‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 144 sur 177 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Vie et règle de saint Colomban

.Naissance et éducation de saint Colomban; sa mission en Gaule; son séjour à Annegray ; les loups et les brigands suèves. — Il se fixe à Luxeuil; état de la Séquauie; afflucnce des disciples; Laos perennis. — Opposition épiscopale; lettre hautaine de Colomban à un concile. Sa lutte avec Brunehaut et Thierry II ; Saint-Martin d'Autun fondé par Brunehaut; première expulsion de Colomban; le jeune Agile; Colomban à Besançon; retour à Luxeuil. — Il en est de nouveau expulsé; son voyage sur la Loire ; arrivée à Nantes; lettre aux moines de Luxeuil. — Il va chez Clotaire II, roi de Neustrie, et chez Théodcbert II, roi d'Austrasie. — Sa mission chez les Alamans; saint Gall; le dialogue des démons sur le lac. — Il renonce à convertir les Slaves, et retourne auprès de Théodebert ; défaite et mort de ce roi. — Colomban traverse les Alpes et passe en Lombardie. — 11 y fonde Bobbio; ses poésies; ses remontrances au pape Boni face IV. — Clotaire U le rappelle en Gaule ; il refuse et meurt. — Il ne fut l'ennemi ni des rois ni des papes. — Règle de Colomban; le Pénitent iel.

Le rival de saint Benoit naquit en l'année même Naksance où mourut le patriarche du Mont-Cassin. Initié dès ,:o|0œban. son enfance aux: lettres et aux arts libéraux , il ~3 eut aussi de bonne heure à lutter contre les tentalions de la chair. Sa beauté qui fixait tous les regards l'exposait, nous dit le religieux qui a écrit

•ogle

sa vie 4, aux provocations effrontées des belles Irlandaises. C'est en vain qu'il se plonge dans l'élude de la grammaire, de la rhétorique, de la géométrie, de l'Écriture sainte. L'aiguillon de la volupté le pressait toujours. Il vient frapper à la cellule qu'habitait une pieuse recluse et la consulte : « Il y a douze ans, » lui répondit-elle, « que je suis « moi-même sortie de chez moi pour entrer en « guerre contre le mal. Enflammé par les feux de « l'adolescence, tu essayeras en vain d'échapper à « ta fragilité, tant que tu resteras sur le sol natal. « As-tu oublié Adam, Samson, David, Salomon, « tous perdus par les séductions de la beauté el de « l'amour? Jeune homme, pour te sauver il faut « fuir 2.» Il Técoute, la croit, se décide à partir. Sa mère essaye de l'arrêter, se prosterne devant lui sur le seuil de sa porte ; il franchit ce cher obstacle, quitte la province de Leinster où il était né, et après quelque temps passé auprès d'un savant docteur qui lui fait composer un commentaire sur les psaumes, il va se réfugier à Bangor, au sein de

1. \ ita S. Columbani , abbalis, au* tore Jo\a, mnnacho Bobienst fere wquali, ap. Acr. SS. O. S. B.. t. II. — Ce Jonas était de Suse «*» Piémont; il écrivait par ordre d'Attnle et d'Eustaise, successeurs »!<• (iolomban ; il cite Tite-Live et Virgile à coté de l'Écriture sainte. Son livre est un des monuments les plus curieux de l'époquo mérovingienne.

2. Libéral i uni litterarum doctrinis et grammaticorom studii*... Cum eum forma* elegantia... omnibus grat'um redderet... LaMMvaruin puellarum in euin suscitavit amures, pni'cipuo qnas forma corpori>... Perge, o jineuisî perge, évita ruinain. Jov\s, c. 7, 8.

ces milliers de moines encore imbus de la première ferveur qui les y avait assemblés sous la crosse du saint abbé Comgall.

