-Chariot (6 hab.); — 20 la Fibaudet (7 hab.) et la Forêt (14 hab.); — 30 le Lac (58 hab.) et la Pilenie (4 hab.); — 40 Chavagnac (279 hab.), Chez-Brard (15 hab.), et le Quéroy (s hab.); — 50 les Granges (14 hab.), Chez-Goumard (6 hab.) et Chez-Francillon (18 hab.); — 6° Puychétif (35 hab.); — 70 les Pradelières (146 hab.);
— 8° le Maschinet (20 hab.); — 90 le Masdinteau (86 hab.); — io° les Forges (78 hab.), avec Chez-Cablanc (16 hab.); — u° Puyrajoux (26- hab.), Chcz-Chcrvcs (59 hab.), Cbez-Périchou (15 hab.), les Ages (41 hab.); — 120 la Merlière (29 hab.); — 130 Goutibert (61 hab.);
— 140 Chcz-Mitcau (35 hab.); — 150 Lhommc-Lépinc (20 hab.) et Chez-Rollet (11 hab.); — 16° le Temple (180 hab.), Chez-Vérinaud (13 hab.), Chez -Naudonnet (7 hab.), la Touche (5 hab.), la Chapelle (10 hab.); — 170 Lascoux (107 hab.); — 180 Fonfais (29 hab.).
11 y a quelques maisons isolées, comme Pierre-Levée, la Bachelleric, et des moulins tout le long de la rivière, parmi lesquels je dois citer le Moulin-Neuf et le Moulin de la Boubière.
Avant le xic siècle, nous n'avons d'autres documents pour l'histoire de la région que les débris archéologiques et les noms de lieux.
Dès l'époque gallo-romaine, nous trouvons dans le pays les familles Valentia à Valence, Cupitia1 à Goise, Cavania a Chavagnac, Lucia a Lussac, Paratia * à Parzac, probablement Novia à Nieul, Sappia à Chassiecq J, peut-être *Serguntia à Saint-Gourson 4 et un Caletius à Chalais.
1 On a trois exemples de gentilice Cupitius dans les Gaules. || 2 Paratus existe comme surnom. || 3 Chassiecq se trouve écrit au xme siècle Sapchiec. |] 4 Saint-Gourson porte, dans les Etats des bénéf. du dioc. d'Ang., le nom de Sergonsson, Sargossonio, dont Saint-Gourson est une corruption récente. Ce nom semble remonter à un *Serguntiomagum, qui rappelle pour le commencement et la fin, celui d'une station mentionnée dans la Table de Peulingcr sur la route de Limoges à Saintes, qui se fit Se[rm]anicomago. Les tentatives faites jusqu'ici pour identifier cette localité ne paraissent pas concluantes. On a proposé d'adord Charmé , en dernier lieu Sainte-
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Avec le progrès de la population nous voyons apparaître des noms de villages plus récents, d'abord des noms communs sans article : Calce- Furnum Clxiufour (faussement traduit par Chez-Four), Caxavas1 Cljants dont on a fait Chez-Cherves, Podium captivum, Puychétif, Podium rabiosum Pu)-rajoux; puis des noms communs avec l'article: illas Fabricas les Forges, illas Laubias les Loges*, illas IIagas » les Ages, illa Tasca la Tâche ; des noms propres de propriétaires ou un nom de profession, avec le suffixe -*eria, -*erias (-aria, -arias) : ili.a Balb-eria la Boubière, illas Pradeli.-erias * les Pradelières; plus tard avec le suffixe -ia : illa Pinelia î la Pinelie, qui est devenue la Pilenie; illa Cormeker-ia6 la Cormenerie, illa Vicar-ia la Vigerie.
D'autres lieux ont gardé, avec le nom du propriétaire, les noms communs, mas qui, usité au xvme siècle comme mot isolé 7, n'existe plus aujourd'hui, ou moitié, qu'on ne trouve seul que comme nom de lieu (le Maine, commune de Chasseneuil) : le Masdinteau, le Maine-Salomon.
