Eludes germaniques , t. II, p
SAINT COLOMRAN
la double pression de la décadence romaine et de l'invasion germanique, elle apparut entre toutes les races chrétiennes comme la plus dévouée à la foi catholique et la plus zélée pour la propagation de. l'Evangile1. Dès que cette verte Erin, située à l'extrémité du monde connu, eut vu se lever pour elle le soleil de la foi, elle lui voua cette ardente et tendre dévotion qui est devenue sa vie propre. Le cours des siècles ne l'a point interrompue; la plus sanglante et la plus implacable des persécutions ne Ta point ébranlée; la défection de toute l'Europe septentrionale ne l'a point entraînée, et elle entretient encore , sous la formidable omnipotence de la domination anglo-saxonne, un inextinguible foyer où survit, avec l'orthodoxie la plus intacte, cette admirable pureté de mœurs que nul conquérant, que nul adversaire n'a pu ni contester, ni égaler, ni entamer.
L'héroïque constance que l'Irlande a déployée pour la défense de sa foi et de son indépendance nationale est sans rivale dans les annales de l'humanité. Aucune race connue sous le soleil n'a lutté plus longtemps et plus opiniâtrement contre la persécution religieuse et politique. Les premiers rayons de la lumière chrétienne en Irlande éclairent déjà
I. Scottorum gens... abaque rcliquarmn gentinm legibiu , taincu in rhristiani vigoris dogmatc florens, omnium vicinaruin geutiuni fïuV pra'pollet. Jonas, Yita S. Culumbani. c. G, ap. Act. SS. O. S. B. sœt : II.
cet indomptable patriotisme voué à tant de défaites et à tant d'humiliations, à tous les maux, excepté a ce néant où vont s'engloutir les nobles passions des peuples. Par malheur, cette cause nationale, qui a enflammé tant d'àrues innocentes et généreuses, mérité tant de sanglants sacrifices, n'a pas encore trouve d'historien digne d'elle. Qu'il v ienne enfin, cet historien tant désiré, et qu'il fasse lire et comprendre a l'Europe, a la chrétienté, les annales de cette nalion vaincue, conquise, trahie, oubliée, mais qui ne veut pas mourir! Qu'il nous montre, à côté des innombrables victimes fournies par le sacerdoce et le peuple des campagnes, ces grandes races dont l'origine remonte à la prédication de saint Patrice, les O'Donnell, les O'Gonnor, les O'Neill, les O'Iirien et tant d'autres qui, au prix de leur sang, de leurs biens, de leur paix, de leur renommée, sur les champs de bataille, sur Técliafaud, dans l'exil, la misère et l'oubli, ont toujours protesté contre l'oppression de leur foi et de leur patrie, et qui apparaissent dans l'histoire pour voiler d'un nuage sanglant les incomparables splendeurs de la libre et invincible Angleterre.
Ce regard jeté sur les destinées ultérieures de l'Irlande nous est à peine permis. Son berceau lumineux nous réclame. C'est d'ailleurs tout un monde que l'antiquité ecclésiastique et l'hagiographie de l'Irlande. On nous pardonnera de ne pas vouloir nous engager dans leurs perspectives inter-
SAINT COLOM BAN.
minables et un peu confuses 4. Disons seulement que de ces amas de récits traditionnels et de manuscrits celtiques, trop longtemps dédaignés , mais que de vaillants érudits ont de nos jours commencé à déblayer et à éclaircir, il ressort, avec la dernière évidence, qu'aucune nation ne s1 est jamais dévouée aux choses de l'âme avec autant d'ardeur et de succès que l'Irlande. L'espace et le loisir nous manquent pour rendre justice à cette glorieuse période de ses annales. Nous ne pouvons y puiser que ce qui est indispensable à notre sujet et ce qui constate, au sein de celte fie des Saints, un développement monastique contemporain, mais tout à fait indépendant de la diffusion de l'institut cénobitique dans l'empire romain et à travers les races barbares.
