ÉE Q
Ce suffixe est un de ceux qui sont en train de faire leur chemin. Au XVe siècle , il n'était pas encore arrive aux environs de Saint-Amand-de- Boixc et de Fontenille. Depuis, sauf pour quelques cas isolés (Voir p. 210), non seulement il a envahi tout le Pays-Bas, mais il règne à Nantcuil, et se fait adopter a Bayers, a Couture, où il n'est pas encore exclusif (fmmè « journée », tilte « chantée », à côte de bt'ibàJ « buée »). A Cellefrouin même, il réussit a s'introduire avec quelques mots. Ma mère l'accueille avec empressement : ùl è kîire « elle est carrée », h ùn'e « cette année », / âne dtï en// hvr « Vannée du grand hiver », tin iwarï « une soirée », àî i'tyâ ru'hie « elles étaient ruinées », etc. A deux minutes de distance, je l'ai entendu dire : hï tas e htnuW et la càs !■ hinulsad « la chasse est commencée ». Un mot, au moins, remonte au siècle dernier, c'est krwt\e , croisée. Nous avons encore : td'e , dràjè , àkor'c , dàre t pitre, pape, kùlr'e , ilrnu'y èpé, tfrôflj, giroflée.
-OMME, OME, -ON NE, -OGNE (i>W, t'A/, dlj)
Vu du patois correspondant à l'o français de ces terminaisons s'impose encore dans la plupart des cas.
Nous pouvons cependant accepter des mots comme kir<fin et ûgfoj (nom de lieu).
-EAU, -AUD, -AUDE (p, bd)
Le premier de ces suffixes s'est trouvé en concurrence avec un suffixe très vivant, -e. Le second avait affaire avec un moins redoutable adversaire, affaibli qu'il était par un dualisme de forme peu avantageux dans la lutte, le masculin à et le féminin (W. Le troisième ne se distingue pas de son concurrent indigène, qui n'a pu qu'en doubler la puissance et en favoriser l'extension.
Aussi la force de pénétration de ces trots suffixes les fait-elle placer dans cet ordre : -audk, -aud, -eau.
-aude est la iorme unique aujourd'hui pour le féminin de tous les mots en ô : (àpo, chapeau (nom d'homme), eàpbd, etc.; il s'ajoute même ;\ des noms d'hommes composés de plusieurs mots auxquels manque une forme féminine : pedur « Peau-dure », fém. pèdwvd ; bàlhfil, Bat-égail (qui bat la rosée), fém. bdttçdlèd.
-aud s'est étendu à tous les adjectifs, sauf deux (f<î, tod , calidum , calidam; pïjâ, pljôd, *picaldum, picaldam). Il est entré dans les adjectifs : fyero, -éd, fr. rëg. fiékaud « vaniteux »; (;rfno, -txi « nu comme une graine », kxrdrôl if lu çrtnô d) sô //V (G ') « ce drôle est tout grenaud dans son lit »; grâdîno, -ad, un peu grand « fin droits çrâdhjod, à pôdt b ilvtr kàir o sek il « une drôlesse grandignaude, elle pouvait bien avoir quatre ou cinq ans »; lùrdô, -od; mvsô, -od , poit. moussaud (Favrc) « ëmoussé », nui pyârd e byl musod « ma piarde (bêche) est bien mousaude » ; mïinô, -od dérivé de tnùnu, moignon, di k \h là riibt? sô ntthjèdë, â n à pu d kôrnè, — kœ bu e rnuuô, il n ô pu k fin kbrn , — al ï tnfnjôd d'? bra « de ce temps les chèvres sont mougnaudes, elles n'ont pas de cornes, — ce bœuf est mougnaud, il n'a plus qu'une corne, — elle est mougnaude d'un bras », en Poitou, on dit mougne (Lalanne); s/ilô, -èd, fr. rég. soûlaud, qui a l'habitude de se soûler.
