‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 145 sur 177 · Henri Martin, II · texte numérisé non relu

Henri Martin, II

3. Ob nobilitatem plurimis nuptiis ambiuntur. Tacit., De mor. Germ., c. 18.

486 SAINT COLOMBAX.

nehaut, quoique fille elle-même d'un roi visigoth, vint a bout d'en dégoûter son petit-fils et de la faire wî-éf» répudier au bout d'un an. L'évêque de Vienne, saint Didier, qui avait conseillé au roi de se marier, fut assommé par des sicaires que la reine mère avait apostés.

Cependant le jeune Thierry avait des instincts religieux. Il se réjouissait de posséder dans son royaume un saint homme tel que Colomban. 11 allait souvent le visiter. Le zélé Irlandais en profila pour lui reprocher ses désordres et pour l'exhorter à chercher la douceur d'une épouse légitime, de telle sorte que la race royale pût sortir d'une reine honorable et non d'un lieu de prostitution. Le jeune roi promit de s'amender : mais Brunehaut le détourna facilement de ces bonnes inspirations. Colomban étant venu la voir au manoir de Boureheresse. elle lui présenta les quatre fils qu'avait déjàThiern de ses concubines. «Que me veulent ces enfants? » dit le moine. — « Ce sont les fils du roi , » dit la reine; « fortifie-les par ta bénédiction. » — «Non,» répondit Colomban, «ils ne régne- « ront pas, car ils sortent d'un mauvais lieu. » A partir de ce moment, Brunehaut lui jura une guerre à mort. Elle fit d abord défendre aux religieux des monastères gouvernés par Colomban d'en sortir, el à qui que ce fût de les recevoir ou de leur fournir le moindre secours. Colomban voulut essayer d'éclaiv rer et de ramener Thierry. Il alla le trouver à sa

villa royale d'Époisses. En apprenant (pie l'abbé était arrivé , mais ne voulait pas entrer dans le palais, le roi lui fit porter un repas somptueusement apprêté. Golomban refusa de rien accepter de la main de celui qui interdisait au\ serviteurs de Dieu l'accès et la demeure des autres hommes, et sous le coup de sa malédiction tous les vases qui contenaient les divers mets furent miraculeusement brisés. Le roi, effrayé par ce prodige, et son aïeule, vinrent lui demander pardon et promirent de se corriger. Colomban apaisé retourna à son monastère, où il apprit bientôt que Thierry était retombé dans ses débauches habituelles. Alors il écrivit au roi une lettre pleine de reproches véhéments, et qui le menaçait d'une excommunication prochaine *.

Ainsi donc lui, cet étranger, ce missionnaire irlandais, l'hôte et l'obligé du roi Gontran, oserait en venir au point d'excommunier le roi de Bourgogne, l'héritier de son bienfaiteur! Brunehaut n'eut pas de peine à soulever contre celte audace inaccoutumée les principaux leudes de la cour de Thierry ; elle entreprit même de persuader aux évêques d'intervenir afin de blâmer la règle du nouvel institut. Excité par tout ce qu'il entendait

1. Gratulabatur quia in termino regni suii U. Columbanum baborn... L't non potins légitima* conjngis solainine frunretur, ut rcgalis proies ex honorabili résina proderet, et non o\ lupanat ibus videretnr emf-rsi... Apud Spissiain villam publioam... Littéral verberibus plenas... Jonas, c. 31, 32.

dire autour de lui , Thierry résolut de prendre l'offensive, se présenta lui-même à Luxeuil et demanda compte à l'abbé de ce qu'il s'écartait des usages du pays et de ce que l'intérieur du couvent n'était pas ouvert à tous les chrétiens et même aux femmes, car c'était encore un des griefs de Brunehaut contre Colomban, qu'il lui avait interdit à elle, quoique reine , de franchir le seuil de son monastère. Le jeune roi pénétra de sa personne jusqu'au réfectoire en disant qu'il fallait laisser entrer tout le monde partout ou bien renoncer à tout don royal. Colomban, avec son audace accoutumée, dit au roi : « Si vous voulez violer la rigueur de nos règles, « nous n'avons que faire de vos dons; et si vous « venez ici pour détruire notre monastère, sachez « que votre royaume sera détruit avec toute votre « race. »

