CHAPITRE II
Les Moines et les bêtes fauves
Les moines et les veneurs : Brachio et le sanglier, à Menât. — Droit d'asile pour le gibier. — Saint Calais et son buffle; Chil* debert et Ultrogotue. — Saint Marculphe et son lièvre. — Saiat Gilles et sa bicbe. — L'abbesse Ninnok. — Saint Desle et Clotaire II. — Saint Basle et son sanglier. — Saint Lauroer et sa biche. — Empire surnaturel des moines sur les animaux , suite du retour de l'homme à l'innocence. — Les miracles dans l'histoire. — Vives, Tite-Live, de Maistre. — Les moines et les bètes dans la Thébaide. — Gérasime et son lion. — Saint Martin et ses plongeons. — Saint Benoit et son corbeau. — Les moines et les oiseaux en Gaule : saint Maixcnt; saint Valéry; saint Calais; saint Malo; saint Magloire. — Sites des monastères indiqués par les animaux : Fécamp. — Saint Thierry ; saint Berchaire , à Hautvillers. — Domestication des bêles fauves par les moines : légendes celtiques : les loups et les cerfs : Hervé, Pol de Léon, Colodocus. — Saint Léonor et les cerfs au labour.
Les moines Ce n'étaient là, du reste, ni les seules rencontres, tes teneurs, ni les seules relations que valait aux moines de la période mérovingienne leur exil volontaire dans les bois. A l'autre extrémité de l'échelle sociale, ils excitaient les mêmes sentiments de surprise et de sympathie. Ils étaient sans cesse découverts et dérangés par les rois et les seigneurs qui passaient à la chasse tout le temps qu'ils n'employaient pas à la
guerre. Tous les Francs de haute condition et leurs fidèles se livraient à cet exercice avec une passion que nulle autre ne surpassait dans leur vie. Dans les vastes forêts qui couvraient la Gaule, ils rencontraient, non-seulement un gibier innombrable et inépuisable, mais encore et surtout des animaux d une taille et d'une force assez redoutables pour leur offrir tous les périls et toutes les émotions de la guerre. L'élan, le buffle, le bison et surtout Y Crus (Auè'rochs), si renommé par sa férocité, c'étaient là des adversaires dignes du combattant le plus intrépide, du prince le plus belliqueux. Mais c'était là, au milieu des forêts, que les attendait la religion; et pendant qu'ils ne pensaient qu'à se récréer, qu'à poursuivre les bêtes fauves, elle faisait surgir devant eux des apparitions aussi imposantes qu'imprévues qui les pénétraient d'émotion et de respect. Parfois le spectacle de ces solitaires voués au service de Dieu suUisait pour convertir à la vie religieuse le cavalier qui tombait sur eux au moment même où il comptait frapper sa proie de l'épieu ou du javelot. Il en fut ainsi de Bracchio, Bra.rbio
on
jeune veneur tburingien, attaché à la personne du Auvergne duc franc d'Auvergne, et amené peut-être, comme r,«9 Radegonde, du fond de sa patrie lointaine, à la suite de la conquête de la Thuringe par ce même fils de Clovis qui avait su écouter et honorer l'esclave Porcianus1. Ce Bracchio, encore sauvage comme
i. Voir plus haut, p. 291.
son nom, qui signifiait petit de l'ours, passait sa vie à chasser dans les vastes forêts de chênes qui couvraient encore le nord de l'Auvergne. Entraîné un jour à la poursuite d'un énorme sanglier, il Fatteint au seuil de l'ermitage où vivait en anachorète un noble Arverne, Èmilien, que les bêtes fauves avaient appris à respecter. Les chiens s'arrêtent et n'osent forcer la bête; le jeune chasseur descend de cheval, salue le vieillard et se repose auprès de lui. Le Gallo-Romain ouvre ses bras au Germain et lui parle de l'infinie douceur de la solitude avec Dieu. L'ourson l'écoute, s'éloigne sans répondre, niais déjà décidé dans son cœur. Désormais il s'applique à apprendre à lire et à écrire, en s'adressant pour cela aux clercs ou aux moines qui se rencontrent sur son chemin. Au bout de trois ans, il peut lire le psautier. Puis, son maître mort, il va rejoindre Émilien, qui lui lègue son ermitage, où Ton vint le chercher pour rétablir la discipline déjà relâchée à Menât, ce vieux monastère dont on admire encore l'église mutilée, sur les bords pittoresques de la Sioule1.