Tous ces mots prouvent que le suffixe -o nous est venu de la région de l'Ouest , et cela avant l'invasion du français. A l'origine , alors que le suffixe étranger cède d'ordinaire devant le suffixe indigène, on a du être bien en peine pour traduire celui-ci. Equivalait-il A -A ou a -£?Nous avons une preuve de cet embarras et de l'ancienne vitalité de -à dans ce fait que le mot bas-angoumoisin jblrb « oreillons », composé de jotf. et du suffixe -kreau — cf. Jottm'aux, Deux-Sèvres (Lalanne), Jotkriau Haut-Maine (De Montesson), — qui devait être traduit par jôtre, l'a été par jbtrà, forme encore vivante a côté de jètnS. Mais le suffixe -aud devait être solidement établi quand les mots français sont arrivés, car pas un seul n'a reçu la forme correspondante -A .
Il en a été autrement du suffixe -eau. Celui-ci a été au moins une fois remplacé par la forme indigène dans rude , rideau.
Rien ne s'oppose désormais A l'introduction de la finale -b. Aussi les mots la contenant nous viennent en grand nombre :ero, poit. airault « jardin ou morceau de terre qui touche la maison » (Favrc); kdnnfi~ô, fr. rég. cormuseau « culbute »; sàrpo, fr. rég. serpeau « hachoir »; tiilo, poit. loulot (Lalanne) « manche de fléau »; Ixldô, brsô, blirb, kàvô, drâpô, mivdnè, peso, pôtb, tàblô, tuyo, etc.; — Ùrtlcb, dêfo, càfo « échafaudage », sùbrtsb, etc. Même des radicaux patois l'adoptent : pernô (ptrn) « pruneau », bûyb (a côté de bride) « boyau » (G '). Quelques noms d'hommes ont pu garder jusqu'ici la finale indigène; mais on les compte : plnè « Pinaud », €àbâ« Chambaitd ». En général, on les traduit en français, et bientôt ils ne subsisteront plus que dans les noms de lieux : fù Mrà,fô gerù, vidâ, tnen mdrà, al câpï, mat pi ne, m'en mïee.
A Lichères et a Mouton, sïy, ciseaux, s'est même substitué A aï;?.
Enfin, bldeau, soit par évolution phonétique, soit 'par substitution de suffixe, est devenu M/<>.
-EUX, -EUSE (fi-, <il)
Ce suffixe a pour équivalent à Cellefrouin et dans toute la région de l'Ouest -11, qui s'est imposé à : curieux, -se, ktvryù, capricieux, ktiprisyii ; furieux, jtiryn ; vicieux, visyti. Mais les mots en -d-, -t'r^ commencent a entrer sous leur forme française : dèlisyd; presyd , fhmcè, vôlûwlihi', à/ni-, jâiïrd, mâstrinr, -~ « très gros » (se dit bien des personnes). L'oreille, dans ces mots, ne supporterait pas le suffixe -û. Bien plus, le son ir final a la bonne fortune de caractériser, dans l'esprit du paysan, un mot français, et il sert a franciser le verbe kCi Jo (il faut) en sa fâ (« ça faut » serait trop patois!). C'est donc une finale de gagnée.
Mais plus brillante encore a été la fortune du féminin -<f^. Celui-ci s'est complètement substitué au suffixe -atricem -hi, en sorte que tous nos masculins en -in ont un féminin en -<r*. Ce rapport, explicable en français par suite de la confusion qui s'est faite entre -eur, par la chute de IV, avec -eux, n'aurait jamais été possible à Cellefrouin. C'est le résultat d'une invasion linguistique qui nous vient, comme les autres, du Pays- Bas. La raison du changement se trouve dans le Poitou. C'est là que les formes françaises -eux, -cur, -eus? se sont substituées aux formes locales -u, -?/- (barbon i Houx, barhmilîour, -se « barbouilleur», barotteux , -se a celui ou celle qui transporte la vendange », adoubeux, -se, adoulwu « celui ou celle qui raccommode les membres », etc., Lalanne).
