Ps. xxxv
hommes, et où il leur sera permis d'être tout à Dieu.
Aucun obstacle, aucun danger ne les arrête. Plus la noire profondeur des forets est effrayante, plus elle les attire S'il faut se glisser en déchirant ses vêtements à travers des sentiers tellement tortueux et étroits, tellement hérisses d'épines, que Ton |>eut à peine y poser un pied après l'autre sur la même ligne, ils s'y hasardent sans hésiter. S'il faut ramper ^us des branches entrelacées pour découvrir quelque étroite et sombre caverne obstruée par les pierres et les ronces, ils sont prêts. C'est en approsjim seine chant à genoux d'un tel repaire, dont les bêles «..ur^igne. fauves elles-mêmes redoutaient l'entrée, que le t %8o. prêtre bourguignon Sequanus adresse à Dieu cette prière: « Seigneur, qui as fait le ciel et la terre, qui te rends aux vœux de celui qui t'implore, de qui dérive tout bien, et sans lequel sont inutiles tous les efforts de la faiblesse humaine, si tu m'ordonnes de me fixer dans cette solitude, fais-le-moi connaître et mène à bien les commencements que tu as déjà accordés à ma dévotion. » Puis, se sentant inspiré et consolé par sa prière, il commence à cette place même la cellule qui a été le berceau de l'abbaye et du bourg actuel de Saint-Seine 2.
1. Inter opaca quseque nemorum et lintra abditissima ferarutn. Vita S. Karilefi, c. 9.
2. Cullis quidam artuosus... taotum angustu», atquc sentuosus, ut... viv pedem pes sequeretur, impedioute densitate ramomm... ves«
Li;S MOINES ET LA NATURE.
Là où la caverne naturelle leur manque, ils se construisent un abri quelconque, une hutte de branchages ou de roseaux 4, et, s'ils sont plusieurs, un oratoire avec un petit cloître. Tantôt ils se creusent une cellule dans le roc, où le lit, le siège, la table, sont également taillés dans la pierre vive; tantôt (comme saint Calais dans un désert du Maine), en rencontrant au fond des bois les débris d'anciens édifices abandonnés, ils les transforment en cellules et en chapelles, au moyen de quelques rameaux entrelacés à ces pans de mur ruinés2.
Quand le cours de la liturgie leur ramenait la magnifique énumération des victoires de la foi des patriarches, tracée par saint Paul dans son Èpître aux Hébreux , où il dépeint Abraham attendant avec confiance, dans les cabanes de l'exil, la fondation de la ville éternelle qui a Dieu pour architecte3, ils devaient se reconnaître à ce texte sacré :
(imcntorum diseerptione... Tune se curvantes solo tenus... Ita implicite inter se ramorum frondes... ut ipsius etiam ferae formidarent arcessum... Ad squalidam silvam... Extemplo parvac cellula?, in quo loco genua ad orationcm fixe rat , fundamenta molitus est. Vit. S. Seqttani, c. 7, 8, ap. Act. S. O. SS. B., t. I.
\. Tugurio frondibus contexto. Vita S. Launom., c. 7. — Cellulam sibi virgis contexens. Vita S. Lifardi, c. 3. — De virgultis et frondibus construxere tugurium. Quod claustro parvulo ojusdera materiaî circumcingcntcs... Vita S. Ebrulfi, c. 8.
'2. Jo altitudine eremi... Ilcperit... parietes vetusti aediflcii sehio labentes, dignitatem tamen pristinam ipsius operis vestigiis protestantes... Cellulam intra parietinas supradicti sedificii viraine lento contexit. Vita S. Karitefi, c. u.
:j. In casulis babitando cura Isaac et Jacob cohœrcdibus repro-
In casulis habitando. Ils pouvaient se dire que c'étaient bien là les casulœ, c'est-à-dire les cabanes, les cellules de l'exil. Alors, la nuit, couchés sur la dure, et le jour, défendus contre toute interruption par d'épais ombrages ou d'inabordables défilés, ils se livraient aux délices de la prière et de la contemplation, aux visions de l'avenir céleste.
