‹ Les modifications phonétiques du language, étudiées dans le patois d'une famille de CellefrouinChapitre 56 sur 93 · CHUTE DES NASALES A LA FINALE ET APRÈS LES VOYELLES NASALISÉES · texte numérisé non relu

CHUTE DES NASALES A LA FINALE ET APRÈS LES VOYELLES NASALISÉES

La chute des nasales s'est opérée à diverses époques, d'abord dans les finales latines et romanes, en dernier lieu après les voyelles nasalisées.

1 Conf. Stuuti Galli, col. 49, 1. 29. || J Conf. Augienses, col. 307, I. 12.

CONSONNES

Dans ce dernier cas, l'amuïssement , déjà complet à Ccllefrouin, n'est pas encore achevé dans le haut de la vallée. Nous voyons I'n apparaître successivement à partir de Saint-Claud. selon l'ordre inverse de la nasalisation des voyelles, à savoir :

Dans les hameaux de Saint-Claud et à Nieul, après t seulement :

vint slnk à « vingt-cinq ans » (La Combe).

shiklcL « Saint-Claud » (Les Carmagnats).

sh)$ « sangles » (Les Chaumes).

A Lussac, après i et ? en dehors de la finale, au moins chez les vieillards : Intèr « encore », Inùndi « entendit », dé tôt l Û « de temps en temps » (B.).

A Suaux , après t, ?, « :

ninàrï o ronces ».

Enfin à Roumazières, après toutes les voyelles, excepté après les finales

biln di a bon Dieu »; lu frûm « le front », là fôn dà bfditû « la font du Bourdisson », yàm îàpim « un lapin », dtdlm « dedans », tj'àntà « chanté ». Mais strpe « serpent », tyântâ « chantant ».

Plus loin encore, dans le Limousin, à Rochechouàrt, la consonne reste à la finale après toutes les voyelles : ûglân « gland », tjdm « champ ».

La chute de la nasale, après les voyelles qu'elle a infectées, est donc une opération successive qui s'est produite, comme c'est naturel du reste, dans le même ordre que la nasalisation de la voyelle : d'abord après 3, puis après l, ô, enfin après «, î, qui tous les deux sont devenus à Cellcfrouin ?. La chute a d'abord eu lieu à la finale, puis devant les consonnes. Enfin la nasale tombée à la finale peut fort bien, dans certains cas au moins, n'avoir pas été I'n primitive, mais une m. La transformation de I'n en m s'explique par une fermeture prématurée des lèvres.

Je n'ai d'autre donnée sur la date de la chute de Yn après une voyelle nasalisée que celle qui est fournie par le nom de la rivière le Son (sô), écrit dans le Gallia et dans l'acte de i^tf , Sonne. Comme il n'est pas probable que ce mot ait changé de genre depuis, il faut lire sôn. — V. Not. compl. 11.

Sur la chute des nasales dans les autres positions, les patois voisins ne nous apprennent rien de particulier.

A une époque relativement récente, entre la fin du xiii* et le xvi* siècle, I'n est tombée dans les finales après r : furnum, forn (Censier, 1274), four (Registres de la paroisse, 1590). Il semble que la chute de I'n dans ce cas coïncide avec celle des autres consonnes placées dans la môme situation. C'est ce qu'il est permis de conclure du traitement uniforme de b voyelle

précédente. Celle-ci, devenue moyenne et brève quand l'u a été découverte de bonne heure (kûr curre) est fermée et longue quand I'r n'a été découverte que plus tard. Or, nous avons : kur curtum et cohortem, lûr lur'dum, btir burgum, et fur furnum.

Enfin, à une date ancienne, antérieure au xi' siècle, I'n est tombée après les voyelles dans les finales romanes :

Clxiscus, ...unus (K*. r. 8/34); segui (K. r. 2/24), sewin, cf. seguina (C. s. en marge 5/4 a. f.); Mouri (K. r. 2/25), latinisé en Mourini, fém. la Mourina (C. 5/41 et s'); Grossis (C. 5/20), crassinus; Grassi (C. S/41), crassinum, las vesti^os (K. r. 8/15), 'vestitiones; Stcphanus Fatho(C. s. t. to/23) et Guillelmus Fatonis (C. 8/13). Nous avons déjà cité Creycha et Crestia christianum qui n'est pas resté. Deux moulins, dont le nom aussi a péri, nous présentent la chute de I'n après a. Ce sont : le moulin de Posclxiran[us] (K. v. 1/25), cf. Gauscelmusde Posqueranus (K. r. 8/21), Gcraldo de Posquerano (K. r. 3/2 a. f.), Geraldus de Poscheras (K. r. 6/14), et de Poscheiras (K. r. 10/17), Arn. de Pocheyras (C. s. t. 10/5), et le moulin dm Tan (C. s. t. 3/4), deu Tba (C. 4/4), deu Ta (C. 5/7), de TIm (C. 7/2 a. f.).