Je dois a un nom de femme d'avoir pu retrouver l'histoire de l'entrée de ce suffixe français a une époque relativement ancienne de mon patois. Au moment où cette question me préoccupait, je me suis souvenu que, dans mon enfance, la femme d'un certain koh'ir (Compteur) s'appelait M kôlén. C'était bien la forme que je cherchais. Je me mis alors à fouiller dans la mémoire de 111.1 mère, et je découvris un certain nombre de féminins en (Vf qui, aujourd'hui oublié,, avaient cours dans son enfance, mais qu'elle n'a peut-être jamais employés. En voici la liste complète : kolèrl « compteuse », Ituvn « laveuse ». fu^èrï « liiseusc », gàrdérl « gardeuse », fànhi « faneuse », tiiituvn « mhiveuse, moissonneuse », brejeri « bergère », ftlhi « tileuse », kïrtïn « cardeuse ». Cette liste ne contient que des noms d'agents. Déjà plusieurs noms en -itr avaient leur féminin en -d'i : baïui^ « baigneuse », émtjhr- « ènouçcleusr, celle qui casse ou trie les noix pour faire de l'huile », r<wnt.yi; de eiitthjé « ramasscuse de châtaignes », pyàrdd"
MODIFICATIONS IMPOSÉES AU PATOIS PAR l/ÉLÉMENT ÉTRANGER 343
« bêcheuse avec la piarde », tfda\ « guidcuse », frânôtâx « semeuse, celle qui jette grain à grain », d'rfd- </<• pJ « chercheuse de pain ». Les adjectifs avaient tous le féminin en -tr; : imlui^, vfihvz, trôpd^, etc. Ces mots suffisent pour nous donner une idée de la façon dont la substitution s'est opérée. Les mots qui marquaient surtout une qualité morale ont dû les premiers recevoir la désinence -<i{; puis l'ont prise à leur tour ceux qui désignaient des actions, des emplois transitoires qui étaient rares ou qui s'exerçaient principalement dans le Pays-Bas. Enfin, il n'est resté que des noms de profession, lesquels ont disparu avec les anciens usages. Il n'y a plus depuis longtemps de fUht ni de khrteri. L'appauvrissement de la série et l'envahissement de -i>\, favorisé par l'attrait de la nouveauté, ont amené la destruction complète de l'ancien suffixe , qui a fini par mourir avec une vieille femme, épouse d'un kôlur.
On chercherait vainement le souvenir de -iri au dessous de Cellefrouin. A Saint-Claud, il a disparu dans la population ouvrière du bourg, mais il vit encore chez les cultivateurs et dans les hameaux.
POITEVIN -il, IR. -AN, -ANT, -EST (-;«)
La finale -<7, issue de -an libre en latin, qui a dû prendre naissance dans la région de l'Ouest, s'est substituée à la forme indigène ancienne -a dans tous les cas, sauf dans deux : />/<>, plane, et ot, altanum, qui est en concurrence avec oui. Nous disons donc : pâ, panem; vu), manum, d'où kô m e d ânul (Saint-Claud, d a »/<>; Nantcuil, ci la nul) « ça m'est à la main, il me semble », dimd, de -mane, pour d'anciens, pO, mô, dtmô (Saint-Claud), ou de plus anciens, pa, ma, dema, etc.
La nasale française -an, quelle qu'en soit l'origine, ne trouve naturellement aucun obstacle : etïrlotil, pàrlitf, vôlhl, tfcljJ, pri^ldà, etc.
-AIN, -PIN, -IN , -UN, -OIN, -IEN , IENNE Q , ili , y}, y?n)
La forme -il de pu « pain » a déjà vieilli. On ne la trouve plus au delà de la Charente, et à Cellefrouin même elle est actuellement' en voie d'être remplacée par la forme française -t : pc, me, dtmî ; fa, famem, a subi le même sort : je. Saint-Claud (bourg) et même le Masdieu ont déjà opéré l'échange directement entre pô et pc.
' Ma mère n'avait pas entendu dire pc avant de s'établir à Saint-Claud (1842).
Chez ma mère, la substitution n'est pas complète : pâ et pr ont trouvé chacun un emploi différent. Le morceau de pain a pris le nom français : dûn ntf dit pi « donne moi du pain ». Mais la tourte de pain a conservé la forme ancienne : pbrt ka- pà o fur « porte ce pain au four ».