Parfois aussi l'avenir des grandes œuvres dont ils jetaient à leur insu la semence sur la terre se révélait instinctivement à leur pensée. Le noble Imier, revenu de son pèlerinage à Jérusalem pour chercher une retraite inaccessible dans les montagnes de son pays natal, entend d'avance retentir, pendant le silence de la nuit, le son des cloches du monastère qui un jour remplacera son ermitage, a Cher frère, » dit-il à son unique compagnon,
Saint Imier
m « n'entends-tu pas celte cloche lointaine qui m'a
RauiMeU*.
« déjà trois fois réveillé? — « Non, » repond le
Vers 610 J 1
serviteur. Mais lui se lève et se laisse guider par le son mystérieux à travers les hauts plateaux et les gorges étroites de la vallée du Doubs jusqu'à la fontaine jaillissante où il se fixa et qui a gardé son nom jusqu'à nos jours1. Ailleurs, et dans ce Li-
missionis ejusdem. Expectabat cnim fundanicntababentcm civitatem, cujus artifex et conditor Deus. Hebii., xi, 9-10.
1; Per novem auoos brève illud quod quievit super rnpes jacuît... Culmen inontis ascendit... Per sonitum campanœ... Audisae, mi frater, si^num quod ego audio? Nequaquam... Breviar. Ms. de la bibl. de Berne, ap. Tkoi;iixat, Monuments de Vevéché de Bâle, I, 37. Per in via montium, vallium, silvarumque ac per loca asperrima
niousin longtemps célèbre par le nombre et l'austérité de ses solitaires, c'est Junien, le fils d'un compagnon de Clovis, qui dès l'âge de quinze ans avait tout abandonné pour se réfugier dans une cellule ignorée aux bords de la Vienne; il n'en sortait que pour aller prier au fond des bois, à l'ombre d'une immense aubépine. C'est sous cet arbre en fleur saint Junien qu'on l'enterra après quarante ans de cette vie Limousin, sainte et rude, et l'aubépine ne disparut que pour faire place à un monastère, qui a servi de berceau à la ville actuelle de Saint-Junien1.
Le but principal de tous ces religieux n'était point de former des communautés au sein des forets. Ils n'y cherchaient que la solitude, ils y voulaient vivre en anachorètes plutôt qu'en cénobites. Les uns, et en grand nombre, après avoir fondé ou habité des monastères et y avoir vécu de la vie commune, aspiraient à une vie plus parfaite encore et à finir leur carrière, comme saint Benoît avait commencé la sienne, dans quelque caverne ignorée
aquarumquc decursiones... Vie ms. provenant de la biblioth. d'Hauterive, publiée par M. Kohi.eïi, dans les Actes de la Société jurassienne d'Émulation, — Le bourg de Saint-lmicr est aujourd'hui l'un des centres les plus florissants de l'industrie horlo^ère dans le Jura bernois.
1. In quodam ipsius silvoo cacumine... subter quamdam arborcm quae spina dicitur, et in vulgari nostro aubespi nuncupatur. Maleu, Chron. Comoduliacense, p. li, éd. Arbcllot. 18*8. Cf. Grec. Tin., de Glor. Confess., c. 103. - On a déjà distingué ce saint Junien d'un autre saint du même nom, abbé de Maire en Poitou, et ami de Hadegonde; voir plus haut, p. 354, en note.
des humains. Saint Benoît lui-même avait d'ailleurs inscrit en tête de sa Règle que, pour être bon anachorète, il fallait avoir appris à lutter contre le diable sous la règle commune et avec le secours de ses frères; c'était, selon lui, un apprentissage nécessaire avant de s'engager dans ce qu'il appelle le combat singulier contre les tentations de la chair et de la pensée1. D'autres, plus nombreux, cédaient à l'impérieux attrait qui les entraînait au fond des bois, non-seulement pour se dérober aux discussions, aux violences, aux guerres cruelles dont tout chrétien de ce temps était le témoin et trop souvent la victime, mais pour fuir le contact des autres hommes et y jouir du silence de la paix et de la liberté.