Deux esclaves donnèrent la foi à l'Irlande et y fondèrent en même temps la vie religieuse. Telle
1. On peut consulter avec fruit, mais non avec agrément, LamgaVs E< cletiastkal history of Ireland from the first introduction ofchristianity lo ihe beginning of the Wu ccntury. Dublin. 1820. 4 vols.— Lanigan, théologien catholique , a eu le tort de faire trop peu do cas des Acta Sanctorum Hibemiœ (janvier à mars), publias en 1615 à Louvain, par le Franciscain Colgan, en même temps que le Trias thaumaturgus, contenant les Vies des SS. Patrice, Brigitte et Columb- Kill. En revanche, on ne sa irait assez apprécier les vastes travaux d'O'Donovan et d'O'Curry, tous les deux si récemment et si prématurément enlevés par la mort à l'érudition catholique et à la renaissance scientifique de leur patrie. A côté d'eux, il faut signaler les savantes recherches des docteurs anglicans Pétrie, Todd et Reeves, et surtout l'excellente et consciencieuse édition de la vie de saint Columban, par Adamnan, qu'a publiée en 1857 le Dr Reeves.
est du moins la croyance populaire, confirmée par les récits les plus accrédités.
iioinrerMon Une jeune et belle Gallo-Romaine , parente du
tit l'Irlande
par çrand saint Martin de Tours, mais réduite en ser-
>aim Patrice. \ ...
vitude et vendue hors de son pays, comme il arnvait si souvent en ces temps désastreux, avait séduit par sa beauté , sa facilité et son aimable caractère le fils de son maître. Il l'avait affranchie en l'épousant1. De ce mariage était né un fils, nommé Patrice, qui lui-même fut enlevé k seize ans par des pirates de race celtique , puis vendu comme esclave en Irlande, où il gardait les troupeaux de sou maître , et où la faim , le froid , la nudité , les sévices impitoyables de ce maître l'initièrent à toutes les horreurs de la servitude. Après l'avoir endurée pendant six ans il parvint à s'échapper. Mais revenu en Gaule, il voyait toujours dans ses rêves les enfants de ces païens irlandais dont il avait connu le joug, qui étendaient vers lui leurs petits bras. Sou sommeil en était troublé comme ses études. Il lui semblait ouïr la voix de ces innocents qui lui demandaient le baptême et lui criaient : « Cher enfant chrétien , reviens parmi u nous! reviens pour nous sauver2! » Gomme
I. Puellam forma atque morum elegantia egregiam... do Galliis al>diK tuin et in obsequium patris »ui venditam adamavit; eju-quo dckvuitus moribus, delinitus obsequiis, illectus pulchritudine, illaut o\ ancillari famulatu in conjugale consortium promovit. Jocemn , Vita S. Patrie, c. i, ap. Bollanp., t. II Mart., p. MO.
i. Vidi in visu deuoete... Putabam... audire voceni i;»M)rum... Ro-
pour se préparer à cet apostolat, il va reprendre et achever ses études dans les deux plus grands sanctuaires monastiques de l'Occident, à Marmoutier et à Lérins ; il accompagne ensuite saint Germain d'Auxerre dans la mission entreprise par ce grand champion de l'orthodoxie pour extirper de la Grande-Bretagne l'hérésie pélagienne si chère aux races celtiques; après quoi il va à Rome, y vers m. obtient une mission du pape saint Célestin, et retourne enûn comme évêque en Irlande pour y prêcher la foi. Les rois, les chefs, les peuples belliqueux et mobiles de la verte Érin lui résistent d'abord, puis l'écoutent, le suivent, et lui témoignent cette vénération passionnée, qui est devenue la tradition la plus populaire des Irlandais et que treize siècles n'ont pas affaiblie. Trente missionnaires bretons, recrutés par lui dans la grande île voisine , deviennent ses coadjuteurs ou ses successeurs dans l'épiscopat l. Après trente - trois ans
uamus te, sancte puer, venias et adhuc ambules inter nos. Et vaille compunctus sum corde, et ampli us non potui légère, et sic expergefactus sum. Confessiu S. Patmcu de vita et conversatione sua , «p. Act. SS. Bom.v.nu., t. H Mart., p. 535. Cf. Jocki.in , Vita, c. 3.
