LA NATURE
part. Il était naturel qu'elle devînt le principal instrument de la culture monastique, et Ton peut dire sans exagération qu'elle pourrait servir, avec la croix du Rédempteur, d'enseigne et de blason à toute l'histoire des moines pendant des siècles. Cmce et aratro! Cette devise résume la vie d'un Labw grand moine du vie siècle, dont il nous reste à par- Tbé0^lphe 1er. Théodulpbe, né en Aquitaine, était issu d'une longue lignée d'ancêtres particulièrement illustres 1 par la noblesse autant que par la piété. S'étant fait moine à Saint-Thierry, près Reims, il désira être spécialement employé aux rudes travaux de l'exploitation agricole du monastère : on lui confia deux bœufs de labour qu'il mena à la charrue pendant vingt-deux ans. Avec cet attelage il faisait autant de besogne que d'autres avec deux, trois et même quatre frères. Il y avait des gens qui doutaient du bon sens de cet homme assez fou pour user sa vie par de tels travaux et pour braver toutes les intempéries des saisons, comme un simple paysan, au lieu de vivre, comme ses aïeux, des fruits du travail de ses sujets. Mais tous admiraient un tel laboureur, encore plus infatigable que ses bœufs : car, pendant que ceux-ci se reposaient, lui remplaçait la charrue par le hoyau, la herse ou la bêche ; et quand il revenait au monastère après des journées si bien remplies, il était toujours le premier aux offices et aux psalmodies de la nuit. Après ces vingt-deux ans de labourage, il fut élu
•ogle
abbé de sa communauté. Alors les habitants du village le plus voisin s'emparèrent de sa charrue et la suspendirent dans leur église comme une relique. C'en était une en effet; noble et sainte relique d'une de ces vies de travail perpétuel et de surnaturelle vertu , dont l'exemple a heureusement exercé un plus fécond et plus durable empire que celui des plus fiers conquérants. 11 me. semble que nous la contemplerions tous avec émotion , si elle existait encore, celte charrue de moine, deux fois sacrée, parla religion et par le travail, par l'histoire et par la vertu. Pour moi, je sens que je la baiserais aussi volontiers que l'épée de Charlemagne ou la plume de Bossuet.
Ces mêmes paysans rémois admiraient encore dans leur simplicité un gros et vieux arbre; ils le disaient sorti de l'aiguillon dont l'abbé Théodulphe se- servait pour piquer ses bœufs, et qu'il avait fiché en terre, un jour qu'en les ramenant au monastère il s'était arrêté sur le bord du chemin pour raccommoder sa charrue endommagée *.
1. Effulsit prosapia sua... aulicorum optimatum generositate. .. honestati inajorum suorum jam uniebatur... religion is velut ex lineari successione... Juvencos binos , cum quîbus ipsi agriculture insudavit bis undecim an nos... pro variis passionibus aeris et commotiouibus temporum... Iufaiigabilis cum infatigabilibus... Ut cum paulum aratro indulgeret, rostro manuum insisteret... Mundus ista hominis non sani capitis esse judicabat, cum his potius agricolis dominari illc ex progenitorum usu debuisset... In ter cœnobium et villam Mclligiaiu... stimulo spineo terra; inftxo... agrieola sanctus aratn correctione opportune incubuit. Dollmsd., t. I Mail, p. 97.
LKS MOINKS RT LA XATTRK. V, I
Devenu abbé, Théodulphe redoubla d'activité pour conduire de front tous les devoirs de sa charge et ceux qu'il s'imposait par surcroît, en faisant construire une nouvelle église consacrée à saint Hilaire. Il était surtout assidu au\ offices communs et exigeait la même assiduité de tous ses religieux. Ceux-ci n'étaient pas tous animés d'un zèle aussi impatient de tout repos. Comme ils étaient nourris les uns et les autres des souvenirs de l'antiquité classique, l'un d'eux lui objecta une fois ce vers d'Horace :
Quod caret alterna requie durabile non est;
à quoi Théodulphc répondit que c'était bon pour des païens, trop soucieux de leurs aises, mais que. quant à lui, il aimait mieux cet autre texte tout aussi classique :
Nil sine ma&no Vita la bore dédit mortalibus 1.
Le travail et la prière, c'était toujours là la double sphère où s'écoulait l'existence des colonisateurs monastiques et le double but de leurs longs et infatigables efforts. Mais il ne leur eut certes pas suffi d'initier les rustiques populations de la
I. Erat namque quietis impatiens... duplicabat cursum lnbori» sui et oflicii... Illius notissimi auctoris dictum... sibi parcentium ethnîcorum reraissioni. Boula* d., t. I Maii, p. 97.
Sollicitude •les moines pour les be>oiiis spirituels
dc< paysans.
de Rooeo.