Tous ces noms, ainsi que Goutibert, le Maschinet et le Temple, existaient au xne siècle. Ce n'est qu'après cette époque que le suffixe -ia étant mort à son tour, Che\ joint au nom du propriétaire désigna les habitations nouvelles : Chez-Pasquet, Chcz-le-Royal , Chez-Casternaud, Chez-Goumard, Chez-Vèrinaud, Chez-Naudonnet, Chez-Rollet.
Sauf aux environs de Saint-Claud, où dominent les noms de hameaux
Sévère, près Cognac. La distance de cette station à Chassenon est marquéesur la carte par un chiffre que les premiers éditeurs ont lu XIII, M. Desjardins XVII et M. Longnon XLIL Cette dernière lecture plaide en faveur de Sainte-Sévère; celle de M. Desjardins (XVII) convient bien à Saint- Gourson qui est situé à un peu plus de 36 kilom., environ 17 lieues gauloises, de Chassenon. Charmé est a 16 kilom. plus loin; aussi Danville proposait-il de lire XXIII (Michon, Stat. mm., p. 160). Sermanicomago a semblé étrange à M. Longnon qui l'a corrigé en Gcrmanicomago (Bull, de la Soc. nat. des antiq. de France, an. 1879, p. 177-184, et Allas historiq. de la France}. \\ 1 Cellier. |j 2 Hameau aujourd'hui détruit. |[ » Haie, parc, partie de bois entourée de haies, où l'on enfermait du gibier. || 4 Y a-t-il bien là un nom d'homme « Pradeau » ou le nom commun pradellum ? ' Je ne pourrais le décider d'une façon certaine. || * Ici l'origine n'est pas douteuse. Nous avons bien le nom d'homme : P. Pineits de la Pitulia (Censier de l'abbaye de Cellefrouin , f° I, 1. s). (] 6 Hameau détruit. P. Cormeniers .XII. dm. de mansc de Cormenaria (c. f° 1, 1. 33). || 7 Au moins dans la langue des notaires (1722) : « un mas do terre. »
formés de Cht\ et d'un nom d'homme , la population de la vallée paraît être au xiie siècle fixée dans les mêmes lieux qu'aujourd'hui.
Mais je n'ai encore rien dit de Cellefrouin. C'était, dit-on, autrefois une ville immense qui s'étendait sur les communes environnantes et qui s'appelait la ville des Lans. Rien n'appuie cette croyance, si ce n'est, dans la pensée du peuple, les restes d'un camp antique, quelques débris de murs oubliés que le paysan déterre en de rares endroits et des chirons tas de pierres, qui masquent parfois d'anciennes constructions. En réalité Cellefrouin est une énigme pour les gens du pays. Tandis que tous les villages de la région, grands ou petits, sont bâtis sur des hauteurs ou sur les flancs des coteaux, Cellefrouin seul est au fond de la vallée dans un lieu humide sans soleil et sans vue.
Comment les premiers habitants ont-ils pu se fixer dans cet endroit? A cette question que tout le monde se pose, la légende seule jusqu'ici s'est chargée de répondre. On raconte que l'église devait être bâtie sur la hauteur, en plein soleil, mais que, chaque nuit, le travail de la journée était démoli. Voyant dans ce fait un signe de la volonté du Ciel, le chei maçon aurait lancé son marteau dans les airs en s'écriant : « Là où mon marteau tombera, l'église s'élèvera ». Le marteau tomba sur le bord de la vallée, au milieu du marécage. Néanmoins le chef maçon tint parole, et l'église y fut bâtie.
Cette légende n'est point propre à Cellefrouin. On en trouve une à peu près semblable au sujet de l'abbaye de Puypéroux a.