1. M. Varin, dans son curieux Mémoire présenté à l'Académie des. Inscriptions sur les causes de la dissidence entre ïEyltse liretonne et V Enlise Romaine 1858 , a parfaitement démontré que la conversion de l'Irlande par saint Patrice fut vigoureusement accoudée et continuée par des moines bretons venus surtout du pays de (iallt.s. 11 leur attribue les rites particuliers sur la célébration de la Pique et autres points qui altérèrent l'unité disciplinaire si strictement consacrée par Patrice, dont les canons disaient: u Omnis negotia
»? m«rs d'apostolat il meurt, laissant l'Irlande presque entièrement convertie, et de plus remplie d'écoles et de communautés destinées à devenir une pépinière de missionnaires pour tout l'Occident.
Sa tâche n'avait pas toujours été facile. Il avait rencontré une société énergiquement constituée, une hiérarchie militaire, un sacerdoce druidique imbu de littérature. Il lui avait fallu surmonter mainte répulsion , endurer mainte violence. Mais là môme où les princes, les grands, les prêtres païens lui tenaient tête, il gagnait le cœur des jeunes gens et surtout des vierges de race noble ou royale. Il avait voulu tout d'abord revoir et convertir son ancien maître, qui refusa opiniâtrement de reconnaître pour apôtre celui qu'il avait eu pour esclave, mais dont les deux filles se convertirent à la foi de Patrice. Le principal roi de l'île, Léogaire, très-attaché à ses mages, comme les appelle le biographe du saint, avait opposé toute sorte d'obstacles et d'entraves à sa prédication. Mais lui aussi avait deux filles, Ethna la rousse et Fidèle la blonde ; or, ces deux princesses étant allées un matin au bain, avaient aperçu au bord de la fontaine le missionnaire chrétien, assis au milieu de ses compagnons; elles avaient pris pour des fantômes ces vénérables étrangers dont le soleil levant éclairait les blancs vêtements et l'as-
(*/<•' suhscriptionc Romanorum ronflrmanda est... Si qu« questiooes in h.ic insula oriantur, ad sedem apostolicam referantur. »
pect étrange et imposant. On se questionne de part et d'autre : la conférence devient bientôt une prédication. Les jeunes filles du roi interrogeaient avec anxiété le prédicateur de la foi nouvelle; enflammées subitement par l'amour du Christ, elles demandèrent et reçurent le baptême dans l'onde même où elles comptaient se baigner, et moururent presque aussitôt, heureuses de rejoindre au ciel l'époux que Patrice leur avait promis. Ne dirait-on pas la légende homérique d'Ulysse et de Nausicaa, empruntant un charme nouveau à la poésie celtique et à la pureté chrétienne1?
Cet Ulysse chrétien , dans le récit quelquefois obscur et emphatique, mais d'une authenticité incontestable, qu'il a rédigé lui-môme sous le titre de Confession, signale le zèle généreux en même temps que la rare beauté de la noble Irlandaise qui, baptisée |>ar lui, avait la première, parmi ses compatriotes, voué sa virginité au Christ, et que voulurent bientôt imiter de nombreuses compagnes, malgré les reproches et l'opposition de leurs parents2. Du
1. Dominum suum dirum et dura m... Indignum, imo ignominio- »u:n du ce bat doctrinao servi quondam sui subjici... Erat (rex) ma«oram et aruspicum ardentissimus amator... Du» filia; velut de roseto eiortœ rosœ , Ethno mfa et Fidelia alba vocata\ et a pnefatis niagis nutritae et educatœ; quai cum mane, orto jam sole, venisseut lavandi gratia ad quemdam fontem perspicuum... intuentes autem singulorum vultum et habitum... phantasmata eos esse opinabantur... Puellas instantius inquirente*... ab ipso in eodem fonte baptizatœ sunt. Jocelin, ap. Boll**d., p. 543 , 547 , 550, 552.
