‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 128 sur 177 · Voir plus haut pagos 3 1G et · texte numérisé non relu

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« femme, et aucune femme n'entrera jamais dans

« mon monastère. D'où peut venir, d'ailleurs, à

« celle reine une telle envie de voir un homme

« défiguré par le jeûne, par les travaux rustiques,

« aussi souillé et aussi couvert de taches que le

« caméléon? D'ailleurs, je connais les ruses du vieil

« ennemi : il faut se défier, jusque dans l'horreur

« de ce désert, des tentations qui ont fait perdre à

« Adam la possession du paradis, avec le bonheur

« de la vie et les entretiens de Dieu. Dites donc à

u la reine que je prierai pour elle, mais qu'il ne

« convient pas à un moine de vendre à une femme

« la vue de sa figure, et que, quant à son domaine,

« qu'elle le donne à qui elle voudra. Dites-lui que

« les moines n'ont pas besoin de grandes posses-

« sions, ni elle de ma bénédiction; celle qu'elle

« espère de nous, ses serviteurs, elle l'aura en res-

« tant chez elle1. »

saint Marcoij.he Le même Childebert, mais déjà radouci et réconet

>on tievre cilié avec les habitudes des moines, nous apparaît dans la légende de saint Marculphe, cet intrépide abbé du Cotentin, dont on a déjà vu les exploits contre les pirates saxons2, et les bonnes relations avec le roi de Paris. Avant de mourir, l'abbé de

î. Omniafisci illius, in cujus parte résident, oi attribuant... Uade talia régime ut tantopere me videre exoptet diutinis cliaincleonti* coloribus iucultum... Non deect nos... vendere nostrum inulieribus aspectum... Fisci sut partem cui libuerit attribuât. Vita S. Kanlefi, c. 28. — Cf. Yepls, Coronic. gênera!., t. I, p. 193, 195.

± Page '293.

Nanteuil voulut aller demander au roi la continuation des nombreuses donations que les monastères fondés par lui avaient déjà reçues. Comme il approchait de Compiègne, où résidait alors Childebert, et que, pour se reposer des fatigues de la route, il s'était arrêté dans un pré sur les bords de l'Oise, • voici les veneurs du roi qui viennent à passer en poursuivant un lièvre. La bête, après maints détours, court se réfugier sous la robe de l'abbé. A cette vue, l'un des chasseurs l'apostrophe grossièrement : « Comment oses-tu, prêtre, t'approprier le « gibier du roi? Rends ce lièvre, ou je te coupe le « cou. » Marculphe lâche la bête : mais les chiens deviennent tout à coup immobiles et le veneur brutal tombe de cheval et, en tombant, se fend le ventre. A la prière de ses compagnons de chasse, le saint le relève et le guérit. Puis le roi, qui chassait d'un autre côté, ayant appris ce qui se passait, va au-devant de son ami, met pied à terre dès qu'il l'aperçoit, sollicite sa bénédiction, l'embrasse tendrement, le ramène au château de Compiègne pour y passer la nuit, et lui accorde tout ce qu'il demande par un acte dont la reine Ullrogothe et tous les leudes présents furent les témoins et les garants1.

1. Qua temeritate, clerice, venationera régis invaderc prawumpaisti ! Red de eam, alioquin meo gladio interibis... Ex equo quem calcaribus u tri m que fodiens ut fugicntem consequcretur corruens... Mutuis 9«se complexibus diu deosculati... Castrum pariter iniruvr-

MOIMR8 D'OCC. 11. 2fl

feiM GiiiM Le nom $un Childebert quelconque se rattache n webe. encore, dans quelques versions d'une légende fameuse,^ la mémoire d'un des saints abbés les plus populaires du Moyen Age, non-seulement en France, mais partout, et surtout en Angleterre et en Allemagne. Aux bords de la Méditerranée, un Grec de naissance illustre, nommé ^Egidius1, était venu, tout jeune encore, sur les pas de Lazare et de Madeleine, aborder près de l'embouchure du Rhône, et avait vieilli dans la solitude, caché au fond d'une vaste forêt, sans autre nourriture que le lait d'une biche qui venait coucher dans sa grotte. Mais un jour le roi du pays, qui se nommait, selon les uns, Childebert, roi des Francs, selon les autres, Flavien, roi des Goths2, étant à la chasse dans cette forêt, la biche fut lancée et poursuivie jusque dans la caverne par les veneurs; l'un d'eux tira sur elle une flèche qui alla traverser la main que le solitaire étendait pour protéger sa compagne. Le roi touché, comme l'étaient presque toujours ces natures farouches, mais simples, par la vue de ce grand

runt prœdictum... pnesentibus regina Ultrogode rasterisque suis optimatibus omnibus attestantibus. Act. SS. O. S. B., 1. 1, p. 124.