Vain espoir, du reste! leur solitude inspirait bientôt trop d'envie et leur austérité trop d'admiration, pour être longtemps respectées. Heureux quand ils n'entendaient retentir autour de leurs cellules que les rugissements des bêtes fauves :
Nunc exaudiri gemitus ira'iiuo Iconum
Vincla recusanlum, et sera sub nocte rudeiUum
Saivire, ac formai maguorum ulula re luporum.
Souvent, en eiïet, quand au fond de leurs chapelles,
1. Qi«i non cou version is fervorc novitio, sed monasterii probationc diuiurna, didicerunt contra diaboluin, multorum solatio jam docti , pugnare , et bunn inslruoti fraterna ex acie ad singularem pugoam rremi , securi jam sine consolutione alierius, so'a manu vel brachio contra vitia carnis vol cogitationum , Deo auxiliant*, Miffictunt pugnare. //cj., c. 1.
recouvertes de joncs ou de ramées, ils célébraient leur ollice nocturne, les hurlements des loups accompagnaient leur voix et servaient comme de répons à leur psalmodie de Matines1. Mais ils redoutaient bien plus les pas et la voix des hommes. Quelquefois, au milieu de la nuit, l'exilé volontaire, qui se berçait de l'espoir de rester à jamais oublié ou inconnu, entend frapper à la porte de sa hutte. Ce sont d'abord quelques petits coups révérencieux et timides : il se tait, pensant que c'est une épreuve du démon. On insiste; il ouvre, il interroge: « Que me veut-on? Pourquoi venir me poursuivre u dans mon réduit solitaire? Qui étes-vous? » On lui répond : « Un pauvre pécheur, ou un jeune « chrétien, ou un vieux prêtre fatigué du monde2, a — Mais que me voulez -vous? — Me sauver « comme vous et avec vous, apprendre de vous « le chemin de la paix et du royaume de Dieu. » Il fallait bien admettre cet hôte que Ton n'avait ni attendu ni désiré. Le lendemain ou le surlendemain il en arrivait un autre, puis d'autres encore. Les anachorètes se voyaient ainsi transformés en cénobites, et la vie commune s'établissait
1. In primis ibidem construxit oratorium de virguhis... Fréquenter contigit, sicut ipse oobis referre solebat, quod nocluruis temporibus, dum in capella virgea matutinos cantabat, lupus e contra do foris stabat, et quasi psallenti murmurando respondebat. Ounnn. Vital, 1. m, p. 132, éd. Leprevost.
2. Fores ipsiuscellube lento etsuavi ictu reverenter pulsarecœpit.. . Pu tans pu Isa tio liera bujusmodi e\ illusionc d;nmoniaca proce*sisse . Chron. Comod.i l. c.
«t«?s bois iran>forniès en
involontairement et inopinément au sein des forets les plus reculées.
D'ailleurs, ils avaient beau fuir de solitude en us snartaoï-ëu* soijtucie; jjs étaient relancés, atteints, entourés,
importunés sans cesse, non plus seulement par des ■lajgrîcux. disciples ambitieux de vivre comme eux de silence et de prière, mais par les populations elles-mêmes. Rassurées et confiantes, et se familiarisant à leur tour avec les voûtes ténébreuses où les avaient précédées ces hommes de paix et de bénédiction, de travail et de charité, elles y suivaient leur piste, et, quand elles les avaient découverts, c'était un assaut continuel, les uns apportant des offrandes, les autres demandant des aumônes, des prières, des conseils, tous implorant la guérison de toutes les Afflocnre douleurs du corps et de l'âme. Les riches affluaient
qu'ils aittient , .
dan* comme les pauvres, pour peu que la main de Dieu
les Corel.'. . «.«i-» w i
ou des hommes les eut affliges. Les veuves et les orphelins, les boiteux et les aveugles, les paralytiques et les épileptiques, les lépreux et les possédés surtout, apparaissaient en foule, en quête d'une vertu et d'une science également surnaturelles à leurs yeux.