Les autres mots en 4 (-ain, -/<•'/, -ein, -oin, -in et, selon la prononciation régionale, -un) entant sans aucune difficulté : humain, /W; vilain, vïll; républicain, rfpùbljk} ; nain, h}; sacristain, sâkrht}; germain, jàrme; chrétien, krcly}; ancien, Jsyï; musicien, tnn^hyè; moyen, tndyï; sainfoin, sèfwè; moins, mxiv; serein, M'rc; vin, ~Jè\ martin, mhrie; blondin, b[ôd}\ BOUDIN, bftd}; devin, dftf ; voisin, îi>-<\ et les diminutifs bUltôlc, meçrisic, salôpi, brun, hr' ; parfum, pàrfh, COMMUN, kûmc (cf. p. 234). Le patois actuel ne contient aucune trace d'un adjectif indigène sorti de -anum. Les formes françaises ont donc le champ libre. Les mots en -enum, -inum, -umen qui sont réguliers (pU, plénum; ft, foenum; lè, lenem; àlê, *alenum; ri, rem; bt\ bene; ei, canem; //, linum; (fini, caminum; mail, *mattinum; miïll, molendinum; pi, pinum; peri , patrinu m ; piiutml , *pergaminum ; limu^i, limovicinum ; busi « morceau » ; rôdi « rondin >> ; sanguin « cornouiller»; fr'uu, fresk-umf.n)soiu trop peu nombreux pour former une barrière sérieuse. Dé)à, on dit plus volontiers ry't (G1 J) que ri, ë byc que ibf, âfe que ait, frue que fruit. A Couture, on préfère même ane à an\. Mais, ce qui est caractéristique et qui prouve que les formes indigènes sont bien mortes, c'est que les gens de Cellefrouin raillent ceux de Saint-Claud parce que ceux-ci disent : v\ « vin », mhhi « médecin », vt\i « voisin »! Pour ce fait, ce sont des « Limousins ».
La langue a gagné à ces emprunts de nombreux adjectifs et un suffixe diminutif.
Les féminins correspondent naturellement aux formes françaises (ûtnïn, vllin, rfpitbltkfn, âsyfn, blôtlln, briin). Seuls, quelques mots en -ain ont le féminin en in (mm, sàkrislïn, jtlrmln). Ces derniers sont entrés tardivement dans le parler quand -in avait la valeur de e , et sous la seule forme du masculin, duquel, à l'imitation des mots nombreux qui font e in, on a tiré le féminin. Le mot rtpnbhkfn est entré directement.
La part que les dialectes de l'Ouest ont prise dans la propagation de ces formes se trahit par les mots poitevins que ;ontient cette catégorie : tntgrist}, bail « couverture que les meuniers mettent sur les sacs de farine qu'ils rendent par les temps de pluie », kîllc « sorte de huguenote oblongue à quatre pieds », <àÏÏ « éclairs de chaleur », riti} « sentier », vie « venin », pribè « provin » (Favre et Lalannc).
1 Un àbl brl « un habit brun »; mais kôfà bru « il fait brun (nuit) ».
Cette finale, correspondant A un -o\ libre en latin, a pour équivalent A Cellefrouin Elle n'a encore fait que peu de progrès dans la langue , quoiqu'elle paraisse définitivement établie A Jauldes, à Couture, A Nanteuil. Mais son étude n'en a que plus d'intérêt, car elle nous fait assister aux premières péripéties d'une invasion linguistique.
