‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 124 sur 177 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les Moines dans les forêts

Etat forestier de la Gaule au ve siècle. Envahissements de la solitude; saint Liéphard, à Meung-sur-Loire ; désorts en Gaule.

— Saint Seine, en Bourgogne. — Saint Imicr, dans le Jura.

— Saint Junien , en Limousin. — Les anachorètes des hois transformés en cénobites par rafflucuce qui les suit. — Saint Laumer, dans le Perche. — Saint Magloirc, en Armorique et à Jersey. — Donations des leudes, les unes acceptées, d'autres refusées; encore saint Laumer; mécontentements populaires. — Saint Malo. — Les moines et les brigands : saint Seine et saint Évroul.

Avant d'étudier Faction du grand missionnaire celtique et de ses disciples sur la ro vaille et le peuple des Francs, il importe de nous représenter un des caractères les plus prononcés de l'occupation des Gaules par les moines. On se tromperait gravement en supposant qu'ils aient choisi les villes gallo-romaines ou les bourgades populeuses pour y fixer leurs principaux établissements. Ce n'était pas dans des cités épiscopales, comme Poitiers, comme Arles, comme Paris, qu'ils se plaisaient le plus ou qu'on les trouvait en plus grand nombre. On les y rencontrait presque toujours, grâce au zèle des évêques qui les recherchaient et les atti-

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raient à eux. Mais leur impulsion propre, leur instinct naturel, je ne sais quel courant de sentiments et d'idées toujours dominantes chez eux, tout les entraînait loin des villes et même des campagnes fertiles et peuplées, vers les forêts et les déserts qui couvraient alors la plus grande partie du sol de noire patrie.

C'est là surtout qu'ils se délectaient, c'est là qu'on aime à les voir aux prises avec la nature, avec ses obstacles et ses dangers; c'est là qu'on retrouve celte surabondance de séve et de vie qui signale partout le printemps des origines monastiques et qui a fait, pendant deux siècles, des forets de la Gaule une sorte de Thébaïde.

Du reste, entre cette sombre et sauvage nature de l'Europe, passée des serres de Rome à celles des Barbares, et l'infatigable activité des solitaires et des communautés religieuses, il y avait moins encore une lutte laborieuse qu'une sorte d'alliance inlime et instinctive dont le vif et poétique reflet anime plus d'une page des annales monastiques. Rien n'est plus attrayant que cette sympathie morale et matérielle entre la vie religieuse et la vie de la nature. Pour celui qui pourrait y dévouer assez de loisir et d'attention il y aurait là de quoi remplir d'études charmantes toute une vie. On nous pardonnera de nous y arrêter quelques instants, en nous bornant d'ailleurs à ce qui touche les moines de la Gaule au vr et au vu* siècle.

LES MOINES ET LA NAÎTRE. 3ii'J

Lorsque les disciples de saint Benoît et de saint Colomban vinrent fixer leur séjour en Gaule, la plupart de ses provinces offraient un même et triste aspect. La tyrannie et la fiscalité romaines d'abord. Eimhi^mem puis les ravages des invasions barbares, avaient ia >0mo.uv rendu au désert, à la solitude, des contrées entières. Tel pagus qui, du temps de César, avait fourni des milliers de combattants contre l'ennemi commun, n'offrait plus que quelques populations éparses à travers des campagnes livrées à elles-mêmes, qu'une végétation spontanée et sauvage venait chaque jour disputer à la culture, et qui se transformaient graduellement en forêts. Ces forêts nouvelles rejoignaient peu à peu les immenses massifs de bois sombres et impénétrables qui avaient de tout temps couvert une portion importante du sol de la Gaule1. Un exemple, entre mille, constat" ces envahissements de la solitude. Sur la rive droitr de la Loire, à cinq lieues en aval d'Orléans, dans cette contrée qui est aujourd'hui le jardin de la France, le castrum gallo-romain de Magdunum. qui occupait le site de la ville actuelle de Meun.^. s .m Mepuard avait complètement disparu sous les bois, quand Mi ung -sur-Loire le moine Liephard vint au vi* siècle, accompagné tTcv

1. Cette question a été parfaitement traitée par M. Alfred Munv. dans son ouvrage capital intitulé : /,es Forfls de la France dans l'antiquité et au moyen Age^ inséré an tnmc IVf des mémoires présentés à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Je lui du;plusieurs des détails et des citations qui vont suivre.

moines d'occ. ir. Î4

d'un seul disciple, y porter ses pas; à la place de nombreuses populations qu'on y avait vues jadis, il n'y avait plus que des arbres dont les tiges et les branches entrelacées formaient une sorte d'impénétrable retranchement1. C'est ainsi encore que Colomban ne trouva plus que des idoles abandonnées au milieu des bois, sur le site de Luxeuil qu'avaient naguère occupé les temples et les thermes des Romains*.

Ces fameuses forets druidiques où se célébraieut les sacrifices des anciens Gaulois, et que consacrait

Etal foroiier

de h rou e le culte rendu aux vieux arbres, si universellement

du

*r au vn« sJwic. pratiqué par toute l'antiquité païenne depuis les bords du (îange jusqu'à ceux du Tibre; ces éternelles ténèbres qui inspiraient aux Romains une terreur religieuse, avaient donc non-seulement conservé, mais encore beaucoup accru leur formidable empire. Après six siècles écoulés, on pouvait plus que jamais reconnaître la fidélité du tableau qu'en avait tracé le chantre de la Pharsale :

1. E>t autem nions in Aureliancusi pngo... in quo ab amrjuis castrum fucrat axlificatum, quod crudeli Wamlalorum vaslatioue ad solum usque dirutum est. Ncminc autem rémanente habitatore, nemoribus hinc inde succresceutibus, locus idem qui claris hoiniuum conventibus quondam replebaturviu densissimam redai tus est solitudinem. Cujus abstrusa latibula venerabilis Liephardus petiit. Act. SS. O. S. B., t. I , p. 1 15. — Cf. le passage suivant de la Vie de saint Laumer: Secessit in locum quem o!im priscorum habitatorum manus extruxerat, sed jam vastitas succrescentium frondium et totum obduxerat. Ibid., p. 325.

2. Ibi imaginum lapidearum dénotas vicina saltus densabat. Jo.vis Vit, 5. Cvlumbani.

Lucus erat longo nunqunm violatus ab acvo, Obscururn cingens connexis aera ramis, Et gclidas alte submotis solibus uni bras. Hune non ruricolœ Panes, nemorumque potentes Silvani, Nympbopque tenent , sed biirbara ritu Sacra Deum , struclaï diris idtaribus arœ... Arboribus suus horror inest f...

Là où le temps n'avait point encore suffi pour enfanter de ces immenses futaies dont les sommets semblaient toucher aux nuages 2, ou de ces arbres gigantesques qui témoignaient de l'antiquité des forets primitives, la culture et la population n'en avaient pas moins disparu devant les envahissements des essences forestières de moindre espèce. Assurément on ne voyait pas partout de ces pins magnifiques qui couronnaient les cimes des Vosges et les flancs des Alpes, ni de ces chênes dont quarante hommes pouvaient à peine mouvoir le tronc abattu, comme celui que fit renverser l'abbé Launomar dans la vaste forêt du Perche 3; mais le sol cultivable était partout usurpé par des taillis où l'érable, le bouleau, le tremble, le charme, préparaient le terrain à une végétation plus imposante

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