Mais ce premier apprentissage de la guerre sainte ne lui suffît pas. L'humeur vagabonde de sa race, la passion du pèlerinage et de la prédication *, l'entraîne au delà des mers. Il entend sans cesse retentir à ses oreilles la voix qui avait dit à Abraham : Sors de ta patrie, de la famille et de la maison de ton père, et va dans la terre que je montrera i. Cette terre était la nôtre. L'abbé cherche en vain à le retenir. Golomban , alors âgé de trente ans, sort de Bangor avec douze autres moines, traverse la Grande-Bretagne, et vient débarquer en Gaule. Il sa miss.or,

07 1 dans

y trouve la foi catholique debout, mais la vertu i<*GaoiM. chrétienne et la discipline ecclésiastique outragées 573 ou inconnues, grâce à la fureur des guerres et à la négligence des évéques. Il s'attache, pendant plusieurs années, à parcourir le pays, à y prêcher l'Évangile, et surtout à donner l'exemple de l'humilité et de la charité qu'il enseignait à tous. Arrivé dans le cours de ses pérégrinations apostoliques en Bourgogne , il y fut accueilli par le roi Gontran, celui de tous les petits- fils de Glovis dont la vie parait avoir été la moins répréhensible et qui avait le plus d'attrait pour les religieux. Son éloquence

1. Srottorom qviihu.H consuotudo poregrinandi jam ponc in uaturam conversa est. YVahmdi s Stiiauo, De m.rac. S. Calli, 1. n, c. 47. — Qui tironcni suuin ad fa tu va Iwlla crudierat... Jo>as, c. 0.

enchanta le roi et ses leudes. Craignant de le voir aller plus loin , Gontran lui offrit tout ce qu'il voudrait afin de le retenir, et comme l'Irlandais répondait qu'il n'avait pas quitté son pays pour chercher des richesses, mais pour suivre le Christ en portant sa croix, le roi insista et lui dit qu'il y avait dans ses États assez de lieux sauvages et solitaires où il pourrait trouver la croix et gagner le ciel, mais qu'il ne fallait à aucun prix quitter la Gaule ni songer à convertir d'autres nations avant d'avoir assuré le salut des Francs et des Bourguignons *. son séjour Colomban se rendit a ce désir et choisit pour sa Annecy, demeure le vieux château romain d'Ànnegray 2. Il y menait, avec ses compagnons, la vie la plus rude. Il y passait des semaines entières sans autre nourriture que l'herbe des champs, l'écorce des arbres et les baies de myrtille qu'on trouve dans nos bois de sapin ; il ne recevait d'autres provisions que de la charité des voisins. Souvent il se séparait de ses disciples pour s'enfoncer tout seul dans les bois, et pour y vivre en communauté avec les bêtes. Là, comme plus tard, dans sa longue et intime communion avec la nature âpre et sauvage de ces lieux déserts, rien ne l'effrayait, et lui ne faisait peur à

1 . Ob negligentiam presulum, religionis virtus pene aboli ta... Joa %s c. 11, 12. Cf. Walaf. Strabon., J. i, c. 2. — Je renvoie à la Vie des saints de Franclie-Comtè , t. II, et au tome VII d'octobre des .nouveaux Bollandistcs, p. 808, pour la discussion des dates diverses assignées au voyage et au séjour de Colomban en France.

2. Aujourd'hui hameau de la commune de Faucogncy (Haute -Saône).

|)ersonne. Tout obéissait à sa voix. Les oiseaux, comme on Ta déjà dit, venaient recevoir ses caresses, et les écureuils descendaient du haut des sapins pour se cacher dans les plis de sa coule. Il avait chassé un ours de la caverne qui lui servait de cellule ; il avait arraché à un autre ours un cerf mort dont la peau devait servir de chaussure à ses frères. Un jour qu'il errait dans le plus épais du bois, portant, selon l'usage irlandais, sa bible dans un sachet suspendu à l'épaule !, et réfléchissant si la férocité des betes qui ne péchaient point ne valait pas mieux que la rage des hommes qui perdent leurs

l. Librurr. humero ferons de scripturis sacris secum disputarct Jonas, c. 15. — Je crois retrouver ici l'usage signalé par les archéologues irlandais, usage conforme à l'humeur vagabonde des moines celtiques, et qm leur faisait renfermer leurs livres dans des étuis en cuir garnis de courroies : ces courroies leur servaient, en voyage, à porter l'étui garni de son livre, comme la carnassière de nos chasseurs, et à l'accrocher au mur quand ils rentraient chez eux. La légende d'un savant docteur irlandais du vi* siècle, Longarad, raconte que, à sa mort, tous les étuis à livres de l'Irlande se détachèrent des crochets qui les retenaient contre les murs des écoles monastiques et tombèrent à terre. L'étui d'un des plus fameux manuscrits de l'Irlande, le Livre d'Arniagh, subsiste encore entre les mains du Dr Reeves. •'diteur de la Vie de saint Columb - Kill , par Adamnan, laquelle constate plus d'une fois cet usage : Quidam juvenis qui sub ascella libros in pelliceo reconditos sacculo habebat... Liber de cujusdam pueri de ponte elapsis humeris, cum prllicco in quo incrat sacculo..' cecidit ['p. II I, 116). — Or, un voyageur contemporain nous affirme que, encore aujourd'hui, dans les bibliothèques monastiques de l'Abyssinie, tous les livres sont accrochés au mur dans des étuis a courroies (Ci rzon, Moiiasteries of the Levant, p. 03, I8W).— N'est-il pas curieux de retrouver, après quatorze siècles écoulés, dans les monastères d'Abyssinie, un usage signalé chez les moines irlandais contemporains des fils de Clovis?