Les solitaires se dérobaient avec modestie à l'exersahit u.uncr °'r0 ^° 'a puissance miraculeuse qu'on leur attriie i'erchc. buait. Quand l'abbé Launomar, qui de berger était t\ers39o. devenu étudiant, puis cellérier d'un monastère de Chartres et enfin anachorète au fond de ce grand désert du Perche, qui attirait alors tant d'amants de
la solitude, fut atteint et découvert par une foule de solliciteurs, parmi lesquels un père désolé qui lui présentait son fils estropié à guérir : « Vous en u demandez trop, dit-il, à un homme pécheur1. » Le même sentiment animait le noble Magloire, l'un des missionnaires bretons et successeur de Samson à Dol. Lorsque, après avoir abdiqué son évèché pour vivre en ermite dans l'île de Jersey, que saioi vag or,. Ghildebert, comme on Ta vu, avait donnée au Annonce
el
monastère breton, le seigneur d'une île voisine, a j^c> . riche à cent charrues, dit la légende, et pourvu d'innombrables bateaux de pêche, vint lui demander de rendre la parole à sa fille unique qui, malgré son riche héritage et sa rare beauté, ne pouvait pas trouver de mari, parce qu'elle était muette: « Mon fils, » lui répondit Magloire, « ne nie tour- « mentez pas : ce que vous exigez n'est pas du res- « sort de notre fragilité. Quand je suis malade, je «c ne sais pas si c'est pour en mourir ou pour en « guérir. Comment donc, n'ayant aucun pouvoir « sur ma propre vie, pourrais-je éloigner d'autrui a les calamités permises par Dieu? Retournez chez u vous, et offrez à Dieu d'abondantes aumônes pour « obtenir de lui la guérison de votre fille. » Il finit cependant par céder aux instances de ce père, qui
1. Inter opaca nemoruin .. Vasta tcetus Pcrticœ soliludine. VU. S. Launomari, c. 5 et 6. Vasta» expetunt Pertici saltus solitudines. Vit. S. Karilefi , c. 9. — Cf. Vit. S. Uobini , c. 6. — Grandcm ab homine peccatorc poscis rem : taraen uostras sumens culogias reduc ad propria filium tuum... Quibus acerptis sanum reduxit filium.
3ai LES MOINES ET LA NATURE.
lui donna le tiers de tout son Lien, et par obtenir de Dieu le miracle nécessaire1.
Ce même Magloire, en quittant son évêché pour la solitude, s'était vu poursuivre par une foule si nombreuse, si avide de consolations et d'enseignements, et en même temps si prodigue de dons et d'aumônes, qu'il en avait été tout désespéré. Le visage baigné de larmes, il avait été raconter ses douleurs à son successeur sur le siège de Dol. « Non, » disait-il, « je ne puis plus rester à la « portée de tout ce monde : je veux fuir et cher- « cher quelque lieu abrupt et inaccessible, où ja- <( mais homme n'a pénétré ni ne pénétrera, où « aucune trace humaine ne pourra me suivre. » L'évèque l'écouta en silence et lui permit d'épancher sa douleur pendant quelques heures, puis il le réprimanda doucement et lui fit comprendre qu'il ne pouvait pas dénier aux pauvres du Christ le vrai froment de la vie spirituelle, ni refuser de prendre sur lui le doux fardeau des douleurs de tout ce peuple, dont Dieu lui tiendrait compte au centuple. Magloire l'écouta et lui obéit, et bientôt, au lieu de la cellule solitaire qu'il avait rêvée, il se vit à
1. Hausit specicm carnis ab arccalti sanguinis... Ad predicandum populo ejusdem linguae... Qui liect terram, ut aiunt, eentuin peue verteret aratris... Divitcm censum non sine magno dolore alieno sorvabat haeredi. Huic unica filia jam nubilis et nimia pulchritudine... Sed quiaofhcio linguae... destituta... a nullo sub nominc dotis expttebatur... Fili, noli mibi molcstus esse, nam hoc quod requiris non est nostrae fragilitatis. Vita S. Maglorii, c. 1, 3, 29.
la tète d'une communauté de soixante-deux religieux1.