Le suffixe -on se présenta d'abord avec la série si nombreuse des mots en -tion, -sion qui apportait avec elle tant d'idées nouvelles. Les mots furent accueillis, mais non le suffixe. La forme équivalente -u était encore trop vivace; elle s'imposa. On fit donc : àbhyû, dànàsytt, ètîlsyû, kôdïsyiï, kôfh)tt, kiitmsyii, kôsdliisyït, ôHjç^syii, okiipthyiï.. prëvi^yii, prflvî^yû, dkâ^yii, etc. Dans le même temps, ces mots pénétraient dans le haut de la vallée par une autre voie, et prenaient la terminaison / :mtdsî, dandst, etc. Tous les mots français en -syô et en -$yô entrent dans ce cadre. Mais, après ce premier échec , le suffixe -on se présenta de nouveau , cette fois sur des positions inoccupées, ou moins bien défendues; et, porté par le conte ou la chanson, les récits militaires, les relations commerciales, etc., il passa : sadrïld, riàttô, saxon ; jantô, jeaxketos ; vâlâ, çj^ô, drâçô, biltàlô, hkàdrô, kljrô, clairon; ëspyô, kràl, crayon; flnkô, vxolô, ditblô « veau de deux ans » (poit.) bôl\>, jâfo, Mo, <;///<>, mdiô, kârlo, mollô , kdnsd caleçon, pàtâlô, sâlv savon, substitué A l'indigène *mi!hi, jdrçp, linul, piimd , rlc;odô, siïlô, kiirilô, pflstifô, kôpditti, màk'uw, kiipô, Jrïpii, pattv, milrô, pfillfô, mhiô. Le suffixe -ihi a pu s'imposer à échantillon, iriltilii. Après l'introduction de toute cette masse de mots, la finale -on a non seulement cessé de sentir l'étranger, mais elle commence même \ plaire et A se substituer aux terminaisons indigènes, en sorte que, à côté de Intljt, ràrbii, éprit, àbàdû, nous avons btïlô, fàrlx), ./>/<), tibàdè (G1). Ce n'est pas tout. Le suffixe -syû lui-même est entamé, on peut dire : cféhyô, àiisyô, et même .\tjp.\yô (G1), soupçon. Enfin, ce qui est l'indice d'un triomphe définitif, ce suffixe a pu servir A former un mot nouveau à l'aide d'un radical patois : dm'ijltsyo (G') tiré de dtm'tja « démanger ».
CONCLUSION
L'exploration philologique à laquelle nous venons de nous livrer dépasse en conséquences les limites étroites du cadre où elle est renfermée. Il en serait de même de toute recherche portant sur la langue vivante dans n'importe quel coin obscur de nos pays romans. Mais le village sur lequel nous avons concentré nos regards présente un intérêt particulier. Situé dans cette région moyenne qui sépare les plaines de la basse France du plateau central, sur les confins de deux' races différentes de mœurs et de caractère, l'une s 'orientant vers le Nord, l'autre appartenant sans conteste au Midi, il est bien placé pour nous révéler la direction des influences linguistiques propres aux deux régions qui se partagent la France et les péripéties de leur lutte séculaire.
A l'aurore de notre période linguistique, c'est le Midi qui domine sur les bords de la Charente, comme dans tout notre Ouest; c'est l'époque où la transformation du \v latin en t; gagnait le Poitou lui-même, et où la chute de Ys finale en roman se propageait jusqu'à une limite difficile aujourd'hui à déterminer.
Ce n'est que plus tard, après la transformation de I'a tonique libre en e et la chute des instantanées médiates vers le XIe siècle, que la partie inférieure de la vallée du Son entre dans la sphère d'influence du Nord, tandis que la partie supérieure reste fidèle .\ la tradition méridionale. Ce changement toutefois ne s'est pas fait d'un seul coup. Cellcfrouin modifie son orientation plus tôt que Saint-Claud qui se rattache à la région limousine par trois traits importants, la chute de Y s finale même devant les voyelles, la réduction de 1'/ finale en y et la conservation des voyelles longues toniques. Cellefrouin lui-même est en retard sur Ventouse par un traitement propre aux diphtongues finales au, ai qui le sépare de la région angoumoisine. Mais Saint-Claud se distingue de Nieul et surtout de Roumazières, Suaux et du pays limousin parr,/, 17 et les flexions nominales
Digitiz
fc*^— . - - --
du pluriel, qui lui sont communs avec l'Angoumois. Ainsi les domaines linguistiques s'échelonnent le long de cette rampe douce, la vallée du Son, qui tait communiquer comme deux mondes et deux civilisations.
Les transformations philologiques de cette époque ancienne présentent un caractère particulier : elles coïncident pour la plupart si exactement avec les limites des paroisses, qu'elles suffiraient presque toutes seules à déterminer les divers groupes qui s'étaient formés au sein de la population.