Les loups Ames, il voit venir à lui douze loups qui l'entourent

ot

les brigands. U droite et à gauche. Il reste immobile en récitant le verset : Deus in adjutorium. Les loups, après avoir louché ses vêtements de leur gueule, le voyant sans peur, passent leur chemin. 11 continue le sien, et au bout de quelques pas, il entend un grand bruit de voix humaines qu'il reconnaît pour être celles d'une bande de brigands germains, de la nation suève. qui ravageaient alors cette contrée. Il ne les vit pas ; mais il dut remercier Dieu de l'avoir préservé de ce double danger où l'on peut voir la double image de la lutte constante qu'avaient à livrer les moines dans leur laborieuse carrière contre les forces sauvages de la nature et la barbarie plus sauvage encore des hommes !.

Au bout de quelques années, le nombre croissant de ses disciples l'obligea à se transporter ailleurs, et par la protection d'un des principaux ministres du roi franc, Agnoald, marié à une femme burgonde de très-noble race 2, il obtint de Gontran iiscûxe l,n aulre château fort , nommé Luxeuil. où il \ i.uxeuii. ava^ eu des eaux thermales magnifiquement ornées par les Romains et où l'on voyait encore, dans les forêts voisines, les idoles que les Gaulois avaient adorées. Ce fut sur les ruines de ces deux

1. Parvnlorum pomorum qua? bollucas vulgo appeUaut... Ferusrnl:tm, quani vulgo hommes Squirium vocant... Vocem Suevorum mulloruin per avia aberrantium. Jonas, c. 14, 15, 10, 2G, 30.

2. Hegis conviva et conailiarius... Conjux ex pra^clara Burgundii*nim piosapia... Vila S. Agili, c. 1, 11, ap. Act. SS. O. S. B., t. 11.

civilisations que vint s'implanter la grande métropole monastique de l'Austrasie et de la Bourgogne.

Luxeuil était situé sur les conûns de ces deux royaumes , au pied des Vosges et au nord de cette Séquanie dont l'abbaye de Condat avait déjà , depuis plus d'un siècle, illuminé la région méridionale. Toute cette contrée qui s'étendait sur les flancs des Vosges et du Jura, depuis si illustre et si bénie sous le nom de Franche-Comté, n'offrait alors, sur une longueur de soixante lieues et une largeur moyenne de dix à quinze, que des chaînes parallèles de défilés inaccessibles, entrecoupés par des forets impénétrables, hérissés d'immenses sapinières qui descendaient du sommet des plus hautes montagnes et venaient ombrager le cours des eaux rapides et pures du Doubs, du Dessoubre et de la Loue. Les invasions des barbares, celle d'Attila surtout, avaient réduit en cendres les villes romaines, anéanti toute culture et toute population. La végétation et les bêtes fauves avaient repris possession de cette solitude, qu'il était réservé aux disciples de Colomban et de Benoit de transformer en champs et en pA tu rages

Les disciples affluaient autour du colonisateur irlandais. Bientôt il en compta plusieurs centaines

1. Erat tuuc vasta cremus Vosapus nominc... aspera vastitaUsolitudinis et scopulorum interpositione loca aspera... Joxas, c. I'2. — Voir l'excellente, description du Jura et de ses défrichement* monastiques dans l'Histoire des grandes forêts de la Gaule , par M. Ai.rntD Mur.v, p. 181.

SAINT COI.OMBAN.