Parmi les leudes et les autres possesseurs du sol, il y en avait ainsi beaucoup à qui la reconnaissance d'une guérison obtenue, ou l'admiration des vertus que déployaient les solitaires, suggéraient la pensée de s'associer à leurs mérites et à leur courage par des donations territoriales, et surtout par la con- dom^hs . cession de ces forêts dont ils étaient nominalement icude», les seigneurs et les propriétaires, mais dont ils abdiquaient volontiers le domaine en faveur des serviteurs de Dieu, qui s'en faisaient les colonisateurs. Tel fut, entre mille autres, Ragnosvinthe, homme illustre et maître d'un vaste territoire dans le pays chartrain : ayant appris que l'abbé Launomar était venu s'établir dans un endroit de ses domaines autrefois habité, mais alors envahi par la végétation, le leude, enflammé par l'amour de celui dont il vénérait l'image dans l'homme de Dieu qui s'était fait son hôte, lui fit abandon perpétuel de la propriété d'un canton de bois soigneusement délimité2. 5M-
1. Irrigata facic lacrymis, qualia et quanta a multitudine vulgi pcrpessus est rctulit... Pro certo novcris me hinc in promptu egressurum, et ad locura ubi nulla existant hominis vestigia... Mine recédera et abrupta expetere... Spiritualis alimonise pauperibus Christi qua illîs vivere est tri lieu m. . Horum populorum molestias circa te eiagitatas perspiccre debes onus levé. Yita S. Maglorù, c. 10 ut 11.
2. Vir illustris, satis locuples et latissimorum fundorum posses- &or... Tactus amoris ejus i^ne, quem in Dei homiue artius venerans attende bat, tradidit ci locum in quem vir sanctaa ingressus fuerat... ti de jure suo in ejus dominationem perp^tuo transfudit ipsi et
IIOIXKS O'OCC. I!. 2">
ie» unes Les moines ne refusaient pas ces donations lorsle» autre» qu'elles leur venaient d'une origine légitime et refuse». naturei|e< Majs \\ ne faudrait pas croire qu'ils fussent
prêts à tout recevoir et de toute main, car ce même Launomar, à qui un autre noble, se sentant malade à mort, avait envoyé quarante sols d'or comme prix des prières qu'il lui demandait, sut très-bien les renvoyer, parce qu'il se doutait que cette somme provcna t des rapines dont le moribond était coutumier. En vain le porteur de ces largesses l'avail-il poursuivi jusque dans son oratoire , sous prétexte d'y prier avec lui, et avait-il déposé ses pièces d'or sur l'autel, en ayant soin de les montrer et de les peser une à une pour les faire valoir. « Non, » dit l'abbé, « reprenez votre argent et reportez-le vile à « votre maître ; dites-lui de ma part que cet argent » est un argent mal gagné, qui ne peut servir ni à « prolonger sa vie ni à changer la sentence de « Dieu contre ses péchés. Dieu ne veut pas de sait crifices nés de la rapine. Que votre maître se hâte « de restituer ce qu'il a pris, car il mourra du mal « qui le tient. Quant à nous, parla bonté du Christ, u nous sommes assez riches, et, tant que notrelbi u ne faiblira pas, il ne nous manquera rien1. »
posteris ejus... quem ctiam propriis finibus optime undique detenninavit. Vita S. Launom., ap. Act. SS. O. S. B., 1. 1, p. 3*2 1
1. Vir nohilis Ermoaldus Domine... Scd devotus miles Do mi ni accipere récusa bat... Pergo cito, fili... Pccunia liœc mortem diviuamque nequit prohibere sententiam, eo quod illius acquisitio injuste facta ait; pro se laboret, quia raorùjtur... Pecunia Uta, o hoiuoî ini-
Et cependant, malgré cette réserve, il ne man- Mécontentement quait pas dès lors de gens à qui ces générosités qS^L» inspiraient un mécontentement jaloux. Même en *s donation». Armorique, où la dévotion envers les moines semblait naître en quelque sorte du sol avec la foi dont les moines y furent les premiers apôtres, on voyait des chefs du rang le plus élevé céder à ce sentiment et l'exprimer hautement. Le Breton Malo, qui avait consacré les nombreuses donations qu'il avait reçues à doter un monastère de soixante et dix religieux attachés à son église épiscopale, se vit forcé de quitter son diocèse et d'émigrer une seconde fois devant les rumeurs de tous ceux qui le dénonçaient comme un envahisseur, disposé à capter toute la province et à ne laisser aucun héritage aux habitants ou à leurs descendants.
