‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 123 sur 177 · Id., ib 'uL, 1. v, c · texte numérisé non relu

Id., ib 'uL, 1. v, c

SOLS LES PREMIERS MÉROVINGIENS. 3i7

faitrice dans la tombe, Chrodielde , irritée de n'avoir pas été élue à sa place, forma un complot contre la nouvelle abbesse, Leubovère, et sortit du monastère avec sa cousine et quarante autres religieuses, en disant : « Je vais trouver les rois mes parents « pour leur faire connaître l'ignominie qu'on nous « inflige, car on nous traite ici non pas comme des « filles de rois, mais comme des filles de misérables « esclaves. » Sans écouter les remontrances de l'évêque, elles brisèrent les serrures et [les portes, et s'en allèrent à pied de Poitiers à Tours, où elles arrivèrent haletantes, maigres et épuisées, par des chemins que les grandes pluies venaient d'abîmer, et sans que personne sur la route eût voulu leui donner à manger. Elles se présentèrent à Grégoire de Tours, qui leur lut la sentence d'excommunication que le concile de Tours avait prononcée contre les religieuses coupables du bris de clôture, les conjura de ne pas détruire ainsi la fondation de la sainte reine Radegonde, et leur offrit de les ramener à Poitiers. «Non, non, » disait Chrodielde, « nous <» irons trouver les rois. »

Grégoire obtint au moins qu'elles attendraient l'été. Le beau temps étant venu, Chrodielde laissa sa cousine et ses compagnes à Tours, et alla rejoindre son oncle Gontran, roi de Bourgogne, qui la reçut bien et nomma des évôques pour connaître des différends. Revenue à Tours , elle trouva que plusieurs des fugitives s'étaient laissé séduire et marier. Elle

Kii*.s s'en retourna à Poitiers avec les autres, et toutes

dans s'installèrent dans l'église de Saint-Hilaire, avec une li'i^Jm' troupe de voleurs et de bandits pour les défendre,

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disant toujours : « Nous sommes reines et nous ne « rentrerons au monastère que lorsque l'abbesse en « sera chassée. » Alors le métropolitain de Bordeaux vint avec l'évcque de Poitiers et deux autres de ses suiïragants, et, sur leur refus opiniâtre de rentrer, il leur dénonça l'excommunication. Mais les bandits qu'elles avaient pris à leur solde se jetèrent sur les évéques, les firent rouler sur le pavé de l'église, et cassèrent la téte à plusieurs diacres de leur suite. Une terreur panique s'empara du cortège épiseopal; chacun se sauva comme il put. Chrodielde envoya ensuite des gens pour s'emparer des terres du monastère, se faisant obéir par les vassaux à force de coups, et menaçant toujours, si elle rentrait au monastère, de jeter l'abbesse par-dessus les murailles. Le roi Childebert, le comte du Poitou, les évéques de la province de Lyon, intervinrent tour à tour, sans plus de succès. Cela dura ainsi toute l'année. Les froids de l'hiver contraignirent les révoltées de se séparer, car elles n'avaient d'autre gîte que l'église où elles ne pouvaient faire assez de feu pour se chauffer1.

1. Vado ad parentes meos reges... quia non ut fllise regum, se4 ut malarum ancillarum genite in hoc loco humiliamur... Pcdcstri itinerc... anhelaï et satis exigu»... Nequaquam, sed ad reges ibimu*... Quia regina* sumus», nec prius in monasterium nostruni ingrediemur.

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Cependant la discorde se mit entre les deux Nouées cousines, dont chacune prétendait commander, à v,olenccstitre de princesse du sang royal. Mais Chrodielde maintint sa suprématie; elle en profila pour prendre l'offensive et lancer sa troupe de bandits contre le monastère. Ils y pénétrèrent de nuit, les armes à la main, enfoncèrent les portes à coups de hache et en arrachèrent l'abbesse, qui , toute percluse de goutte et pouvant à peine marcher, s'était levée au bruit pour aller se prosterner devant la châsse qui renfermait la vraie Croix. Ils la traînèrent à demi nue jusqu'à l'église de Saint -Ililaire et l'enfermèrent dans le lieu qu'habitait Basine. Chrodielde donna ordre de la poignarder sur l'heure, si l'évêque ou tout autre s'efforçait de la mettre en liberté. Après quoi elle fit piller son ancien monastère de fond en comble : plusieurs religieuses furent blessées, et des serviteurs restés fidèles à l'abbesse lurent égorgés jusque sur le sépulcre de Radegonde. Basine, blessée par l'orgueil de sa cousine, profita du voisinage de l'abbesse captive pour faire mine de se réconcilier avec elle : mais ce fut sans résultat.