Gaule franque à des habitudes plus laborieuses et à de meilleurs procédés d'agriculture. Ils avaient encore plus à cœur de cultiver tant d'âmes infiniment précieuses aux yeux de Dieu et des serviteurs de Dieu. Par leurs exemples, par leurs exhortations, par leur vigilante charité en même temps que par leur enseignement oral, ils creusaient dans ces cœurs grossiers de profonds sillons où ils versaient à foison la semence de la vertu et la vie éternelle. C'est à leurs exemples, et sans doute à leur influence, qu'il faut faire remonter l'honneur de la sollicitude bienfaisante des conciles provinciaux de la Gaule pour l'instruction spirituelle des populations rurales. « Il faut, » dit le concile de Rouen en 650, « que les prêtres avertissent tous leurs paroissiens qu'ils doivent faire ou laisser assister à la messe, au moins les jours de dimanche et de fête, les bouviers, les porchers, les autres pâtres, les laboureurs, tous ceux qui demeurent continuellement dans les champs ou dans les bois, et y vivent comme des bêtes. Ceux qui les négligeront répon-. dront de leurs âmes, et auront un compte rigoureux à en rendre. Car le Seigneur en venant sur la terre n'a point choisi pour disciples des orateurs ou des nobles, mais des pêcheurs et des gens de rien : et ce n'est pas à de hautes intelligences, mais à de pauvres bergers, que l'ange a annoncé en premier lieu la nativité de Notre-Seigneur1. »
I. Adinonere debent sacerdotes plèbes subditas sibi ut bubulcos
Mais comment eût-on pu subvenir aux besoins spirituels de toute cette population de pâtres et de laboureurs encore peu nombreuse et répandue sur d'immenses régions plus qu'à moitié inhabitées, si les moines n'étaient venus seconder et remplacer le clergé séculier en fondant sur mille points divers, et précisément dans les recoins les moins accessibles, leurs cellules et leurs oratoires? Ces oratoires devenaient avec le temps des églises; autour d'elles se groupaient les chaumières des paysans : ceux-ci étaient sûrs désormais d'avoir part à tous les bienfaits de la paternité spirituelle, conférés par des hommes souvent issus des racesjes plus nobles et les plus puissantes parmi les maîtres et les conquérants du pays, qui partageaient volontairement leurs fatigues et leurs privations, qui menaient une vie aussi rude et plus rude même que la leur, et qui ne leur demandaient, en échange de ces services et de ces exemples, que de se joindre à eux pour louer Je Seigneur.
Nos solitaires, redevenus souvent malgré eux
atque porcarios, vel alioa pastores, vel aratore$y qui in agris assidue rommorantur, vel in stlvis, et ideo velut more pecudum vivunt, in dora in ici» et in aliis fcstis diebus saltem vel ad raissam faciant vel permittant venire : nam et hos Christus pretioso suo sanguine redeinit. Quod si neglexerint, pro animabus eorum abaque dubio rationem se reddituros sciant. Siquidem Dominus venions in hune mundum non elegit oratores atque nobiliores quosque, sed piscatores atque idiotas sibi discipulos as ci vit... Et salva altiore intelligentia, nativitas nostri Redemptoris primo omnium pastoribus ab angelo iiuntiatur. Colettî, Concilia^ L VU, p. 400.
iU LES MOINES HT LA NATURE.
les pères et les chefs d'une nombreuse progéniture, se voyaient ainsi entourés d'une double famille, celle de leurs disciples et celle de leurs clients, la communauté monastique et la communauté rustique, toutes deux réunies par la foi, par le travail ruiiqne et Par 'a Vrieve commune. Partout éclatait, au sein |4J^5 de ces forets si longtemps inabordables et de ces déserts désormais repeuplés, l'hymne de la joie, de la reconnaissance et de l'adoration. La prophétie d'isaïe se vérifiait sous leurs \eux pour eux et par eux : Vous sortirez arec allégresse; vous marcherez dans la paix; les montagnes et les collines chanteront devant vous et tous les arbres de la foret applaudiront; le cèdre croit ra en place du jonc; le myrte fleurira au lieu de l'ortie; et vous ferez retentir partout le nom du Seigneur comme un signal éternel qui ne se taira plus l.
N'est-on pas tenté quelquefois de tendre l'oreille et d'écouter s'il ne nous arrivera pas, à travers l'océan des Ages, quelque faible écho de celte ravissante harmonie? Certes, jamais il ne s'est élevé de la terre vers le ciel concert plus doux que celle symphonie merveilleuse de lant de voix pieuses et pures, enthousiastes et fidèles, sortant toutes à la
1. Quia in la?titia egrodiemini et in pacc deduremini : montes ci colles cantabunt coram vobis laudem , et omnia ligna regionis plaudent 111.11m. l»ro sali u uoa asciiidet abics, et pro tinica crescet myrtus. ci erit Do. niuus nominatus in signuni ivttnuiiu, quod non auferetur. Js\i*t i.v, 1*2, 13.
fois du sein des clairières et des vieilles ru laies, du flanc des rochers, du bord des cascades et des torrents, pour célébrer leur nouveau bonheur, ainsi que les oiseaux sous la feu i liée ou que nos chers petits enfants, en leur charmant ramage, quand ils saluent, les uns comme les autres, avec la conliante joie de l'innocence, l'aube d'un jour dont ils ne prévoient ni les orages ni le déclin.
L'Église a connu des jours plus resplendissants et plus solennels, plus propres à exciter l'admiration des sages, la ferveur des âmes pieuses, l'inébranlable confiance de ses enfants. Mais je ne sais si jamais elle a exhalé un charme plus intime et plus pur qu'en ce printemps de la vie monastique.
Dans celte Gaule qui avait subi pendant cinq siècles le joug ignominieux de la Rome des Césars, qui depuis avait gémi sous les invasions des Barbares, où tout respirait encore le sang, le carnage, l'incendie, on voyait germer partout la vertu chrétienne fécondée par l'esprit de pénitence et de sacrifice. Partout la foi semblait éclore comme les fleurs après l'hiver; partout la vie morale renaissait et bourgeonnait comme la verdure des bois; partout, sous les voûtes séculaires des forets druidi-
ques, se célébraient les fraîches fiançailles de l'Eglise avec le peuple franc.