2. Et etiam una Scotta benedicta, nobilis, pulchmïma, adulta erat.
reste, la persécution que rencontra le christianisme ii ses débuts en Irlande ne fut ni longue, ni cruelle. Pas une goutte de sang ne vint cimenter les fondations de cette foi catholique qui devait un jour coûter la vie à tant de générations de martyrs, sous le joug de l'hérésie triomphante. La vie de Patrice jie fut sérieusement menacée qu'une seule fois, et ce fut alors son voiturier qui, ayant changé de place avec lui sur leur chariot de voyage, reçut le trait mortel qui était destiné au saint. Pour trouver un de ces martyrs que les conquérants anglo-normands reprochaient plus tard aux Irlandais de n'avoir pas su fournir a la gloire de l'Eglise1, il faut remonter au récit fabuleux d'après lequel, à la vue de l'éclipsé du soleil qui signala la passion de Notre-Seigneur, un certain roi Connor en demanda la signification il son druide; puis ayant appris que le Fils du Dieu vivant souffrait en ce moment même une mort imméritée , s'élança hors de son palais l'épée à la main, et se mit à abattre de jeunes arbres en s'écriant : « C'est ainsi que je voudrais abattre les bourreaux, de l'innocent, » et mourut enfin de rage el de douleur, ce qui l'a lait honorer par la traquant ego baptizuvi... Inio pcrsecutiones patiuntur et itnproperia falsa a parentibus, et nihilominus plus augetur numerus. Boi.laxd., p. «*>36.
I. Pro Cliristi ecclesia corona martyrii nul la. Non inventus est in partilms istis, qui licclesia? surgentis fundamenta sanguinis effusione «emeiHaret... non fuit usque ad unum. (Jiraldis Caubkknsjs, Topogr. flibem., III, 29.
dition nationale comme le premier Irlandais mon pour le Christ *.
L'histoire et la légende se sont emparées à l'envi de la vie de Patrice.
Dans sa légende rien n'est plus poétique que la Patrice rencontre de l'apôtre gallo-romain avec les bardes ossj3M. irlandais qui formaient une caste héréditaire et sacerdotale. C'est parmi eux qu'il recrute ses plus fidèles disciples : c'est Ossian lui-même, c'est l'Homère aveugle de l'Irlande, qui se laisse convertir par lui, et à qui il permet à son tour de lui chanter la longue épopée des rois et des héros celtiques2. L'accord ne s'établit pas entre eux sans être précédé de quelques orages : Patrice menaçait de l'enfer les guerriers trop profanes dont Ossian vantait la gloire, et le barde répliquait à l'apôtre : « Si ton Dieu, à < toi, était en enfer, mes héros l'en retireraient. » Mais la vérité triomphante amena la paix entre la poésie et la foi. Les monastères fondés par Patrice devinrent l'asile et le foyer de la poésie celtique. Une fois bénis et transformés, dit un vieil auteur, les chants des bardes devenaient si beaux que les
I. Oilte, ou tragrdie (h la mort de Voiun' Mur Xcssa, ap. O'Cinnv, L-rttues un the manuscript materiats of Irish hisluru. Dublin, ixiil, p. — Ce savant auteur fait remonter, au vi" siècle, lu YUa trit'tirtitn, publiée par Colgan, qui a servi uY bus<! a tmis les récits sur !a vie de Patrice; et d'accord avec le Dr Pétrie, il croit que l'on p<s-
de encoie à Dublin rKvangtuiuirc dont se servait le saint miviounairc. Op. ci/., p. 3t>7, X.
•2. 0/\n\v, II, 17*2.
anges de Dieu se penchaient au bord du ciel |>our les écouter1; et l'on s'explique ainsi pourquoi la harpe des bardes est restée le symbole et le blason de rirlande catholique; pourquoi aussi les vieilles mélodies irlandaises , rajeunies par la muse plaintive et indignée d'un poète patriote, conservent encore un prestige sympathique et ne peuvent guère être évoquées sans qu'une larme secrète vienne mouiller la paupière des prêtres, des paysans et des amis de l'Irlande.
Dans l'histoire de Patrice, rien n'est mieux constaté que son zèle pour préserver le pays où il avait lui-même subi l'esclavage des abus de la servitude et surtout des incursions de ces pirates, Bretons. Pietés et Scots, voleurs et marchands d'hommes, qui arrivaient de cette même île voisine où l'apôtre avait trouvé de si zélés collaborateurs , et faisaient de l'Irlande une sorte de haras où ils recrutaient leur bétail humain. Dans ce qu'il nous reste de lui, rien n'est plus authentique que son éloquente protestation contre le roi d'une horde bretonne qui. débarquant au milieu d'une peuplade baptisée de la veille, en avait massacré plusieurs, et enlevé les autres pour les vendre au loin. « Moi, Patrice, pécheur ignorant, mais constitué évêque en Hibernie, réfugié parmi les nations barbares, à cause de mon amour pour Dieu, j'écris de ma main ces lel-