Mais bien différentes sont les modifications contemporaines, celles dont nous pouvons embrasser à la fois les premiers débuts et les derniers développements. Celles-ci ne suivent qu'une seule direction géographique et ne paraissent dépendre que des seules conditions physiques des lieux et des habitants. Nous avons vu les mouvements phonétiques partir d'un point déterminé, remonter graduellement la vallée sans que les divisions par communes soient pour rien dans leur marche, se propageant aux centres les plus actifs, débutant par les mots d'un usage le plus commun, s'annoncant a t'avance dans des lieux écartés, retardés ou accélérés par l'apport dans la population indigène d'éléments étrangers de provenances diverses, saisissant au berceau tes enfants et respectant les vieillards, mais parfois entraînant les personnes mûres qui suivent par un choix volon- 1 taire et réfléchi, tantôt se précipitant avec impétuosité, tantôt s'avançant pas ;\ pas, parfois même reculant en deçà des positions acquises pour recommencer de nouveau, jusqu'à ce qu'enfin ils se fixent, effaçant toutes les inégalités, comme s'ils n'avaient rencontré aucun obstacle et triomphé d'un seul coup.
On dirait une mer envahissante qui submerge ses bords. Dans sa marche victorieuse, le Mot monte toujours, recouvrant d'abord les parties basses et ne laissant émerger que des îlots, seuls témoins des limites primitives. Au début, on peut jouir du spectacle de la lutte que se livrent les éléments, on peut suivre les efforts de la mer, sa marche en avant, ses reculs momentanés, ses infiltrations, préludes d'une conquête définitive. Mais on vient trop tard, quand la lutte a cessé et que la mer dort tranquille sur les obstacles submergés.
Si telles sont les transformations vivantes, et que tout autres nous apparaissent celles qui ont été accomplies dans une période ancienne, ce n'est pas assurément que celies-ci aient obéi a d'autres lois; mais c'est que, depuis, elles ont été en partie recouvertes par des transformations nouvelles ou voilées par des emprunts postérieurs. Ainsi s'est faite ;\ peu près l'unité de langage dans certains groupes de population, paroisse, baronnie, archiprètré, et province même. Mais l'accord que l'on observe sur certains
CONCLUSION
points entre les limites de la géographie administrative et celles de la phonétique n'a rien de constant, trahissant par Jà une origine tout artificielle.
L'apport de cet élément étranger,, qui, dans certains cas, est le grand principe unificateur, mais qui n'est p.is le seul, nous vient du même point et suit la même voie que les modifications phonétiques, pénétrant peu A peu, timidement d'abord par des mots isolés, puis envahissant des classes entières et effaçant jusqu'aux dernières traces de certaines évolutions locales. C'est ainsi que, depuis le haut moyen âge, la ligne de démarcation que l'on s'est plu à tracer entre les dialectes du Nord et ceux du Midi n'a cessé de s'infléchir vers l'Iist et le Sud, et l'on peut prévoir que, s'il vit assez, le patois de Cellcfrouin, supprimant sans relâche par un travail moitié volontaire, moitié instinctif, les trait-, limousins qu'il renferme, n'apparaîtra plus que comme un dialecte de pute langue d'oïl et entrera dans la classe du français du .Sud-Ouest. Alors, si un Corlieu n'est pas 1A pour avertir que « le vieil langage angoumoisin a retenu beaucoup de termes... du limousin », le linguiste aura besoin d'être bien attentif pour n'être pas dupe de cette conspiration que trament, avec persévérance, contre sa bonne foi, des générations désireuses d'ennoblir leur langage.
C'est, pensera-t on, atlaire de race. Disons plutôt affaire de volonté : le pauvre subit l'influence du riche. Disons, si l'on veut, a fia ire de géologie, car la richesse vient du sol; affaire de pure administration aussi, car le pouvoir entraîne la considération. Les Limousins, rattaches au département de la Charente, ne veulent déjà plus être Limousins; ils sont Charcutais. Ainsi un nouveau groupement se fait : une nouvelle race se prépare et une nouvelle langue aussi.
Telles se montrent les évolutions phonétiques : libres dans leur marche, mais parfois voilées dans leurs résultats par des emprunts étrangers.
Mais il nous est permis de pénétrer plus avant dans la science des transformations du langage, et de porter nos regards sur le principe même déterminant de ces évolutions.
