CHAPITRE VI Sainte Radegonde
Origine de sainte Radegonde et sa captivité. — Clotaire l'épousa
— Note sur sainte Conseilla. — Radegonde prend le voile de* mains de saint Médard, s'établit à Poitiers et y fonde le monastère de Sainte-Croix — Clotaire veut la reprendre : saint Germain l'en empêche. — Vie claustrale de Radegonde. — Sou voyage à Arles. — Ses relations avec Fortunat. — Ses poésie>.
— Son indifférence pour le dehors; sa sollicitude pour la paix entre les princes mérovingiens. — Ses austérités. — Son amitié pour le bénédictin saint Junicn. — Ils meurent tous demie même jour. — Révolte des religieuses de Sainte-Croix sous Chrodielde et Basine, princesses du sang mérovingien. — Elk coïncide avec l'arrivée de Colomban , le grand missionnaire celtique dans les Gaules.
In nidulo meo moriar.
Jonf xx:x , 1S.
E U giunse e levù ambo le palmiv Fircando gli oochi verso l'oriente, Como dicesse a Dr» : d' altro non cals-c-
Te Invis ante si divotamente Lo uscl de Ixicea è eon si dolci note Chc fece me a me uscir di mente.
E l' altro poi dolcemcntc e divoU- Seguilar lei por tutto l'inno intero Avendo gli occlii aile superno rote.
Putyat., c. vin.
Voici une douce et noble figure qu'il faut contempler un peu plus longuement : c'est celle de la sainte reine qui fut la première à donner l'exemple, depuis si fréquent, d'une tète couronnée soumise à la discipline commune des lois monastiques.
Sa vie, aussi agitée qu édifiante, aussi faite pour la poésie que pour l'histoire, fut contemporaine de tous les forfaits qui souillent les annales de la descendance de Clovis. Grande et généreuse en même temps que touchante et passionnée, elle nous représente non-seulement la sainte, mais la Germaine, avec son imposante majesté et son énergie presque farouche, dominées et transfigurées par la foi chrétienne. Elle inaugure dignement cette action prodigieuse de la vie religieuse sur les femmes et les reines des peuples barbares, qui a su placer des Radegonde et des Bathilde sur le trône et sur les autels dans un temps qui semblait livré en proie aux Frédégonde et aux Brunehaut.
Lors de l'expédition des rois Thierry Pr et Clotaire Ier au delà du Rhin, et de la guerre d cxl M ini- so» origine
nation qu'ils firent aux Thuringiens en «529, la fille sa ermite d'un roi de Thuringc tomba en proie aux vainqueurs. Elle s'appelait Radegonde1; et malgré son
1. Nuus avons sa vie écrite d'abord par deux contemporains, le po€te Fortunat, évéque de Poitiers, et Baudonivia, religieuse qu'elle avait élevée, puis par Hildebcrt, évoque du Mans au xir siècle. On peut encore consulter un travail curieux intitulé la Preuve historique des Litanies de la grande règne de France saincte Radegonde, par M'' Jean Fillcau, docteur et régent de l'Université, avocat du roy, etc.; Poitiers, 1M3, in-folio. Tout le monde a lu les pages que lui a consacrées M. Augustin Thierry, dans ses Recils mérovingiens. M. £d uard de Fleury, dans son Histoire de sainte Radegonde . Poiti» rs, 1843), et surtout le savant et regrettable abbé Gorini, dans son excellent ouvrage intitulé : Défense de l'Église catholique contre les erreurs h sforiques, etc. (Lyon, 1853, t. II, ch. 15 , ont très-utilement n dressé les erreurs qui déparent l'éloquente narratiou de l'illustre aveugle.
extrême jeunesse, sa rare et précoce beauté enflamma tellement les deux frères, qu'ils furent au point d'en venir aux mains pour se la disputer. Elle finit par échoir à Clotaire, le plus cruel et le plus débauché des fils de Clovis. La royale captive, arrachée par le droit du vainqueur à sa famille et à son pays, fut transportée dans une des villas de Clotaire, où il lui fit donner une éducation soignée et même littéraire, dans le dessein d'en faire un jour sa femme. Elle prit goût à l'étude, mais surtout à la piété; et loin d'aspirer à partager le lit et le trône de son féroce vainqueur, elle disait à ses jeunes compagnes qu'elle ne désirait rien tant que le martyre 1 .
Elle était plus loin encore d'oublier les scènes de carnage et de désolation qui avaient épouvanté son enfance. « A quelles larmes, » disait-elle trente ans plus tard, « n'ai-je pas été destinée? pauvre prisonnière traînée à l'ennemi, à travers les cendres de nia patrie et les débris du palais de mes aïeux!... J'ai vu toute ma noble maison déchue de sa gloire et captive d'un maître hostile! mon père égorgé le premier, puis mon oncle; leurs couronnes d'or jetées dans la poussière, leurs corps privés des honneurs funèbres et toute ma nation ensevelie dans
1. Vultu clegans... litteris erudila ... fi-equenter loqucns cum parvulis... martyr fieri cupiens. Acr. SS. Bollaxd., t. III Aug., p. &4,6S. — Elegantissima, speciosa nimis et venusta aspectu. VU. S. Juniani, c 5, ap. Act. SS. O. S. Ben., t. I, p. 293.
uq même tombeau ! J'ai vu les femmes traînées en esclavage, les mains liées, les cheveux épars, sans pouvoir même déposer un dernier baiser sur le seuil de leur foyer; Tune marchant nu -pieds dans le sang de son mari; l'autre passant sur le corps de son frère... J'envie les hommes qui sont tombés sous le fer des Francs. Je survis seule pour les pleurer tous , et toute Barbare que je suis, je n'ai pas assez de larmes. Je les cache cependant sous ma paupière humide , je comprime aussi mes murmures; mais ma douleur parle et proteste dans mon cœur1. »
Lorsqu'elle eut dix-huit ans et qu'elle sut que le roi faisait tout préparer pour ses noces, ell 1 s'échappa île nuit, dans une barque, du domaine situé »ur la Somme où on la retenait. Mais on l'eut bientôt reprise, etClotairc mit peu après sa prisonnière au nombre de ses reines , c'est-à-dire des femmes qu'il élevait au-dessus du rang de ses con-