‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 125 sur 177 · Lican. PharsaL, lib. nr · texte numérisé non relu

Lican. PharsaL, lib. nr

2. Erat silva longum nunquam violata per œvurn, eujus arborum suromitas pene nubes pulsabat. Vit. S. Sequani, c. 7. — On voit par les mots soulignés que l'écrivain monastique du vu* siècle savait son Lucain par cœur.

3. Vasta tractus Perticœ solitudines... Annosam quercum... immensa» molis... tanti ponderis ut vix a quadraginta viris portaretur... Act. SS. O. S. BM t. I, p. 318, 324.

où surtout les halliers de ronces et d'épines, d'une dimension et d'une épaisseur formidables, arrêtaient les pas et torturaient les membres des malheureux qui s'y aventuraient *. C'étaient ces régions intermédiaires entre les grandes forets et les champs, entre les hautes montagnes et les plaines cultivées, que l'on qualifiait trop justement de déserts, parce que la population les avait abandonnées, en attendant que les moines y eussent ramené la fertilité et la vie. Dans la seule partie septentrionale du pa\> occupé par les Burgondes, au nord du Rhône, on comptait, au commencement du vie siècle, si\ grands déserts : le désert de Reome entre Tonnerre usdésem et Montbard, le désert du Morvan, le désert du

de

ta Gauïe Jura, le désert des Vosges, où Luxeuil et Lure allaient prendre naissance, le désert de Suisse entre Brienneet Lucerne, enfin le désert de la Gruyère, entre la Savine et l'Aar 2. Du reste, la Savoie et la Suisse n'étaient guère alors qu'une vaste foret, dont le nom seul est resté, en français, au pays de Vaud (pagus Waldensis) , et, en allemand, aux quatre

1 . Spinœ et vêpres : il n'y a guère de vie de saint fondateur dimonastère où l'on ne retrouve la meution de ces ennemis végétaux. De là aussi plusieurs noms d'abbayes : Roncereium, le Ronceray, à Angers; Spinetum^ depuis Boheries; Sphiosus locus, Kspinlieu; Spinalium, Épinal, et tous ces noms de localités qui se reproduisent dans presque toutes nos provinces : l'Épine, VEspinay, la Ronciere. le Roncier, la Ronceraye.

2. Voir l'excellente carte du premier royaume de Bourgogne, p.ir le baron Roget de Belloguet, ap. Mémoires de V Académie de Dijon, 18V -48, p. :U3.

cantons primitifs de Lucerne , Schwitz, Uri et Unterwald (die Waldsttaten) , où une bordure de bois impénétrables entourait le beau lac qui les réunit *. Plus on avançait vers le nord, et plus les régions forestières étaient étendues et profondes. Même dans les provinces les moins dépeuplées et les mieux cultivées, à travers les terrains et les climats les plus doux, de longues lignes boisées s'étendaient du nord au midi et du levant au couchant, servaient à mettre les plus vastes massifs forestiers en communication les uns avec les autres, sillonnaient toute la Gaule et l'enveloppaient comme d'un vaste réseau d'ombre et de silence.

Jl faut donc se figurer la Gaule entière et toutes les contrées voisines, toute la France actuelle, la Suisse, la Belgique et les deux rives du Rhin, c'està-dire les contrées les plus riches et les plus populeuses de l'Europe moderne, couvertes de ces forêts, comme on en voit à peine encore en Amérique, et comme il n'en reste plus le moindre veslige dans l'ancien monde. Il faut se représenter ces masses de bois, sombres, impénétrables, couvrant monts et vallées, les hauts plateaux comme les fonds marécageux; descendant jusqu'au bord des grands fleuves et de la mer même ; creusées ça et là par des coure d'eau qui se frayaient avec peine un chemin à travers les racines et les troncs renversés ; sans

J. Wald en allemand veut dire à la fois forêt et montagne, c'est Je sallits des Latins. Y. Maury, op. cit.

cesse entrecoupées parties marais et des tourbières où s'engloutissaient les bétes et les hommes assez malavisés pour s'y risquer; peuplées enfin par d'innombrables bêtes fauves dont la férocité n'était guère habituée à reculer devant l'homme, el donl plusieurs espèces ont depuis presque complètement disparu de nos contrées.

Pour s'enfoncer dans ces terribles forets, pour lm moioes affronter ces animaux monstrueux , dont la tradik/rTèts. lion est restée partout, et dont les débris sont parfois exhumés, il fallait un courage dont rien dans le monde actuel ne saurait donner l'idée. Dans ce qu'il reste aujourd'hui de forets et de déserts à conquérir en Amérique, l'homme moderne pénètre armé de toutes les inventions de l'industrie et de la mécanique, pourvu de toutes les ressources de la vie nouvelle, soutenu par la certitude du succès, par la conscience du progrès, et comme poussé par le poids immense de la civilisation du monde qui le suit et le soutient. Mais alors rien de tout cela ne venait au secours du moine, qui abordait sans armes, sans outils suffisants, souvent sans aucun compagnon, ces profondeurs sylvestres. Il sortait d'un vieux monde ravagé , décrépit , impuissant, pour se plonger dans l'inconnu. Mais aussi il y portait une force que rien ne surpasse ni n'égale, la force que donnent la foi en un Dieu vivant, protecteur et rémunérateur de l'innocence, le mépris de toute joie matérielle, la recherche exclu-

sive de la vie surnaturelle et future. Il avançait donc, invincible et serein, et, le plus souvent sans qu'il y pensât , il frayait un chemin à tous les bienfaits du travail et de la civilisation chrétienne.

Les voilà donc, ces hommes de prière et de pénitence, qui sont en même temps les hardis pionniers de la civilisation chrétienne et de la société moderne; les voilà qui entament par mille coins à la fois tout ce monde de la nature sauvage et brute. Ils s'enfoncent dans ces ténèbres, ils y portent avec eux la lumière, une lumière qui ne s'éteindra plus: et cette lumière, gagnant de proche en proche, va partout allumer des foyers qui leur serviront de phare sur le chemin du ciel, — Ibunt de claritale in claritatem l, — et qui seront pour les peuples qu'ils instruisent et qu'ils édifient des centres de bénédiction et de vie : In lamine luo videbimm lumen 2.

Ils y entrent, quelquefois la hache à la main, à la tête d'une troupe de fidèles à peine convertis, ou de païens surpris et indignés, pour abattre les arbres sacrés et déraciner ainsi la superstition populaire. Mais bien plus souvent ils y pénètrent, avec un disciple ou deux tout au plus, à la recherche de quelque retraite profonde et solitaire, inaccessible aux

Page 1