4. Nous en avons fait saint Gilles en anglais saint GUes. dont le nom est porté par une foule de paroisses, et par un des quartiers les plus populeux de Londres. En Allemagne, saint .Egidius comptait parmi les quatorze saints spécialement invoques contre toute sorte de détresse sous le nom de saints AuxilicUeurs : Die Viersehn Xothhrlfer.

2. On ne connaît aucun roi des Goths de ce nom : les Bollandtstcs croient qu'il s' git du roi Wamba, qui régna de 072 à 680.

vieillard presque nu, le fit panser, revint souvent le voir et l'obligea enfin à souffrir qu'on lui bâtît, sur remplacement de sa grotte, un monastère dont on le fit abbé et où il mourut saintement. Telle fut, selon la tradition populaire1, l'origine de cette célèbre et puissante abbaye de Saint-Gilles, qui devint un des grands pèlerinages du Moyen Age, donna naissance à une ville, chef-lieu d'un comté dont le nom fut porté avec orgueil par une des plus puissantes races féodales, et qui conserve encore une église vénérable, classée parmi nos plus remarquables monuments d'architecture et de sculpture.

Le même trait se rencontre dans la légende de sainte Nennok, la jeune et belle fille d'un roi bre- Cl le cerf réftigkir

, . . . . . . au clio-iir

ton, qui avait renonce au mari que voulait lui îm- ,ies m^ie..^ poser son père, pour émigrer en Armorique et s'y consacrera la vie religieuse. Le prince du pays, étant à la poursuite d'un cerf dans le voisinage de son monastère, vit la bete, à demi morte de fatigue, se réfugier dans l'enceinte sacrée, et la meute s'arrêter court, sans oser passer outre. Descendu de cheval et étant entré dans l'église, il trouve le cerf couché aux pieds de la jeune abbesse, au milieu du

!. Mabillon [Annal., 1. 1, p. 00), et surtout lus Bollandistes (tora. I Sept.), ont longuement disserté sur l'époque où vécut saint /Egidius. On l'a généralement regardé comme contemporain de saint Césairo

d'Arles, au vif siècle. Les Bollandi-tes le croient du vu' et prolongent

sa vie jusqu'au temps de Charles Martel.

chœur des religieuses qui chantaient l'office. Nonseulement il fit grâce de la vie à la bête , niais il voulut rester lui-même dans'la communauté pendant sept jours entiers, et au bout de ce temps il déposa sur l'autel un acte portant donation de plusieurs terres d'alentour, en y joignant trois cents chevaux et juments et trois cents têtes de bétail l. Il est difficile de ne pas voir dans cette histoire la traduction populaire d'un fait plus naturel , de l'asile qu'avait offert l'abbesse Nennok à une autre fille de roi breton, qui, abandonnée par son mari, épris , comme Nennok, de la vie monastique, el s'étant mise à sa recherche à travers l'Armorique. avait été poursuivie par un seigneur amoureux , el n'avait trouvé de refuge que dans la cellule de son époux , d'où elle avait passé au monastère de Lan- Nennok, en Plemeur2.

On verra plus loin comment le roi Clotaire II . devenu maître de la monarchie franque, étant venu chasser dans une des forêts domaniales de la Séquanie, y poursuivit un énorme sanglier jusque dans l'oratoire qu'habitait un vieux moine irlandais, Déicolc, arrivé en Gaule avec saint Coloniban, el. touché de voir cette bête féroce couchée devant le

1. Cervus ips»e fere evtinctus las^itudine, ad ecclcsiam sancue Dei famulae conjungit... Du* et ipse ioniens descendit... cernen>qu«in mcdio p&allentium... sanctimonalium choro, ante beat» pede> virgiiiis munsuefactam bestiam jacuisse... Boli. and., t. 1 Junii* p. i!0.

îi. V. nutT le Gh\.ni>, Vie de saint Effla n, p. 70j.

petit autel où priait le reclus étranger, fit donation à celui-ci de tout ce qui appartenait au fisc dans les environs de sa cellule. La donation faite et acceptée, T homme de Dieu, qui avait garanti à ce sanglier la vie sauve , a soin de le faire lâcher et de protéger sa fuite au fond des bois 4.