La cause mystérieuse à laquelle le Cellefrouin actuel doit son existence n'est autre que l'abbaye ' qui y fut fondée dans les premières années du xic siècle, grâce sans doute au voisinage de la superbe fontaine qui coule au pied de l'église. Les autres sources de la région n'ont pu, il est vrai, fixer la population autour d'elles. Mais un avantage peu appréciable pour une famille, à qui suffit une cruche d'eau de source par jour, devient considérable dès qu'il s'agit d'un plus vaste établissement. Aussi est-il naturel que l'évôquc de Périgueux, Arnaud de Vitabre*, ancien moine de Nanteuil,
1 Ce mot, qui a cours dans le français populaire, est poitevin. Le mot indigène est àrù. \\ 9 Stat. mon. de la Charente, p. 263. || J C'était une abbaye de chanoines réguliers. || * Les historiens de l'Angoumois n'ont connu ni la date ni le principal auteur de la fondation de l'abbaye de Cellefrouin. Ils la fixent à 1125 et l'attribuent uniquement aux habitants du lieu. C'est le cartulaire qui est venu nous renseigner. La date précise
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qui possède de si belles eaux, ait fait choix de cet emplacement pour l'abbaye qu'il méditait de fonder.
Seraient-ce là les premiers commencements de Cellefrouin ? Je ne saurais le dire d'une façon certaine; mais j'hésite à le croire. Ccllefrouin est désigné de plusieurs façons dans le cartulaire de l'abbaye. On trouve d'abord la simple dénomination de Saint-Pierre : .« Cedo ad locum Sancti Pétri1 — intra monasterium Sancti Pétri2 — dédit Ecclesie Sancti Pétri * » ; puis Saint-Pierre qui est appelé Celle : « facit condonalionem... ad Sancti Pétri qui vocatur Celle* ou Celïa 5 «jJSaint-Pierre de Cellefrouin : « ...sancto Petro apostolo de Cella Froino6 — ecclcsia Sancti Pétri de Cella Fruinil » ; enfin Cellefrouin : a ...ecclcsia de Cellafruini* » ; ou simplement Celle : « ...ecclcsia de Cella9 ». H y avait aussi un puy de Celle10.
Celle, cella, est un nom commun qui désignait, chez les latins, un cellier, un fruitier, une petite chambre de domestique, et, dans la langue chrétienne, une cellule, un monastère. Dans les deux sens, il peut donc
reste incertaine; c'est peut-être, en supposant une erreur de 100 ans, 1025. Le fondateur est le seigneur Arnaud, évêque (cart. verso f° 3), qui était le parent de Guillaume Taillcfer, évéque d'Angoulêmc, et qui l'avait élevé (recto, f° 1), enfin qui était assisté dans son œuvre par le père d'Itier de Villaboe, mort dans un naufrage en se rendant à Jérusalem (verso, f» 3 ; cf. cart. de Saint-Léger de Cognac, dans Antiquit. benedict. sanctonenses de Dom Estiennot. Bib. nat. latin, n° 12,754). On reconnaît à ces traits Arnaud de Vitabre, oncle d'Arnaud de Villebois, grand-oncle d'Itier de Villebois et l'ami du comte d'Angoulème. Le cartulaire nous apprend en outre qu'il faut encore reculer la date de la mort d'Arnaud, fixée par Denys de Sainte-Marthe à 1037, au-delà de 1048, puisqu'il a sollicité de l'évêque Guillaume (1043-1076), de concert avec le comte Foulques (1048- 1086), une faveur pour l'abbaye de Cellefrouin (recto, f° 1). Rien donc n'empêche d'admettre pour la fondation de Saint-Léger de Cognac la date de 1041 (cf. Dom Estiennot). Il se pourrait que l'évêque de Périgueux se fût retiré à la fin de sa vie dans l'abbaye de Cellefrouin dont il semble avoir tenu en main le gouvernement. « Cedo ad locum sancti Pétri principem apostolanem... neenon domino episcopo Arnaldo, qui preessevidetur, » dit la 2* charte qui a été signée par Arnaud lui-même {cart. recto, f° 1). || 1 Cart., recto, f° 1, 1. 28. || 1 Ibid., f° 4, 1, 3. Il i Cart., verso, f° 1, 1. 19. || < Catt., recto, f° 2, 1. 10. |] s Ibid., 1. 32. Il * Ibid., f» 3, 1. 2. Il 7 Cart., verso, f° 1, 1. 27. || 8 Ibid., (° 2, 1. 13. [I 9 Ibid., passim. || 10 Cerisier, f° 5, 1. 27 (surcharges).