1. Nomine Bracchio quod in eorum lingua interpretatur ursi caiulus... puer discernit non sine grandi admiratione quod aprum, quera inchoaverat sequi ferum, in conspectu senis mansuctum adstare videbat ut agnum. Grec Tuno*M Vitm Patr.y c. 12. Malgré l'autorité de Grégoire, il est permis de croire que bracchio (en vieux allemand bracke) veut dire le petit du chien et non de l'ours. — Menât est aujourd'hui un chef-lieu de canton du Puy-de-Dôme. Il reste de l'abbayo de Menât, rétablie au vir siècle par saint Menelé, une église
Mais le plus souvent ces rencontres avaient pour résultat des donations ou des fondations inspirées à la munificence des princes et des grands par le souvenir des impressions diverses et profondes que laissaient dans leur âme le langage et l'aspect de ces hommes de paix et de prière, ensevelis dans le plus épais des bois. Presque toujours leur intervention en faveur des animaux que poursuivaient les puissants chasseurs, l'espèce de droit d'asile qu'ils avaient établi pour le gibier de leur voisinage, amenaient des incidents qui se racontaient au loin, se transformaient, s'embellissaient à plaisir en se gravant dans la mémoire des peuples, et s'associaient par un lien indissoluble à la renommée et à la grandeur des nombreux monastères dont l'origine remonte à ces traditions silvestres.
Tandis que les chefs et les clients de l'aristocratie Droit d'asile gallo-franque ne pénétraient que par intervalles, auprès
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et pour le seul plaisir de la destruction, sous ces ombrages où s'écoulait la vie entière des moines, ceux-ci vivaient naturellement dans une sorte de familiarité avec la plupart des betes fauves qu'ils voyaient bondir autour d'eux, dont ils étudiaient à loisir les instincts et les mœurs, et qu'il leur était facile, avec le temps, d'apprivoiser. On eût dit que, par une sorte de pacte instinctif, ils se respectaient
encore belle et curieuse, préservée d'une reconstruction vandale, de 1843 à 1817, par l'intelligence et le dévouement du curé, M. Maison.
les uns les autres. Dans les innombrables légendes qui nous dépeignent la vie religieuse au sein des forêts, on ne voit aucun exemple d'un religieux qui ait été dévoré ou même menacé par les animaux même les plus féroces; on ne voit pas non plus qu'ils aient jamais songé à se livrer à la chasse, fussent-ils même poussés par la faim, dont ils ressentaient souvent les dernières extrémités. Comment donc s'étonner qu'en se voyant pourchassé et atteint par d'impitoyables étrangers, le gibier allât chercher refuge auprès de ces paisibles hôtes de la solitude qu'ils habitaient ensemble? Et surtout comment ne pas comprendre que les populations chrétiennes, accoutumées pendant la suite des siècles à trouver près des moines aide et protection contre toutes les violences, aient aimé de bonne heure à se rappeler ces touchantes légendes qui consacraient, sous une forme poétique et populaire, la pensée que la demeure des saints est le refuge inviolable de la faiblesse contre la force1?
L'un des premiers et des plus curieux exemples de ces relations entre les rois et les moines, où les bêtes des bois servent d'intermédiaire, est celui de Childebert et du saint abbé KarilelT. Karileff était un noble Arverne qui, d'abord moine à Menai,
1. M. Charles Louandre, dans un article intitulé V Épopée des animaux (Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1853), a parfaitement compris et décrit les relations des moines avec les bêtes fauves dans les forêts de la Gaule.
puis compagnon de saint Avit et de saint Mesmin à saintes Micy, dans l'Orléanais, avait (ini par se réfugier m» buffle, avec deux compagnons dans une clairière fertile des 1 7m bois du Maine. Tout en cultivant ce coin de terre inconnu, il y vivait entouré de toutes sortes d'animaux et, entre autres, d'un buffle sauvage, dont l'espèce était déjà rare dans cette contrée, et qu'il avait réussi à apprivoiser complètement. C'était un plaisir, dit la légende, de voir le vénérable vieillard debout à côté de ce monstre, occupé à le caresser en le frottant doucement entre les cornes ou le long de ses énormes fanons et des plis de chair de sa robuste encolure; après quoi, la bête reconnaissante, mais fidèle à son instinct, regagnait au galop les profondeurs de la forêt.