Les batailles et les meurtres continuèrent de plus belle, jusqu'à ce qu'enfin les rois Gontran de Bourgogne et Childebert d'Austrasie, oncle et cousin

nisi abbatissa ejiciatur foras... Cum effractis capitibus... Minans ut... abbatissam de muro projectam terrae dejiceret... Propter penuriam ligoi... Grec. Turox., Hist. eccl., I. ix, c. 3U, 43.

des deux principales coupables, prirent la résolution de mettre un terme à ce scandale sanglant. Us convoquèrent de nouveau lesévêques ; mais Grégoire de Tours déclara qu'ils ne s'assembleraient point jusqu'à ce que la sédition eût été réprimée par le bras séculier. Alors le comte de Poitiers, que toute la population de la ville semble avoir appuyé, fit une attaque en règle contre la basilique bâtie par Radegonde et transformée en citadelle. Ce fut en vain que Chrodielde fit faire une sortie à ses satellites et que, les voyant repoussés, elle alla au-devant des assiégeants, la croix à la main, en s'écriant : a Ne me faites rien, « car je suis reine, fille de roi , cousine et nièce de « vos rois ; ne me faites rien, sans quoi il viendra un « temps où je me vengerai de vous. » On épargna sa personne. Mais ses sicaires furent saisis et livrés à divers supplices. Puis les évêques procédèrent, dans l'église même qui venait d'être délivrée, au jugement de la contestation. Chrodielde, que la défaite n'avait pu abattre, se constitua l'accusatrice de l'abbesse Leubovère ; elle reprocha à cette pauvre goutteuse alitée d'avoir à son service un homme habillé en femme, de jouer aux dés, de manger avec des séculiers, et autres imputations encore moins sérieuses. Elle se plaignait en même temps de ce que ses compagnes et elles n'avaient pas de quoi manger ou se vêtir, et d'avoir été battues. L'abbesse se justifia sans peine; les deux princesses furent contraintes d'avouer qu'elles n'avaient aucun crime

capital, comme l'homicide ou l'adultère, à lui reprocher, tandis que les évéques leur représentaient des religieuses de leur parti qui étaient devenues grosses, à la suite du désordre où elles avaient été plongées. Elles n'en refusèrent pas moins de demander pardon à Leubovère , et , bien loin de là , elles menaçaient hautement de la tuer1. Alors les évéques les déclarèrent excommuniées et rétablirent l'abbesse dans le monastère dont elle avait été arrachée. Les princesses rebelles ne se soumirent pas pour cela; elles allèrent trouver leur cousin le roi Childebert, et lui dénoncèrent l'abbesse comme envoyant tous les jours "des messages à son ennemie Frédegonde. Il eut la faiblesse de recommander ses cousines aux évéques qui allaient s'assembler pour un nouveau concile à Metz. Mais là Basine se sépara définitivement de sa cousine ; elle se prosterna devant les évéques, demanda pardon et promit de retourner à Sainte-Croix de Poitiers pour y vivre selon la règle. Chrodielde au contraire déclara qu'elle n'y remettrait jamais les pieds tant que l'abbesse y serait, et on finit par lui permettre d'habiter près de Poitiers un domaine que le roi lui donna.

1. Statim cum gladio percute... Nolitc super me, qua?so, vint inferre, qu» sum région, filia régis, regisquc alterius consobrina... Sed vulgus parvipendens... Contra comitem et plebem... Quas credebamus innocentes monachas nobis protulerunt pnpgnantcs... De ejus interfectione tractarent, quod publiée sunt professa?. Gbkg.Tirox., Hist. ercl., 1. x, c. 16.

Ce contraslc confus de tant de forfaits avec tant de vertus; ces religieux chez qui la charité envers le prochain n'était égalée que par leur dureté envers eux-mêmes, et ces bandits commandés par des religieuses débauchées ; ces filles de rois francs et germains, les unes transfigurées par la foi et la poésie, les autres subissant ou infligeant les plus infâmes outrages; ces rois tour à tour féroces ou complaisants; ce grand évoque debout près du tombeau de son immortel prédécesseur, préchant à tous Tordre et la paix; les meurtres et les sacrilèges en face du culte passionné des reliques les plus vénérables; l'audace et la longue impunité du crime à côté de tous ces prodiges de ferveur et d'austérité; en un mot, toute cette mêlée de saints et de scélérats offre la plus fidèle peinture du long combat que livraient chaque jour la vertu et la dignité chrétienne à la violence des Barbares et h la mollesse des Gallo-Romains, énervés par la longue habitude du despotisme. Les moines et les religieuses furent les héros et les instruments de cette lutte. Avant de faire place à une période lumineuse et |>acifique sous les premiers Carlovingiens , nous la verrons durer deux siècles encore, pour renaître plus tard sous des formes nouvelles et contre de nouveaux adversaires.

En l'année même où ce scandale troublait toute la Gaule au midi de la Loire, à l'autre extrémité du

pays soumis à la royauté franque, au pied des Vosges, entre le Rhône et le Rhin, on vit naître le monastère fameux de Luxeuil, fondé par un missionnaire celte, saint Golomban, et destiné à devenir pour un temps la métropole monastique de la domination franque. C'est là qu'il faudra désormais chercher le foyer de la vie religieuse dans les Gaules, et étudier l'action des moines sur la royauté et le peuple des Francs.

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