Ce principe est dans l'enfant. Ou bien c'est une tendance absolue et héréditaire qui le porte à modifier dans un sens déterminé le jeu des organes de la parole; ou bien c'est une nécessité imposée par la loi rythmique qui gouverne les organismes vivants.
Pourrions-nous remonter A une cause unique ? Peut-être. Réunissons tous les traits propres A caractériser une évolution dans ce qu'elle a deprimordial, en taisant abstraction de ses conséquences sur les groupements secondaires qui en sont nés, et dont la réduction s'impose pour ainsi dire d'elle-même.
i° Le point de départ d'une évolution phonétique ne réside pas dans une
LES MODIFICATIONS PHONÎ.T1UIKS DU LANOAGE.
cause accidentelle. Les transformations individuelles qui sont dues à des causes de cette nature restent isolées : ce sont des défauts de langue, et ceux qui en sont affligés ne font pas école; on les cite, on ne les imite
2° La cause déterminante de l'évolution est d'ordre général ; elle agit sur la masse de la population. C'est une sorte d'épidémie à laquelle personne n'échappe.
3° L'évolution est déjà préparée chez les parents; mais elle n'éclate que chez les enfants lorsque ceux-ci entrent en possession de la langue. C'est donc une conséquence de Yhcrèditè. lin effet, des parents, quittant un village où l'évolution est sur le point de se faire jour et se transportant dans un autre où celle-ci est moins avancée, n'arrêtent pas par ce fait la marche encore latente de l'évolution d ans leur famille. D'autre part, des parents, venus de villages plus archaïques, rendent, pour un temps plus ou moins long, leurs enfants réfractai rei a l'évolution qui se produit dans le lieu de leur nouvelle résidence.
4° La cause générale qui provoque l'évolution n'appartient ni à l'ordre intellectuel, qui n'a qu'une influence tout a fait secondaire sur les transformations phonétiques, ni aux organes auditifs, dont l'insuffisance ne se fait sentir qu'après les premières étapes de l'évolution, mais uniquement au système phonateur.
5" Cette cause n'agit pas en même temps sur l'ensemble de l'organisme vocal, comme ferait une loi générale de moindre effort ; mats elle exerce une action élective et, dans un groupe de générations, transitoire sur des points déterminés.
6° Considérée dans l'organe où elle se produit, l'évolution se manifeste par un défaut de coordination ou de précision dans les mouvements : prolongation ou anticipation du mouvement ou du repos, amoindrissement ou exagération de l'effort nécessaire. L'excès est rare ; le défaut est la régie.
7" La correction du mouvement est toujours recherchée par le sujet parlant. Ici l'instrument trahit la volonté. L'évolution est inconsciente.
8° L'évolution se fait jour d'abord entre les articulations les plus voisines, celles qui l'appellent naturellement; puis elle se propage \ tous les cas analogues : elle est progressif pour le son.
9° A ses débuts, l'évolution n'est pas invincible; elle traverse un moment critique, où elle peut être effacée momentanément par un effort accidentel, entravée par un exercice approprié et continu, ou même peu à peu détruite par des causes étrangères a la volonté.
pas.
CONCLUSION
io° L'évolution ne tarde pas à devenir nécessitante, et le son qu'elle affecte ne peut être emprunté d'un parler étranger sans en subir la loi.
n° L'évolution a une fin qui est marquée par ce fait, que le son sur lequel elle porte redevient prononçable et peut être emprunté.
12° La sphère d'action de l'évolution varie suivant les lieux. Circonscrite en d'étroites limites dans les pays de montagnes, elle occupe de vastes territoires dans les plaines. Dans les zones limitrophes, comme la notre, elle prend la forme d'une ceinture qui remonte peu a peu des parties basses vers les hauteurs : elle est progressii? pour le lieu comme pour le son.
Or, tous ces caractères trouvent, semble-t-il, leur explication dans l'hypothèse d'une sorte d'anémie, d'un affaiblissement graduel et transitoire des centres nerveux qui aboutissent aux muscles, siège de l'évolution.