En dehors de Tan, je n'ai rencontré I'n dans les noms transcrits sous la forme vulgaire que dans Barron (C. s. t. 3/7).

Les voyelles laissées à découvert par la chute de I'm ou de Pn ont toutes subi un traitement semblable. Elles sont moyennes et ouvertes : sum, sû\ g. brun, brû; caminum, ctm\\ mansionem, tn^û\ rem,V?. Mais Ta s'est en plus transformé en ô dans les formes toniques : illam, ÎÔ; jam, jô; plane, plô. L'a suivi d'un t final latin ou d'un d final roman, a eu le même sort : habet, d; * habere-habet , àrô; sapit, sô; vadum, gô. De tous ces mots, illam peut seul s'employer comme atone (f là vt « je la vois », et ié lô « vois-la ») *. Mais Ta suivi d'un t ou d'un c dans les finales romanes a donné â. Ce double fait marque donc nettement la succession des phénomènes.

Ce qui nous reste à rechercher maintenant, c'est la façon dont les nasales se sont amuïes. Je n'ai rien remarqué de particulier dans les m et

1 Un mot embarrassant, c'est notre pronom neutre kô, de même que son correspondant français ça. Kô ne peut venir de hoc qui a donné «. La forme atone ht, usitée dans le haut de la vallée et à Saint-Gourson , fait songer à un a suivi en latin de m, t ou d. Que serait-ce ?

Digii

CONSONNES

les n en train de tomber dans le haut de la vallée, si ce n'est une diminution dans la force de l'articulation. Mais des observations faites ailleurs pourraient peut-être nous suggérer une explication probable.

J'ai été à môme d'étudier dans ses détails complexes l'amuïssement de I'n au pied du Mont-Rose et du Mont-Blanc en Italie. Le phénomène ne se présente pas dans les mêmes conditions qu'à Cellefrouin, car c'est entre voyelles qu'il se produit. Il n'en est peut-être que plus instructif, les étapes parcourues étant plus faciles à saisir.

Le début de l'évolution se montre clairement à Chaland-Saint-Victor, Arnac, Montjovet. La langue s'est détachée du palais et a pris la position de IV linguale ; elle produit une « spirante (buha « bonne »).

Dans cette situation, elle peut entrer en vibration et faire entendre une r, comme cela est arrivé à La Thuile, Morgeix, Valgrisanche. Elle peut aussi rester tout à fait muette. En tout cas, l'air profite du passage qui lui est ouvert et tend à abandonner la voie du nez. J'ai observé ces deux états à Morgeix dans une même personne, âgée de 77 ans « ; mais je n'ai pas trouvé de trace d'r chez un jeune homme de 20 ans'. Au dessous de Morgeix, jusqu'aux environs d'Aoste, l'n n'a pas encore complètement disparu; il en subsiste une résonnance nasale qui tantôt laisse pure la voyelle précédente, tantôt paraît l'infecter plus ou moins

Une autre voie, conduisant aussi, je pense, quoique je l'ai moins étudiée, à la chute de la nasale, c'est la palatalisation de I'n. Le fait se produit régulièrement au contact d'une gutturale, mais il s'observe encore à la finale après une voyelle nasalisée dans la vallée de Suse, celle d'Aoste et dans le Piémont, où I'n est à la fois palatale et mouillée, pâ$ panem.

Quelque chose d'analogue se remarque dans la prononciation de mon père pour canem et caminum, avec cette différence que dans les Alpes la langue se détache du palais avec bruit, tandis que chez mon père l'p, à peine sensible, parait souvent n'être qu'une simple résonnance nasale : *?g, fimiQ ou €Ï~t stmt~. — Voir Notecompl. 12.