Affluence

.le disciples

de

r.olooil'jn.

dans les trois monastères qu'il avait successivement construits 1 et qu'il gouvernait a la fois. Les nobles francs et bourguignons, dominés par le spectacle de ces grandeurs du travail et de la prière, lui amenaient leurs fils, lui prodiguaient leurs donations, et souvent venaient lui demander de couper leur longue chevelure, insigne de noblesse et de liberté, et de les admettre eux-mêmes dans les rangs de son armée2. Le travail et la prière y avaient pris, sous la forte main de Golomban, des proportions inouïes jusqu'alors. La foule des pauvres serfs et des riches seigneurs y devint si grande qu'il put y organiser cet office perpétuel , appelé Laus peremu'.s, qui existait déjà à Agaune, de l'autre côté du Jura et du lac Léman, et où jour et nuit les voix des moines, « aussi infatigables que celles des anges, » se relevaient pour célébrer les louanges de Dieu par un cantique sans fin 3.

1. Annegray, Luxeuil et Foutaiues. — Le biographe de saint Valéry donne le chiffre de deux cent vingt; d'autres auteurs disent six cents.

2. Ibi nobilium liberi undlquc concurrerc oitebantur... Jovts, c. 17. — Multi non soluin de génère Burgundionum, séd etiara Francorum... confluxeiunt... ut omnia sua ad ipsum locum contraderent * et coma capitis deposita... Walafr. Strabo, c. 2.

3. S. Bernard., in Vita S. Malach. , c. 6. Cf. Mabill., Annal., 1. vin, n. 10, 10; D. Pmu, Hist. de S. Léger, p. 301; Vies des saints de Franche -Comte , t. II, p. 2.% et 478.— Ot office perpétuel appelé Laus perennis, fut longtemps usité à Saint-Maurice, a Remiremont, à Saint-Denis et ailleurs. On en voit déjà la trace dans 1 s premiers monastères de l'fcgyplc et de la Palestine : il est dit dans la Vie de sainte Mûrie Égyptienne, en parlant d'un monastère près du Jourdain : « Psallentia ibi crat, iucessabiles toiius nociis habens

Tous, riches et pauvres, y étaient également astreints aux travaux de défrichement que Colomban dirigeait lui-même. Dans le récit des prodiges que son biographe entremêle à chaque page de sa vie, on les voit tous employés successivement à labourer, à faucher, à moissonner, à fendre le bois. Avec l'impétuosité qui lui était naturelle, il ne ménageait aucune faiblesse. Il exigeait que les malades eux-mêmes allassent battre le blé sur Taire. Un article de sa règle prescrit au moine de se mettre au lit si fatigué qu'il dorme déjà en y allant, et de se lever avant d'avoir dormi suffisamment. C'est au prix de ce labeur perpétuel et excessif que la moitié de notre pays et de l'ingrate Europe a été rendue à la culture et à la vie i.

Vingt années se passèrent ainsi pendant lesquelles la réputation de Colomban grandit et s'étendit au loin. Mais son influence ne fut pas incontestée. Il mécontenta une portion du clergé gallo-franc, Méconieniemeni d'abord par les singularités irlandaises de son cos- ré,,iswpat tume et de sa tonsure, peut-être aussi par le zèle

stabilitates... et in ore psalmi divini absquc diminutionc... >» Roswkyde , Vilœ Patrum, p. 383. — Alexandre, moine syrien, mort vers i30, avait fondé un ordre spécial de religieux, dit Acémètes, ou gens qui ne dorment point : il gouverna d'abord sur les rives de l'Euphrate, puis à Constantinople, trois cents solitaires, divisés en six chœurs, qui se relevaient pour chanter la nuit comme le jour.

1. Imperat ut omnes surgant atquc messem in area virga cœdant... Cum vidisset eos magno labore glebas sciudere. Jo\*s, c. 20, 23, 28. — Lassus ad stratum veniat, ambulansquo dormitet, needum cxpleto somno surgere compellatur. Heg. S. Collmbam, c. 9.

contre lui.

m SAINT COLOMBAN.

intempérant qu'il mettait dans ses épîtres à rappeler aux évoques leurs devoirs, et plus sûrement par son obstination à faire célébrer la Pàque, selon l'usage irlandais, le quatorzième jour de la lune, quand ce jour tombait un dimanche, au lieu de la célébrer avec toute l'Église le dimanche après le quatorzième jour. Cette prétention , à la fois minutieuse et oppressive, troubla toute sa vie et affaiblit son autorité, car il poussa l'entêtement sur ce point jusqu'à , essayer plus d'une fois de ramener le Saint-Siège lui-même à son avis 4.