être ancien. Ce qui fait croire à son antiquité, c'est ce fait qu'il n'est pas accompagné de l'article.
Quoi qu'il en soit, l'abbaye fut largement dotée par Arnaud de Fillebx (Villebois), neveu de l'évéque de Périgueux, Aimeric de Rochechouart, et par les « habitans du lieu1 ». Parmi ceux-ci se distingua Frouin* qui, par sa générosité, mérita d'associer son nom à celui de Celle, mais seulement dans les actes officiels , car le peuple lui a constamment refusé cet honneur.
On bâtit, à la fin du xi* siècle ou au commencement du xn% une belle église, une lanterne des morts, qui existent encore, et une chapelle de saint Martin, dont on voit les ruines de l'autre côté de la rivière.
Le xvc siècle fut aussi une période de constructions importantes. C'est alors qu'on fit l'église de Saint-Claud et que l'on rebâtit la plupart des villages, y compris Cellefrouin.
Il est à croire que l'abbaye fut dès le début un centre intellectuel. Elle possédait une école sous le règne de Henri I. Cependant, à en juger par la rédaction des chartes, la langue du pays n'eut pas beaucoup à en souffrir. Du reste, l'abbé Fouchier, qui devint patriarche de Jérusalem, ne dut point son élévation à son mérite littéraire : « pou savoit letres, » dit de lui son successeur, Guillaume deTyr'.
Le bourg de Cellefrouin ne s'est guère développé depuis, et, jusqu'à la Révolution, il ne contenait guère que les serviteurs et les fonctionnaires de l'abbaye : des greffiers, un receveur, un notaire, un procureur fiscal. Si l'on y joint le sergent, le juge sénéchal, le notaire et le procureur fiscal du comté de Sansac, un médecin, un apothicaire, un marchand, quelques ouvriers, on aura une idée de la population établie à Cellefrouin, autour de l'abbaye, dans les xvne et xvnr siècles, population moins sédentaire et moins attachée à ses traditions que celle des hameaux.
Le censier de l'abbaye nous fournit un grand nombre de noms d'hommes, dont plusieurs se retrouvent encore soit dans la commune, soit dans les environs. Je citerai, parmi les plus caractéristiques, les Tareau, les Garnaud, les Château, les Cormenier, les Pineau, les Boniceau (disparus seulement au commencement de ce siècle), les Pâturcau, les Raynaud, les La Quintane, les Barraud, les Mainard, les Rôtit, les Baron, les Beylit, les Grenet, les Faure, les Saunier, les Bouillaud (nom maladroitement traduit du patois Boulhou* qui aurait dû donner Bouilleu!) les Micheau, les Héraud, les Meunier, les Grassin, les Roy, les Mau-
1 Corlieu, Recueil en forme d'histoire, page 23. || » Cart. rect. f° 3. || 1 Edit. P. Paris, 1880, t. II, p. 16. Il * Auj. bùJS; c(.fl0 « filleul »,
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rin, les Bouhier, les Moreau, les Chambaud, les Goumard, les Mayou, les Briaud, les Décourct, les Boutin, etc.
Mais la population a probablement moins changé encore que ne pourraient le faire croire les variations survenues dans les noms de famille. Au commencement de ce siècle, on ne comptait que deux ou trois étrangers au bourg, un au Temple et quelques autres à Lascoux. On vivait, on se mariait au lieu môme où l'on était né, ou suivant l'expression de ma mère, kô yôvîkii kô y ô tnèr : « ça y a vécu, ça y a mort ».
Qu'est-ce qui aurait pu, du reste, attirer les personnes du dehors ? Le pays était pauvre, et loin de toute voie de communication. La première route n'a été finie qu'en 1846.
On songeait bien plutôt à en sortir.