Souvent aussi, c'étaient des importuns ou des u,s ,uoines recrues d'un autre genre qui veraient troubler leur brfglan(1> solitude. L'état de la Gaule n'était que trop propre à encourager la formation et la durée de ces habitudes de brigandage qui se sont perpétuées à travers tous les progrès de la civilisation dans beaucoup de pays modernes, et que l'on retrouve encore de nos jours en Espagne et en Italie. Quelques-uns se contentaient de voler les outils du solitaire qui n'avait
qua est... Qui Deo sacrificium de rnpina parât... Nuntia domino tuo, ut injuste sublata restituet... Nos Christo propitio bonis omnibus abundamus, et, si fîd* non inflrmamur, nihil nobis décrit... Vita S. Launom.y p. 320, 32.%.
pas d'autres richesses, ou de lui dérober Tunique vache qu'il avait amenée à sa suite; mais le plus souvent c'était à la vie même de l'intrus qu'en voulaient les bandits. Les forêts servaient naturellement de repaires à ces bandes de brigands dont le vol était la seule ressource, et qui ne reculaient jamais devant l'assassinat pour mieux dépouiller leurs victimes. Ils ne pouvaient voir qu'avec déplaisir les moines leur disputer la possession de leur domaine jusqu'alors incontesté, y pénétrer plus avant qu'eux-mêmes et de façon à dérouter parfois leur avidité, en les engageant à leur suite dans d'inextricables détours1. Ils étaient d'ailleurs toujours tentés de croire que ces hôtes étranges venaient y enfouir ou peut-être y chercher quelque Saint Ltunuuur trésor. L'abbé Launomar, dont la légende résume ie rem*, la plupart des incidents de la vie forestière des fondateurs monastiques, se voit un matin entouré d'une troupe de bandits qui avaient passé toute la nuit à le chercher. Mais en le voyant paraître sur le seuil de sa hutte de branchages, ils furent effrayés et tombèrent à ses pieds en lui criant merci. « Mes « enfants, » leur dit-il, u pourquoi m'implorez- « vous? Que venez- vous chercher ici? » Et lorsqu'ils lui eurent confessé leur intention homicide, il leur dit : « Que Dieu ait pitié de vous. Allez en
1. Bovem a prasepio solvcntes abduxcrunt... Latrunculi... nu*quam aditum invenientcs quo se de solitadiue invia foras extrahore possent Vita S. lMnnom.% c. 420.
u paix. Renoncez à vos brigandages, afin de mé- « riter la merci de Dieu. Quant à moi, je n'ai point « de trésor ici-bas. C'est le Christ qui est mon seul « trésor1. »
Presque toujours les moines désarmaient ainsi les brigands par leur bonté, leur douceur, leur aspect vénérable; ils les amenaient à la pénitence, et souvent même à la vie religieuse, en les prenant pour compagnons et pour disciples.
Ce Séquanus, dont nous racontions plus haut le tranquille courage et la fervente piété, avait été prévenu que les abords de l'impénétrable forêt où il allait s'aventurer étaient occupés par des bandes d'assassins que l'on qualifiait même d'anthropophages. « N'importe, » avait-il répondu à celui do ses proches qui se croyait le propriétaire de cette région, et qui lui donnait ces renseignements, « montre-moi seulement le chemin pour y arriver, « afin que, si mes désirs sont dictés par un instinct a divin, toute la férocité de ces gens se change en « la douceur de la colombe. » Et, en effet, dès qu'ils eurent appris qu'il s'était fixé près de leurs cavernes et qu'ils eurent été le voir, de loups ils devinrent agneaux; ils se firent eux-mêmes ouvriers
1. Pcr ta m n oc te m... errantes ut eum interficcrent,.. Putabant illum aliquam pecuniam in deserto servare. Oiluculo autem facto, rident se repente in conspectu ejus,.. sub parvo tugurio. . Parce nobis, vir Dei, parce... Filioli , ut quid parci vobis petitis? Ccssite a latrociniis... Pecuoia vero nostra Christus est. Act. SS. O. S. B., 1 1, p. 318, 329.