Les détails de sa lutte avec l'épiscopat des Gaules sont demeurés inconnus ; mais on peut juger de la résolution qu'il y déploya par sa lettre à un synode ou concile réuni pour examiner la question de la PAque. Le mélange singulier d'humilité et de ûerté, l'éloquence virile et originale dont celte épître porte l'empreinte, ne sauraient dissimuler ce qu'avait d'étrange et d* irrégulier le rôle qu'il s'arrogeait au sein de l'Église. Il a beau s'intituler Colornban le pécheur, on sent bien qu'il se croit le docteur et le guide de ceux a qui il parle.

Il commence par remercier Dieu de ce que, grâce à lui, tant de saints évêques se sont réunis pour traiter des intérêts de la foi et des mœurs. Il le*

\. Il écrivit à ce sujet plusieurs lettres à saint Grégoire le GranJ, dont il n'y a aucune trace dans la correspondance de ce p;«pe, et dont une seule a été conservée dans les œuvres du Coloinbau. Dans celleci , il dit que Satan a empêché ses trois lettres antérieures d'arrher entre les mains de Grégoire.

engage à s'assembler plus souvent, malgré les dangers et les difficultés qu'ils pouvaient rencontrer en route, et leur souhaite de s'occuper, sous la présidence de Jésus-Christ, non-seulement de la question de la Pâque, mais encore de bien d'autres observances canoniques cruellement méconnues. II s'enorgueillit de ses propres épreuves et de ce qu'il appelle la persécution dont il a été victime. Il blâme la diversité des coutumes et la variété des traditions dans l'Eglise, en se condamnant ainsi par sa propre bouche, et en méconnaissant la sagesse de l'autorité ecclésiastique, qui semble avoir toléré longtemps chez lui et chez ses compatriotes l'observance particulière et locale dont il prétendait infliger le joug à toute la chrétienté. Il prêche d'ailleurs l'union entre le clergé séculier et régulier, et son langage devient alors plus ému et plus solennel. « Je ne suis pas l'auteur de ce différend : je suis venu, pauvre étranger, dans ces contrées pour la cause du Christ Sauveur, notre commun Dieu et Seigneur ; je ne demande à vos saintetés qu'une seule grâce : qu'il me soit permis de continuer à vivre en silence au sein de ces forets , auprès des ossements de dix-sept frères que j'y ai déjà vus mourir; j'y prierai pour vous avec ceux qui me restent, comme je le dois, comme je l'ai toujours fait depuis douze ans. Ah ! laissez-nous vivre avec vous dans cette Gaule où nous sommes, puisque nous devons vivre les uns avec les autres dans le ciel, si nous

méritons d'y entrer. Malgré notre tiédeur, nous suivrons de notre mieux les canons, les préceptes du Seigneur et des Apôtres. Ce sont là nos armes, notre gloire, notre bouclier. C'est pour leur rester fidèles que nous sommes sortis de notre patrie et que nous sommes venus chez vous. A vous, Pères saints, de voir ce que vous voulez faire de quelques pauvres vétérans, de quelques vieux pèlerins, et s'il ne vaut pas mieux les réconforter que les troubler. Je nfose aller vous trouver, de peur d'entrer en contention avec vous, mais je vous confesse les secrets de ma conscience, et comme quoi je crois surtout à la tradition de ma patrie, qui est d'ailleurs celle de saint Jérôme. »

Tout cela est mêlé de calculs fastidieux sur la célébration de la Pâque et d'un grand étalage de textes de l'Ecriture. Il termine ainsi : « A Dieu ne plaise que nous réjouissions nos ennemis , les juifs , les hérétiques ou les païens, par des luttes entre chrétiens... Si Dieu vous inspire de m'expulser du désert que je suis venu chercher au delà des mers, je n'aurai qu'à dire comme Jonas : Prenez-moi et jetez-moi à la mer, et la tempête cessera. Mais, avant de m'y jeter, votre devoir est de faire comme les mariniers, et de tout tenter pour aborder au rivage; peut-être même n'y aurait-il pas excès de présomption à vous suggérer qu'il y a beaucoup de gens qui suivent la voie large, et que. s'il y en a quelque peu qui se dirigent par la porte

SAINT COLOBIBAN.