Comme il y avait peu de prairies et peu de terres cultivées, le travail de la récolte n'occupait pas tous les bras. Alors on émigrait, surtout des villages les plus pauvres, de Chavagnac, des Forges, vers La Rochelle pour les fauches, vers Gençay en Poitou pour les métives (moissons), aux environs de Montignac et dans toute la plaine basse de l'Angoumois pour les vendanges. Les femmes mêmes partaient. On restait absent de quinze jours à trois ou quatre semaines et l'on revenait chez soi avec le fruit de la campagne.
Les personnes aisées restaient naturellement dans leurs foyers, et n'avaient d'autres occasions de s'en éloigner que les foires, les frairies et les convenances de famille, comme les mariages et les enterrements. Elles ne dépassaient guère Saint-Claud, Chasseneuil, La Rochefoucauld, Saint-Angeau , Mansle, dont les foires étaient assez suivies, et Verteuil où l'on allait une fois l'année échanger des châtaignes contre des oignons.
De ces sorties, les seules qui pouvaient avoir quelque influence sur le langage étaient celles qui mettaient les habitants en contact avec les gens du pays bas. Ceux du pays haut étaient jugés ridicules dans leur parler et dans leurs manières. Un jour ma grand'mère eut l'idée d'aller à la frairie de Saint-Claud; elle en revint toute scandalisée, tant la façon de danser des gens lui avait paru lourde et gTossière : « faql pêla lu pie, répétait-elle souvent avec un sourire moqueur, « lapà dà là mà, à (âiâ : al 0 kàsa, la maryu, al 0 kdsa sù sà, su sà e sà brid, tralala lalir. « Ils font péter les pieds, ils tapent dans les mains , en chantant : elle a cassé, la Marion, elle a cassé ses sabots, ses sabots et ses brides, tralalalalire. »
Au reste, la vie retirée que l'on menait a cette époque n'avait rien de maussade ; elle était plutôt joyeuse et tranquille, car la population tout entière, réunie par les liens d'une solidarité réciproque, ne formait, pour ginsi dire, qu'une seule famille,
L'argent était rare et passait presque tout aux impôts. Mais on se contentait de peu : les châtaignes, les pommes de terre suffisaient presque à la nourriture des pauvres gens. Le pain était noir, fait de baillarge, d'orge, d'avoine avec un peu de froment, qu'on remplaçait dans les mauvaises années par des tiges de bigarot (maïs) coupées en petits morceaux et moulues avec le grain.
Une potée de mongettes (haricots), une frottée d'ail, des châtaignes grillées dans une poêle prtdarse (percée de trous), des crêpes, un coup de piquette, composaient un festin peu coûteux, qu'on offrait de bon cœur et qui était accepté avec plaisir. Tuer un porc ou même un poulet, c'était une bonne aubaine dont on s'empressait de faire profiter ses voisins.
Les maisons étaient peu luxueuses et l'on ne se mettait pas en frais même pour en assurer la solidité. Plusieurs personnes, enterrées dans l'église, ont été, d'après les registres de la paroisse, tuées sous les débris de leurs maisons.
Une pièce unique suffisait pour toute la famille, quelquefois même elle abritait aussi les animaux, âne, pérots, gorets, séparés par des mandis de planches (cloisons) ou de simples claies. Le porc a conservé quelque chose de cette ancienne familiarité : il va encore recueillir sous la table, en compagnie des poules, les restes du repas.
Avec de tels usages, recevoir ses amis n'était pas une gène.
Aussi recherchait-on le travail en commun et personne ne se montrait avare de son temps. Le jour des morts, aucun propriétaire de bœufs n'aurait labouré pour son propre compte; ce jour-là était dû aux pauvres gens qui n'avaient pas d'attelage. Celui qui se trouvait en retard pour la culture de ses vignes voyait aussitôt ses voisins accourir à son aide. L'hiver, quand tout autre travail était devenu impossible par le froid, les hommes vigoureux se réunissaient pour couper le bois et faire les fagots. Partout où il y avait du bigarot à épigouilUr\ des calous (noix) à énougtlcr*, des bandes joyeuses de travailleurs s'offraient avec empressement. La récolte des foins, les moissons, les vendanges, fournissaient aux pauvres l'occasion de payer les services reçus pendant l'hiver. Quelle fête c'était alors ! et que le travail paraissait léger !