pour le servir, pour l'aider, lui et les siens, à abattre les arbres voisins, à creuser les fondations et à élever les murs de son monastère1, samt Kvroui Pendant que ceci se passe près des sources de la NeuTirie. Seine, les mêmes faits se produisent non loin de 517-596. son embouchure. Ici c'est Ebrulphe, noble seigneur neustrien, qui renonce à la vie conjugale et à la faveur des rois pour s'enfoncer dans les sauvages solitudes de la foret d'Ouche, dans le Pagus Oximenais2, qui servait de repaire à de nombreux brigands. Un de ceux-ci le rencontre : « 0 moine! » lui dit-il, (i qu'est-ce qui peut vous amener dans « cet endroit! Ne voyez-vous pas qu'il est fait pour « des bandits et non pour des ermites? Pour habiter « ici, il faut vivre de rapine et du bien d'autrui; « nous n'y souffrirons point ceux qui veulent vivre « de leur propre travail, et d'ailleurs le sol est trop « stérile, vous aurez beau le cultiver, il ne vous « donnera rien. » — a J'y viens, » lui répond le saint, « pour y pleurer mes péchés : sous la garde « de Dieu, je ne crains les menaces d'aucun homme « ni la rudesse d'aucun labeur : le Seigneur saura
1. Est mihi locus hercditario, ni fallor, jure pcrdebitus, sed loci illiuft finition, be&tiarum more, carnibus humains ac cruoribus depascuutur... Mihi locum monstra... Erat quippe spelunca latronum... Ex lupia quasi oves facti sunt... lnstabant structores operis ii qui ad vénérant flnitimi, par» fundaminis consolidai juncturaa... pars umbrosœ silv» nemora detruncare. VU. S. Sequani, c. 7, 8.
3. Ce nom fut plus tard traduit |>ar le mot Hiesmois, et servit à désigner un arclridiaconc du diocèse de Scez. J. Desnoïeks, Topogr. ecclés. de la France au Moyen Age, p. 106.
« Lien dresser dans ce désert une table pour ses « serviteurs, et toi-même, tu pourras, si tu veux, « t'y asseoir avec moi. » Le brigand se tait, mais il revient le lendemain, avec trois pains cuits sous la cendre et un rayon de miel, rejoindre Ébrulphe : lui et ses compagnons deviennent les premiers moines du nouveau monastère depuis célèbre sous le nom du saint fondateur1. Ce lieu que chacun fuyait fut bientôt le refuge de l'indigence : l'aumône y régna au lieu de la rapine, et à tel point que, comme un jour un pauvre avait dû être repoussé parce qu'il ne restait à la naissante communauté que la moitié d'un pain, Ebrulphe fil courir après, pour lui porter cette moitié, comptant pour lui et ses frères sur les aumônes du ciel. Elles lui manquèrent si peu, qu'il put encore fonder et gouverner quinze autres monastères2.
1. Ouchc ou Saint-Êvroul , au diocèse de Lisieux ; en latin Uticum, monasterium Ulkense.
2. Admodum nobili ortus prosapia... Nobilitatis larapade clarus , mox innotuit Chlotario régi... cœteris prselatus maximum in palatio obtineret locum... Quae silva densitate arborum horribilis, crebris latronum discursibus... O monachi ! qu» turbationis causa nostras partes coegit adiré?... An nescitis quia hic est locus latronum et non beremitarum?... arra infructuosa, vestraque labori ingrata invenistis... Non habeo, inquit (minister), nisi dimidium paiiis quem reservo servulis nostris. Nam caetera sec un du m jussum tuum erogavi... Cito curre et largire... Accipe, Domine, eleemosynam quam tibi abbas misit... Ecce ante solis occasum quidam clitellarius pro foribus cellula? visus est , pane et vino sufficienter onustus. Orderic Vital, 1. vi, p. 600, 012.