‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 121 sur 177 · Mater honore mihi , soror autem dulcis amore · texte numérisé non relu

Mater honore mihi , soror autem dulcis amore

Quam pietate, fuie, pectoro, corde, colo. <.t>le*ti aflTectu, non crimtne corporis allo,

Non taru, sed h«x: ijuod spintus optai, aiuo. Tcstis adol Christ us...

Forttnat.. XI . 0.

Nous renvoyons de nouveau à la réfutation pûreinptoirc que M. Gorini a opposée aux suppositions erronées de MM. Ampère et Ati-u-tin Thierry sur celte liaison.

SOIS LES PHE.MIKHS MÉROVINGIENS. 34'J

pas même une ombre ne se présente a moi... El toi. Amalafroy, doux lils du frère de mon père, est-ce qu'aucun souci de moi ne vient mordre ton cœur? As-tu oublié ce qu'était pour loi Radegonde dans tes premières années, et combien tu m'aimais, et comment tu me tenais lieu du père que j'avais [>erdu , et de mère, et de frère, et de sœur? Une heure passée loin de toi me semblait éternelle; maintenant les siècles passent sans que j'entende jamais ta parole. Tout un monde gît maintenant entre ceux qui s'aimaient, et qui jadis ne se quittaient jamais. Si d'autres, par simple piété, vont à la recherche de leurs esclaves enlevés, a travers les Alpes, pourquoi suis-je oubliée, moi qui te tiens par le sang? En quel lieu es-tu ? Je le demande au vent qui siflle, aux nuages qui passent; je voudrais qu'au moins quelque oiseau m'apportât des nouvelles. Si la sainte clôture de ce monastère ne me contenait, tu me verrais arriver tout à cou;» auprès de toi. Je traverserais les plus grosses mers, en plein hiver, s'il le fallait. Ce qui eflïavc les matelots ne me ferait pas peur, à moi qui t'aime. Si mon vaisseau se brisait dans la tempête, je m'attacherais à une planche pour le rejoindre ; et si je ne trouvais aucun di bris , j'irais jusqu'à toi en nageant, épuisée! En te revoyant je nierais jusqu'aux périls de la traversée ; et si je me noyais en route , tu me ferais une tombe dans le sable, et lu pleurerais morte, en

l'enterrant, celle dont, vivante , tu dédaignes les larmes 4. »

Mais, si la sainte recluse permettait au littérateur s* tendresse italien d'évoquer en son nom ces images passionnées >« reugieoses. du passé, de sa patrie et de ses jeunes affections, il n'en apparaissait guère de trace dans sa vie religieuse. Tout au contraire, elle avait concentré sur sa famille monastique toute l'ardeur de sa tendresse2. Quand elle, voyait réunie autour d'elle sa jeune et nombreuse couvée, elle leur disait sans

1, Specto libcns aliquam si nuntiet aura salutcm,

Nullaquo de cunctis timbra pareil tis adest... An quod in absenu te nec mea cura remordet ,

AfTeitum dulcoru eladts amara lulit?

Vel racmur esto, tuis primcwis qualis ab annis,

Harualefrode . Ubi tune Radegundcs eram.

Quantum me quondam dulcis diloxens infans... Viserai in spatium , qu<> te minus hora referTct ;

Saxula nune fugiunt, nec tua verba fero... Inter amatoros totusque ititetjact't orbis... faïuuius alii , pietatis lege , requirunt , Cur ego pra-teroar, sanguine juncta pareras?... Qujp lora te tencant , si sibilat aura, reqniro; Nubila, si vol i les, pendula poaco locura... Pn. spera vel venions nimtia i'erret avis ! Savra monasterii si me non claustra tenerent. Improvisa aderam , qua rogione sedes...

Et quud nauta timet non pavitasset amans... Ad te venisscm, lassa, natante manu.

Cum te respicorem, pen*grina pertcla nega«som...

Vel tumulum manibus ferret arena tain... Qui spernis vitœ fletus, lacrjrmatun humares ...

M. Augustin Thierry a reproduit le texte complet de cette pièce, intitulée : De Excidio Thuringiœ ex persona Radegundis , à la fin de ses Récits mérovingiens, en profitant des variantes découvertes par M. Guérard.

Deque tui similis mihi cura sororibus ha?c est, Quas consanguineo cordis araorc colo...