Toutes les occasions de se voir étaient saisies avidement. Les hommes se réunissaient pour faire des paniers, des clisses (claies), des bourgnes \
1 Débarrasser l'épi de son enveloppe. || 3 Casser et trier. || ' Sorte de benne faite de paille et d'osier, où l'on conserve les fruits séchés au four (quartillons, — quartiers de pommes ou de poires, — prunes, cerises, etc.).
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des palissons 1 ; les femmes, pour filer, pour laver, pour garder les bestiaux ; les jeunes gens, garçons et filles, pour aller aux veillées et aux frairies.
Avec cela, les mœurs étaient pures*. La première jeune fille qui a failli s'est vue poursuivie à coups de pierre dans toute la commune, et son séducteur a dû quitter le pays.
Mais le lien le plus puissant qui maintenait unies toutes les classes de la société, c'était la religion et les pratiques superstitieuses.
La messe était le centre de la vie paroissiale. Tous les dimanches, elle réunissait à l'église la population tout entière.
Les fêtes de Noël, l'approche du Carême, le jour de YOsane, les fêtes de Pâques, la Saint-Jean, les fêtes patronales des villages voisins, Notre- Dame cripUre, ramenaient chaque année des plaisirs traditionnels qui paraissaient toujours nouveaux.
A Noël, on parcourait les villages en chantant des cantiques. On bénissait avec solennité le mouchon* qui devait rester allumé jusqu'au Ier de l'an. Après cette cérémonie, on se rendait par bandes à l'église. Mais les pensées religieuses n'étaient pas la seule préoccupation. Pendant la messe, quelques-uns se tenaient sur la place pour observer la lune. C'était à ce moment que les pommes venaient se placer sur les pommiers : par un temps clair, elles se mettaient à leur aise; si la nuit était noire, elles s'entassaient en désordre. Venaient-ils à constater une obscurité de bon augure, les observateurs rentraient joyeux à l'église : cette année-là, ils auraient des pommes. Au retour, on réveillonnait avec desfn7/o»i(rillons) nouveaux et l'on faisait réveillonner toutes ses bêtes.
Le dimanche de Tire-Coudêne, huit jours avant le premier dimanche de Carême, commençaient les fêtes burlesques du mardi-gras qui se terminaient le jour des Cendres par de solennelles assises et une réjouissante exécution.
Le jour de YOsane (dimanche des Rameaux), tout le monde était sur pied. Le matin à la messe, on faisait bénir des ôsaniers que l'on plantait dans
1 Sébille faite aussi de paille et d'osier où l'on dépose la pâte au sortir de la mé (maie) avant de la mettre au four. |[ 3 Cependant une pratique prouve bien qu'il a dû toujours y avoir quelque exception. Quand la ménagère échaude les boudins nouvellement faits, clic doit, pour les empêcher de crever, les baptiser en les plongeant dans l'eau bouillante au nom d'un mari volontairement trompé, qui devient par le fait parrain des boudins. Mais je dois dire que, vers 1830, il n'y avait qu'un seul parrain pour tous les boudins de la commune de Ccllefrouin. || 1 Tison.
les champs où ils protégeaient le blé, mais sans les introduire dans les maisons, où ils auraient fait chôvenir (moisir) le pain. Le soir au cimetière, on priait pour les morts et l'on faisait des observations météorologiques : le vent devait garder les trois quarts de l'année la direction qu'il avait au moment où la procession s'arrêtait devant la croix ôsanUre. ' A Pâques, on allait à la collecte des œufs, et l'on se répandait dans les hameaux pour tuer le coq et faire danser le bouquet.
On fêtait la Saint-Jean à la Tâche, l'Ascension à Beaulieu, la Pentecôte à Cellefrouin, la Saint-Roch (16 août) à Parzac, la Nativité (8 septembre) à Saint-Claud.
Avec l'hiver recommençaient les fêtes intimes. Le 8 décembre, on faisait, en l'honneur de Notre-Dame, des crêpes que l'on partageait en famille avec les poules. Malheur à la ménagère qui aurait négligé ce devoir : ses poules n'auraient pas pondu.