Les grands leudes , aussi passionnément épris saint Basie et aussi habituellement occupés de la chasse que son wngiier. les rois , subissaient comme eux l'ascendant des 570-6». moines, quand ceux-ci se présentaient à eux pour protéger les hôtes de leur solitude. Basolus, né de noble race en Limousin , fondateur du monastère de Viergy2, dans la montagne de Reims, s'était construit une cellule dans le plus épais de la forêt, à l'abri d'une croix de pierre, et il n'y avait pour tout mobilier qu'un petit lutrin admirablement sculpté pour y poser les saintes Écritures qu'il méditait sans cesse. Un jour il y fut troublé dans son oraison par un sanglier colossal qui venait se prosterner à ses pieds , comme pour demander grâce de la vie. A la suite de la bête accourait à cheval un des plus puissants seigneurs des environs , nommé Attila, que le seul regard du solitaire

1. Singularem maximumque aprum... raitis viri Dei cellam ingrcdhur... ante altare accubare... Viri Dei jussione absquc ullius la> sione consueta cum impetu pctiit lustra. Vita S. Deicoli, c. 13.

2. Virisiacum : c'est le même qui a plus tard pris le nom de Saint-Basic. — Il ne faut pas confondre ce Basolus avec le chef arverne, prisonnier de Clovis, et sauvé par sa fille, dont il a été question plus haut, page 290.

arrêta court et rendit immobile. C'était au fond un bon homme, dit la légende , quoique grand chasseur ; il le montra bien, en faisant don h l'abbé de tout ce qu'il possédait autour de sa cellule. Quatre siècles après, ce souvenir était resté si vivant que, par une convention scrupuleusement observée, le gibier pourchassé dans la foret de Reims, qui pouvait gagner le petit bois dominé par la croi\ de Saint- Basic, était toujours épargné par les chiens comme par les chasseurs

Ce n'était pas seulement contre les hommes, c'était encore contre d'autres betes que les solitaires compatissants protégeaient les créatures qu'ils avaient acceptées pour les hôtes de leur solitude, saim Laumer Ce Launomar, dont nous avons déjà cité plu— si b;fhe. sieurs traits, errait dans sa forêt du Perche en chantant des psaumes, lorsqu'il rencontra une biche qui fuyait devant plusieurs loups. Ce fut pour lui le symbole de l'âme chrétienne poursuivie par les démons ; il en pleura de pitié, puis se mit à crier au\ loups : « Bourreaux enragés , rentrez « dans vos tanières, et laissez là cette pauvre pe-

I. Natu et génère nobilissimus... Inter condensa silvarum fruteta... qu.r crtu integerrima ibi permanet usque in pnesentem diem... I<ectoriolum ligneum sculptura? artis pulcherrima specie composituin... Quidam pra?potens... vennndi gratia fut illud garnis es' bomiuum)... sicut erat vir bonus... Uispida bellua quasi vit» *u»' imploratura praesidium... Extunc mos inolevisse... et u^que hodi<* obs.Tvatur, ut si... quaMib«'t fuerit venatio, postquam illius intn aggo-tum silvuhr... Anso ^00*2), Vita S. Dasoli, c. 7, 21, 23.

u tite bête ; le Seigneur veut arracher cette proie à « vos gueules ensanglantées. » Les loups s arrêtèrent à sa voix, et rebroussèrent chemin. « Voilà bien, » dit -il à son compagnon, «comment le « diable , le plus féroce des loups, court toujours a en quête de quelqu'un à étrangler et à dévorer u dans T Eglise du Christ. » Cependant la biche le suivait, et il passa deux heures à la caresser avant de la lâcher et de la renvoyer 4.

Les anciens auteurs qui racontent ces divers traits Empire

surnaturel

et bien d'autres du même ordre sont unanimes a des moines

sur

reconnaître que cet empire surnaturel des saints «e* animaux, moines sur la créature animale s'expliquait par l'innocence primitive qu'avaient reconquise ces héros de la pénitence et de la pureté, et qui les replaçait au niveau d'Adam et d'Eve dans le Paradis terrestre. La rage des bêtes féroces, dit l'un, obéit

à celui qui mène la vie des anges, comme elle obéissait à nos premiers parents avant leur chute 2. La dignité, dit un autre, que nous avons perdue par la transgression d'Adam , est récupérée par l'obéissance des saints, bien que la terre ne soit plus pour eux un Éden, et qu'ils demeurent sous le poids de toutes ses misères. Notre premier père

1. Crucnti persecutores, ad ergastula revertimini... hanc vestris eruct illieaam rictibus... Dcsistite persequi hanc bestiolam... Quam pal pans homo Dei manu sua postduas horas remisit. àct. SS. O. B., t. I, p. 319 et 324.

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