SOUS LES PREMIERS MÉROVINGIENS. 3o<

cesse : « Je vous aime tant que je ne me souviens « plus ni d'avoir eu des parents, ni d'avoir épousé < un roi. Je n'aime plus que vous, jeunes filles « que j'ai choisies , vous , jeunes fleurs que j'ai <• plantées, vous, mes yeux, vous, ma vie, vous, « mon repos et tout mon bonheur1. » Ainsi entourée, elle savait se rendre étrangère à tous les bruits du dehors. Un soir, c'est Fortunat lui-même qui nous le raconte, vers la chute du jour, des musiciens passaient le long des murs du monastère en dansant et chantant en grand bruit. La sainte était en prière avec deux de ses sœurs : l'une d'elles lui dit gaiement : « Madame, je reconnais dans les airs « que chantent ces danseurs un de ceux que je « chantais moi-même autrefois. » — « En vérité, » répondit la reine, « j'admire que, appartenant au « Seigneur, tu te plaises h écouter ces bruits du « monde. » — « Mais vraiment, » reprend la sœur, « c'est que je retrouve là deux ou trois de mes « propres chansons. » — « Eh bien ! quant à moi , » réplique la reine , « je prends Dieu à témoin que « je n'ai pas entendu une seule note de cette mu- « sique profane2. »

1. In tantum dilexit, ut etium parentes vel regem conjugem se babuisse non reminiscerctur, quod fréquenter nobis dum predicabat, diccbat : ... Vos, mea lumina; vos, mea vita;... yjs, novella plantatio. Uaidomvia, Munialis cequalis, ap. Boliaxd., p. 77.

2. Inter cuoraulas et citharas... multo fremitu cantaretur... Domina, recognovi unam de meis canticis a saltantibus pnedicari... Vere , domina, duas et très hic modo meas canticas audivi quas tenui. Venvn-

Et cependant, toute dominée qu'elle fût par ces affections du cloître et la pensée du ciel, elle n'en conservait pas moins la plus vive sollicitude pour les intérêts de la maison royale et du pays où son mariage s., sniiiri'n.'e pavait fixée. Au plus fort des luttes entre ses deu\

P"iirla[>ai\ 1

n,..e os^rmr.s belles- filles , l'atroce Frédégonde et Brunehaut.

elle intervenait sans cesse pour prêcher la paix et la réconciliation. Le salut de la patrie, nous dit la fidèle compagne de sa vie, la préoccupait toujours; elle tremblait de tout son corps quand elle apprenait quelque nouvelle rupture. Tout en penchant peut-être du côté de Brunehaut et de ses enfants, elle embrassait tous les princes mérovingiens dans son amour. Elle écrivait à tous les rois l'un aprè> l'autre, puis aux principaux seigneurs, pour les conjurer de veiller aux. véritables intérêts du peuple et du pays. « La paix entre les rois est ma victoire, » disait-elle, et pour l'obtenir du Roi céleste elle faisait prier avec ardeur toute sa communauté, en redoublant pour son propre compte de jeunes, de pénitences et de charités1.

nus Fortin vr., loc. cit., p. 7 t. — Ces doux traits, que M. Tii.er y n'a pas jugé à propos de tirer des sources qu'il a si souvent citées eussent sufli pour rectifier son appréciation du caractère de lUdvgonde.

1. Sempcr de salute patrie curiosa... quia totos diligebat reges... Tuta tremebat, et quale-» litteras uni, talcs dirigeait altezi ut inte»so... pacem firmarent, patrke ne périrent. Siniilitcrct ad eoruro pn>ceres... I t, cis regnantibus, populi et patria salubrior reddcrotui . B.unoNiviA, loc. cit., p. 78. Cf. p. 80, sur Brunehaut. — C'est un première réponse à ce professeur qui écrivait, il y a quelque* au ces

Car cette femme, qu'on voudrait nous représenter comme u recherchant une sorte de compromis entre l'austérité monastique et les habitudes mollement élégantes de la société civilisée1, » était non-seulement la première à pratiquer ce qu'elle enseignait s*s suiemcs aux autres, mais elle s'infligeait de véritables tortures pour mieux réduire son corps en servitude. Il est vrai que, pleine d'indulgence pour ses compagnes, elle leur permettait des relations fréquentes avec des amies du dehors, des repas en commun, et jusqu'à des divertissements dramatiques, dont l'usage s'introduisait dès lors et s'est longtemps maintenu dans les communautés lettrées du Moyen Aire2. Mais elle se refusait à elle-même toute récréalion comme tout adoucissement à la Règle. Elle alla jusqu'à faire rougir au feu une croix de métal qu'elle imprima sur sa chair encore trop délicate à son gré, comme le stigmate sacré de son amour pour le Sauveur crucifié5.

Jusqu'à sa mort elle porta sur sa chair nue une Sull amiUé chaîne de fer qu'elle avait reçue en don d'un sei- ,c ^ictàn gneur poitevin nommé Junien, qui avait comme

que le mot de patrie était inconnu dans le monde chrétien avant la Renaissance.

1. Alg. Thierry, Récits mérovingiens, t. II, p. 153, 7« édition.

2. Barbatorias intus eo quod celebraverit... De tabula vero respondit, et si lusisset vivente Doinna Radegunde... De conviviis ait se nullam novam fecisse consuetudinem , nisi sicut actum est t>ub Dorana Radegunde. Grec. Tir., Hist., x, 2i5.— Cf. Ma<;mk, Journal des Savants, mai 1800.

Page 1