Il semble qu'à Cellefrouin I'n ait suivi ces deux voies pour s'amuïr, notamment cette dernière dans sa première évolution. La langue tendant à élever le dos vers le palais, la pointe se serait détachée, un y se serait d'abord produit, puis, à la fin du mouvement, se serait fait entendre un «,

1 irâ kyùmèrâ et eà kyumèâ « une commune » . || 1 âmlâ « amenés » ; vià « venus ». Il » ccena, frtl (Morgeix, La Salle), )xà (Rhèmes-Saint-Georgcs); plena, plk (Villeneuve, Saint-Nicolas); sonat, soi (Saint-Oyen); enfin una, îà (Avise).

auquel, par un relâchement de l'organe, aurait succédé un " qui se serait en dernier lieu évanoui. Je supposerais donc pour*CANEM, eï, par exemple, kyayn au début de l'évolution. Ce qui me le fait croire, c'est le sort de Ta dans ce mot. En effet, Ta tonique précédé d'un son palatal demeure, capram, cabri; mais, s'il est suivi d'un y, il devient i, cacare, cià; jactare, jllû. Donc si Ta de canem est devenu I, c'est qu'il a été sous l'influence d'un y subséquent, lequel n'a pu être produit que par I'n palatalisée.

S'il en est ainsi, la production du yn n'a pu qu'être favorisée par un y placé après. Or c'est ce qui a eu lieu pour trois mots, les seuls qui aient perdu une nasale intérieure : manducare, *rondicare, grimmizzon, mtjû, rôjà, grisd.

L'évolution de I'n tendant vers r a bien dû exister à Cellefrouin. Deux mots en font foi : cannabem, târbt, et canavas, t&rvl. L'n dans cette position ne pouvait avoir sur la voyelle précédente la même action que dans les mots où elle était suivie d'une consonne. Aussi ne l'a-t-elle pas nasalisée. Pourtant elle a été assez tôt entravée pour suivre en partie l'évolution de I'n -f consonne : elle s'est arrêtée à mi-chemin.

La chute de I'n après une voyelle nasalisée rapproche le patois de Cellefrouin de ceux du Nord. Celle de I'n finale, soit en latin, soit en roman, le rattache à ceux du Midi. Or, ce caractère (il y a des indices qui portent à le croire) appartenait aussi a une époque ancienne au bas Angoumois, à la Saintonge et au Poitou.

Actuellement, les formes issues de en, on, in, avec I'n conservée, se trouvent presque au confluent du Son; celle qui dérive de an (<î) a pénétré jusqu'à Cellefrouin, ne laissant subsister que p[i\ pyô plane, au moins à partir de Romfort, et ot altanum qui est en concurrence avec ttà à Cellefrouin. L'invasion des formes â (/>5, mâ, dtmà, etc.) n'a pas atteint Saint-Claud, le Grand-Madicu, Saint-Laurent, Chasseneuil et Les Pins.

Quelques mots des chartes du moyen âge et quelques débris échappés comme par miracle nous permettent de constater que I'n finale était tombée sur des points assez avancés du territoire où l'on ne trouve plus aujourd'hui que les formes françaises, à savoir : aux environs de Royan, Arn. Mouri à côté de Petrus Mourini (1263), P. Bru (1141-1 1 5 1) un grand nombre de fois a côté de Pétri Bruni, Lodefes, hameau de la commune de

1 La forme régulière serait btô, mais elle a dû être modifiée sous l'action d'une double influence : Le vâ dt bâ a pu amener une confusion avec altam, et la disparition des noms en <) a dû provoquer un déplacement d'accent et l'affaiblissement de la voyelle finale.

Vaux, à côté de Lodefens (Cart. de Vaux), Saujo (1207, 1223, etc.) « Saujon » (Cari, de N.-D. de la Garde); dans les patois modernes euxmêmes, le hameau de Vaux qui a conservé sa forme sans n et se dit dféy; aux environs d'Angoulèmc, le nom d'une commune située entre Angoulème et Châteauneuf, Saint-SUneux , autrefois Saint-Siméon (Abbé Tricoire, Le Château (TArdentie, p. 211), qui ne s'explique bien que par une forme populaire S. *Simeo, Simou, changé en Simeux quand la forme française eux a été substituée A la terminaison indigène « des adjectifs ; enfin, dans les Deux-Sèvres, au moins deux mots vulgaires, bé « bien » et boussi « morceau » (L'abbé Lalanne, Gloss. du pat. poitmin), cf. bouc'ma « morceler » (Béronie, Dict. du pat. du Bas-Lim., Corrèze), foucinou « petit morceau » (L'abbé Vaissier, Dict. du pat. de VAveyron).

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