Childebert, le fils de Clovis, est, comme nous chiideben
l'avons déjà dit, le grand héros des légendes mo- uurog.ihe. nastiques ; il devait aimer aussi passionnément la chasse que pas un de ses ancêtres ou de ses successeurs, car dans presque toutes les traditions où il est question de lui on le voit occupé à cet exercice. Arrivé dans le Maine, avec la reine Ultrogothe , pour s'y livrer à sa récréation ordinaire, il apprend avec bonheur qu'on a vu dans les environs un bufïle, animal déjà presque inconnu en Gaule. Tout est disposé, dès le lendemain, pour que cette chasse extraordinaire réussisse à souhait : les arcs et les flèches préparés à la hâte, la piste de la bête recherchée avec soin dès le point du jour, les chiens
d'abord tenus en laisse, puis làehés et donnant de la voix à plein gosier ; l'historien du solitaire donne tous ces détails avec tout l'entrain d'un veneur consommé. Le buffle éperdu court se réfugier auprès de la cellule de son ami, et quand les chasseurs approchent, ils voient l'homme de Dieu debout devant la béte comme pour la proléger. On va prévenir le roi qui accourt indigné, et à la vue de KarilefTcn prière et du buffle tranquille auprès de lui, s'écrie d'un ton furieux : « D'où vous vient «cette audace, misérables inconnus, d'envahir « ainsi une forêt de mon domaine sans concession, « et de troubler la noblesse de ma vénerie ?» Le moine essaye de le calmer et proteste qu'il n'est venu dans ce site inhabité que pour y servir Dieu loin des hommes et nullement pour mépriser l'autorité souveraine ou troubler le gibier royal. — « Je « t'ordonne, » reprend le roi, « à toi et aux tiens, « de vider ces lieux sur-le-champ : malheur à vous, « si l'on vous retrouve ici! » Cela dit, il s'éloigne avec mépris : mais à peine a-t-il fait quelques pas, que son coursier s'arrête; il a beau labourer de l'éperon les flancs saignants du cheval, il ne peut avancer d'un pas. Un Gdèle serviteur l'avertit de se calmer. Childebert l'écoute, puis se retourne vers le saint, met pied à terre, reçoit sa bénédiction, boit du vin d'une petite vigne que le solitaire avait plantée près de sa cellule, et, tout en trouvant ce vin assez mauvais, il baise la main vénérable qui le lui offre,
puis finit par lui faire donation de tout le domaine du fisc royal dans ce canton, afin d'y construire un monastère. Le saint refuse d'abord la donation, mais consent plus tard à accepter l'espace de terrain dont il pourra faire le tour en une journée monté sur son âne ; et c'est dans cette enceinte que s'éleva l'abbaye qui est devenue la ville actuelle de Saint-Calais4.
De retour auprès de la reine, Chidebert lui raconte son aventure. Ultrogothe, déjà très- portée pour les moines2, se sent dévorée du désir de contempler à son tour le saint reclus. Elle lui envoie demander la permission d'aller l'entretenir, et lui promet, s'il y consent, de lui faire donner'en entier et en toute propriété le vaste domaine dont il n'occupait qu'une partie. Mais KarileIT lui oppose un refus opiniâtre. « Tant que je vivrai , » dit-il à l'envoyé de la reine, « je ne verrai jamais visage de
1. Parcutibus secundum seculi dignitatem clarissimis ortus... Locus tantummodo feris eremique familiarissimis animant ibus perdus... Erat spcctabilc videre bubulum, qui in ea provincia difficile est inventu... Lento ungue setas inter cornua mulccntem, nec non colli toros atquc palearia tractantem... At furus hoc contractatu velut benedictione donatus pnepeti curnu vastas repetebat solitudines... Signa ejus itincris diu ri mata reperiunt... acres molossos funibus absolvunt... canum latratui credentes... Invcnimus in quodam tugurio hominem nobis incognitum...post tergum illius adstantem bubulum... Unde vobis, o incognito personae! tantapraesumptionisaudacia, at ausi sitis... nostrse venationis dignitatem... muiilarc... Est aliquid vini quod parva vitis hic inventa atque exculta olicuit... Poculum rex... pro dantis dignitate potins quam pro sui saporc suscepit... Simnncs, Vita S. Karttefi, c. *, 1 l, 20.