étroite qui mène à la vie, ii vaudrait mieux pour vous les encourager que les arrêter, sous peine de tomber sous le coup du texte qui dit : Malheur à vous, Scribes et Pharisiens, qui fermez le royaume du ciel aux hommes, et qui, sans y entrer vousmêmes, en interdisez l'accès au prochain. Plus la lutte est dure, et plus la couronne est glorieuse. Ceux-là, dit saint Grégoire, qui n'évitent pas le mal patent, ne croient guère au bien caché. C'est pourquoi saint Jérôme enjoint aux évèques d'imiter les Apôtres, et aux moines de suivre les Pères, qui ont été parfaits. Les règles des clercs et celles des moines sont très -différentes : que chacun garde fidèlement la profession qu'il a embrassée, mais que tous suivent l'Évangile et le Christ, leur chef... Du reste, priez pour nous comme nous prions, malgré notre bassesse , pour vous. Ne nous regardez pas comme étrangers à vous : car tous, Gaulois ou Bretons, Espagnols ou autres, nous sommes les membres d'un môme corps. Vous tous, qui êtes mes pères et mes frères, très-saints et très-patients, pardonnez à la loquacité et à l'insolence d'un homme dont la tâche est au-dessus de ses forces1. »

1. Dominis sanctis et in Christo patribus vel fratribus episcopis, presbyteris, cœterisque S. Ecclesia? ordinibus, Coluniba poccator, salutem in Christo pnrmitto.— Gratias ago Deo meo quod mei causa in unum tanti congregati sunt sancti... Utinam sa'pius hoc agorctis... Hoc potissimum debuit vobis inesse studium... Multum nocuit nocotque ecclesiastica? paci diversitas morum et varietas traditionuai... Unutn deposco a vestra sanctitatc... ut, quia hujus diversitatis auctor non su m, ac pro Christ) SalvatDre commuai Domino et Deo in h»s

moine* d'ucc. II. 31

m SAINT COLOM BAN.

Quand on songe que ni l'histoire de la vie de Colomban, si minutieusement écrite, ni celle de son époque, nTa gardé la trace d'aucune répression, ni même d'aucune improbation solennelle, à l'endroit du moine étranger qui venait ainsi se poser eu maître et en juge des évèques, on ne peut se défendre de constater et d'admirer l'immense liberté dont jouissaient alors les chrétiens, jusque dans le domaine où les droits de l'autorité auraient pu inspirer le plus de jalousie.

^{ulle II est toutefois douteux que cette attitude n'ait ic roi Thimy ii Pas éVanlé l'ascendant que les vertus et la sainteté de Golomban lui avaient conquis parmi les Gallo-

terras peregrinus processerim , ut mihi liceat... in hi* silvis silere et v is ère juxta ossa nostrorum fratrum decem et septem defunctorum sirut tisque «une licuit nobis inter vos vixisse. duodeciin annis, ut pro vobis, sicut usque nunc fecimus, oremus, ut debeinus. Capiat nos siniul, oro, Gallia, quos capiet regnum cœlorum, si boni si ni us mentis... Hi sunt nostri canones, dominica et apostolica mandata... ll*x arma, scutum et gladium... ha'C nos moverunt de patria ; ha»c et hic servare enntendimus, licet tepide... in bis perseverare optamus sicut et seniores nostros facere conspeximus... Vos, patres san«*ti, videtc (pnd faciatis ad istos veteranos pauperes et peregrinos svnes... Confiteor conscientia* mea» sécréta, quod plus credo tr.tditioni patriae mea»... Aliuenim sunt italia clericorum et monacborum documenta, et longe ab invicem separata... De ca»tcro, patres, orate pro nobis, sicni et nos facimus, viles licet, pro vobis; et nolitc nos a vobis alienos repulsare : unum enim corporis sumus commembra, sive Calli, vive Hritanni, sive Iberi, sive qua?quc gentes... Date veniam mea* loquacitati ac prpeacitati supra vires laboranti , patientissimi atque sancti>simi patres quique et fratres. Epist. h , aj>. Gallind., Ribl. vfter. I*utr.t t. XII, p. 3*7.

Francs. Mais il le retrouva bientôt tout entier dans le conflit qu'il engagea, pour l'honneur des mœurs chrétiennes, contre la reine Brunehaut et son petitfils, et qu'il nous faut raconter avec quelques détails, parce que cette lutte fut la première, et non la moins remarquable, de celles qui éclatèrent à diverses reprises entre les moines et les rois chrétiens, si longtemps et si naturellement alliés.