Ainsi un contact journalier rapprochait tous les habitants.
Cependant l'union n'était pas absolue. Le bourg frayait surtout avec les Pradelières et le Maschinet qui étaient habités par des messieurs. Chavagnac vivait un peu isolé. Lascoux avait quelques étrangers, des scieurs de long, dont quelques-uns étaient mal famés. Le Temple était redouté, car ses habitants vigoureux et querelleurs couraient le loup garou : leurs sabots, qu'ils laissaient pour leurs promenades nocturnes, avaient été vus rangés sur la chaume de la mare, et l'un d'eux s'était laissé prendre'. Goutibert comptait surtout des marchands d'ânes, de cochons et de morue, qui aimaient à rester chez eux. Le Masdinteau et la Boubière se rapprochaient des villages de Beaulieu. Le Lac était attiré vers Saint-Claud.
Telles étaient les mœurs de Cellefrouin dans le premier tiers de ce siècle. Mais tout cela n'est déjà plus qu'un souvenir.
La grande révolution était passée sans amener d'autre changement que Téloignement des nobles, les Duchatcl, les De Sallignac, les Duplessis, les De Saint-Michel, qui étaient les pères des pauvres, et l'élévation de certains usuriers qui avaient su accaparer la propriété. Celle de 1830 porta un coup fatal aux habitudes religieuses; 1848 vit la population armée contre un curé débonnaire. La nouvelle bourgeoisie avait fait son oeuvre. Les relations avec le dehors, l'arrivée d'étrangers influents, le bien-être qui s'est répandu, ont fait le reste. Après la religion, ont disparu les pratiques superstitieuses, puis l'entente cordiale et la vie de famille. Maintenant c'est au tour de la langue.
« Voir l'appendice.
PRÉLIMINAIRES
Le français est entré à Cellefrouin par la chanson, il y a 60 ans. Avant cette époque, on traduisait les chansons françaises en patois, au risque de perdre la rime'. C'est ainsi que faisaient les personnes âgées vers 1830. Déjà, cependant, ma grand'mère chantait volontiers en français ou en poitevin ; mais ma mère ne voulait chanter qu'en français : « en patois, pensait-elle, ce n'était pas joli. »
A cette époque, le paysan répondait en patois à celui qui l'interrogeait en français. Un peu plus tard, il se mit à parler français avec le curé et les étrangers; mais il était flatté de se voir interpeller dans sa langue. Il en était ainsi il y a vingt-cinq ans. Lorsque je parlais patois, pendant mes vacances, j'étais fort bien accueilli : les visages s'épanouissaient et l'on ne manquait jamais de dire non sans malice, que tel ou tel qui avait passé trois mois dans le pays bas ou au service, était revenu ne sachant plus parler comme au pays.
Mais la génération attachée au patois a disparu; et aujourd'hui, pour obtenir qu'on veuille bien le parler avec moi, j'ai besoin d'user de stratagème ou de solliciter cette faveur comme un service.
Cependant, jusqu'à ces dernières années, le patois seul était en usage dans les relations entre indigènes et n'avait d'autre ennemi que l'instituteur. Mais voilà que quelques pères de famille se sont mis de la partie. Pour épargner à leurs enfants la honte de parler patois, ils ont rendu obligatoire autour d'eux l'usage du français. Cette mesure, dont l'initiative a été prise par M. Ph. Chambaud en 1880, est adoptée par tout le bourg et par une famille de Chavagnac. Je dois dire cependant qu'elle n'a pas encore porté les fruits que l'on en espérait. Le patois, banni de quelques foyers domestiques, continue à régner sur la place publique. C'est là qu'il saisit désormais les enfants que l'on voulait soustraire à son influence, le fils de M. Chambaud comme les autres. Mais évidemment il a reçu le coup de mort, et ses jours sont comptés.
1 J'ai recueilli des chansons de ce genre, et le défaut de rime n'a rien" de choquant pour l'oreille du paysan qui règle les paroles sur la musique.
Les documents utilisés sont de deux sortes : oraux et écrits.