Une cause de cette nature, à supposer qu'elle dépende des conditions générales de climat, de salubrité, de vie, doit être commune aux habitants d'un même village, d'une même région, et se manifester chez tous a peu près en même temps, plus tôt toutefois sur les bords fiévreux des rivières que sur les plateaux, et, au sein d'un même village, plus tôt dans les familles venues de la plaine que dans celles qui sont indigènes ou descendues des hauteurs; plus tôt même dans quelques sujets exceptionnellement délicats que dans l'ensemble de la population.
Un exercice constant neutralise chez les adultes les effets de cette anémie sur le langage; mais ce correctif manque aux enfants. Ceux-ci, trompés par un organisme qui ne répond qu'imparfaitement aux impulsions de leur volonté, croient dire ce qu'ils ne disent pas, et ne font aucun effort supplémentaire pour atteindre à la pureté absolue de l'articulation. C'est alors que l'évolution phonétique prend naissance. Dans la suite, elle suivra toutes les phases de l'anémie; elle progressera avec elle, et, suivant ses divers degrés, sera vincible ou nécessitante; elle s'étendra aux mêmes régions et finira en même temps : sans doute, les sons transformés ne remonteront pas la pente descendue, mais ceux d'où ils sont nés pourront être empruntés à d'autres langues ou renaître d'anciennes combinaisons; l'organisme aura reconquis sa vigueur primitive, et avec elle la puissance de les reproduire.
Quoi qu'il en soit de cette hypothèse dont la vérification physiologique ne saurait être entreprise ici', il n'en reste pas moins certain que c'est
1 Sans entamer la question, je puis au moins indiquer dans quel sens j'en chercherais la preuve. Nous savons par la vivisection quels sont les
LES MODIFICATIONS l'HONLTlQ.L'ES DU LANGAGE.
par un travail indépendant de notre volonté et dans son principe du moins entièrement soumis aux conditions de notre être physique que se transforment, dans une admirable unité, les sons du langage, le don le plus précieux qui ait été lait A l'homme par le Créateur.
nerfs qui concourent à la production de la parole, par exemple : la résection de l'un des nerfs pneumogastriques, pratiquée accidentellement chez l'homme, amène une modification dans le timbre de la voix (Béclard, Traité élémentaire de Physiologie, II, p. 507); les animaux auxquels ont coupe la branche externe du spinal n'émettent plus que des sons brefs (Jbid., p. Su); si l'on arrache un nerf spinal a un jeune chat, une seule corde vocale se rapproche du centre de la glotte, et l'animal ne peut rendre qu'un son grave; si l'on arrache l'autre nerf spinal, la glotte ne se ferme plus, et le cri est remplacé par une expiration souillante (IbiJ., p. 513); lorsqu'on coupe les nerfs hypoglosses sur un chien vivant, le mouvement de la langue est aboli (IbiJ., p. 514), etc. Or, si, au lieu de procéder par ablation des nerfs, on arrivait A en diminuer seulement l'activité, on devrait produire des modifications semblables à celles qui amènent les évolutions phonétiques. — Les homéopathes auraient-ils ce moyen ? Je trouve dans le Traité élémentaire de matière médicale du Dr Jousset, parmi les symptômes du LycopOiiium clavatum, par exemple : « propulsion au dehors et retrait alternatifs de la langue; claquement involontaire de la langue, etc.». D'autre part, les désordres dans les mouvements musculaires par lesquels se trahit l'évolution a son début, sont comparables à ceux qui accompagnent l'anémie nerveuse en général et semblent bien n'en différer que par une moindre intensité ; les défauts de langue, comme le bégaiement, le grassevement exagéré ou son contraire, le zézaiement, paraissent être de même nature que les évolutions phonétiques avec cette différence que, sous l'influence d'une cause accidentelle, l'anémie de certains nerfs phonateurs a atteint tout d'un coup un degré considérable; enfin, j'ai appris d'un médecin homéopathe que les exercices méthodiques, destinés à corriger ces vices de prononciation et A rendre aux muscles des organes vocaux leur vigueur naturelle, sont singulièrement favorisés par l'addition de médicaments dont le propre est d'agir sur les nerfs hypogasiriques, la moelle épinière ou la digestion.
APPENDICE