La domination franque dans les Gaules s'était, comme on sait, divisée en trois royaumes distincts : la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne. L'ancien royaume des Burgondes ou de Bourgogne, définitivement conquis par les fils de Clovis, avait été reconstitué par son petit -fils, Contran , qui avait si bien accueilli Colomban , et c'était à l'extrémité septentrionale de ce royaume que s'élevait Luxeuil. Gontran étant mort sans postérité, la Bourgogne avait passé à son neveu, le jeune Childebert II, déjà roi d'Austrasie et fils de la célèbre Brunehaut. Celui-ci mourut peu après, laissant deux fils en bas âge, Théodebert II et Thierry II. Sa succession fut divisée entre eux : Théodebert eut l'Austrasie, et Thierry la Bourgogne; mais leur aïeule Brunehaut s'empara aussitôt de leur tutelle et de la puissance royale dans les deux royaumes, tandis que sa terrible ennemie, Frédégonde, que' Gontran avait si justement nommée l'ennemie de Dieu et des hommes, gouvernait la Neustrie, au nom de son fils, Glotaire II, également

Mouasière de

Saint-Marlin d'Autun

mineur. Toute la Gaule franque se trouvait ainsi entre les mains de deux femmes, qui la dominaient au nom de trois rois mineurs*. Mais bientôt les leudes d'Austrasie, chez qui l'indomptable indépendance des Francs s'était conservée bien plus entière que chez les Neustriens, révoltés par les allures violentes et arbitraires de Brunehaut, obligèrent l'aîné de ses petits-fils à l'expulser de son royaume. Elle s'en consola en se fixant en Bourgogne chez le jeune roi Thierry, et en continuant à y exercer sur les seigneurs et les évêques bourguignons la domination allière et souvent cruelle qui l'avait rendue insupportable à l'Austrasie.

On jugerait trop sévèrement Brunehaut , si on la confondait à un degré quelconque avec son immonde et sinistre rivale, qui fut à la fois bien plus coupable et plus prospère qu'elle. Grégoire de Tours a vanté sa beauté, ses bonnes mœurs, sa prudence et son affabilité, et Grégoire le Grand, en félicitant les Francs d'avoir une si bonne reine, Ta honorée de ses éloges publics, spécialement dans son fameux diplôme relatif à l'abbaye de Saint-Martin d'Autun, qu'elle avait construite et richement dotée sur le site môme où le saint évôque de Tours, passant chez les Eduens, avait couru risque de la vie en détruisant le dernier sanctuaire du paganisme vaincu. Cette abbaye, longtemps célèbre par ses

1. Frédégonde mourut peu après, en 597, triomphante de tous ses ennemis.

richesses et par ses florissantes écoles, servit de sépulture à Brunehaut, et neuf siècles encore après sa cruelle mort une distribution journalière faite aux pauvres rendait sa mémoire populaire sous le nom iY aumône de Brunehaut 4.

Mais Brunehaut, déjà vieillie, n'avait conservé que l'ardeur intrépide de ses jeunes années; elle n'en avait plus la générosité ni la droiture. Elle avait tout sacrifié à la passion de dominer et à la tentation de rétablir une sorte de monarchie romaine 2. Et cette soif de régner seule l'égarait au point de la déterminer, elle dont la jeunesse avait été sans reproche, à encourager chez ses petits-fils cette polygamie qui semble avoir été le triste privilège des princes germaniques et surtout des Mérovingiens3. De peur d'avoir une rivale de crédit et de puissance auprès du jeune roi Thierry, elle s'opposa de tout son pouvoir à ce qu'il remplaçât ses concubines par une reine légitime, et lorsqu'enfin il se détermina à épouser une princesse visigothe, Bru-

1. S. CnEC. Mac*., Epist. xiir, 0. — Grec. Turon., Htst. eccl., iv, Ti —L'abbaye de Saint-Martin d'Autun avait possédé, selon la tradition bourguignonne, jusqu'à cent mille manscs. LVglise, reconstruite avec magnificence au ix< siècle, fut rasée en 1750 par les moines eux-mêmes, qui en rebâtirent une autre, laquelle eut le même sort en 1808. La charrue a depuis lors passé sur le sito d»; l'église et du monastère. 11 existe une précieuse monographie de cette abbaye, publiée par M. Bulliot. Autun, 1849, 2 vol.

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