Le roi eut peur, et sortit; mais il reprit bientôt : « Tu espères peut-être que je te procurerai la couif ronne du martyre ; mais je ne suis pas assez fou « pour cela : seulement, puisqu'il te plaît de vivre <( en dehors de toute relation avec les séculiers, « tu n'as qu'à t'en aller par où tu es venu, et « jusque dans ton pays. » Tous les seigneurs du cortège royal s'écrièrent qu'ils ne voulaient pas non plus tolérer dans leur pays des gens qui s'isolaient ainsi de tout le monde. Colomban dit qu'il ne sortirait de son monastère que s'il en était arraché par la force. Alors on le prit et on le conduisit à Be-

sançon pour y attendre les ordres ultérieurs du roi *. Après quoi, Ton établit une sorte de blocus autour de Luxeuil pour empêcher qui que ce fut d'en sortir.

Les moines se rappelèrent qu'ils avaient parmi eux un jeune homme nommé Agile, fils de cet Agnoald , principal ministre du roi Contran , qui vingt ans auparavant avait obtenu pour Colomban la donation de Luxeuil, et qui depuis avait confié son fils encore enfant au saint abbé irlandais pour l'élever dans la vie religieuse. Ils chargèrent Agile d'aller obtenir du roi et de la reine la levée de l'interdiction. Le jeu ne religieux tomba entre les mains d'un neveu du duc de la Séquanie qui, sous prétexte de se livrer à la chasse, gardait les avenues du monastère ; mais par le signe de la croix, il fit tomber le glaive et dessécher le bras déjà levé pour le frapper, et on lui permit de continuer sa route. Par un de ces retours soudains et passagers qui se produisent si souvent dans la vie des Mérovingiens, Thierry et son aïeule reçurent l'envoyé des moines avec toute sorte de démonstrations d'humilité, se prosternèrent devant lui, levèrent le blocus de l'abbaye, et lui firent même de riches donations 2.

1. Ea maxime pro causa infesta erat co quod... sibi qua? regina erat idem contradixerat. Vila S. Agili, c. 7, ap. Act. SS.O. S.B., t. II. — Ut erat audax, atquc animo vigens... Si ob hanc causam hoc in loco venisti... Martyrii coronam me tibi illaturum speras : non esse me tantie démenti» scias... Qua vénéras, ea via repedare studeas... Aulicoruni consona voce vota prorumpunt... Jows, c. 23.

2. Sub obtentu venantium... observabant exitus monasterii more

Wi> SAINT COLOMBA N.

coioo»ba» Mais leur cœur n'avait jms fléchi à l'endroit uY Besançon. Colomban. Celui-ci, entouré à Besançon du respect de tous, et jouissant de sa liberté dans l'intérieur de la ville, en profita pour gravir, un dimanche matin, le sommet de ce plateau dont César a signalé l'étrange disposition , où est aujourd'hui située la citadelle, et d'où descendent deux parois de mehes verticales qui vont plonger jusque dans les flots tortueux du Doubs, en fermant des deux côtés l'accès de la presqu'île bisontine1. De cette hauteur, il promène ses regards sur la route qui conduit à Luxeuil : il semble y chercher les obstacles qui pourraient empêcher son retour. Son parti est pris: il descend , sort de la ville et se dirige vers Luxeuil. A la nouvelle de son retour, Thierry et Brunehaul envoient un comte avec une cohorte de soldats pour le reconduire en exil. Alors eut lieu cette scène, tant de fois renouvelée pendant douze siècles, et de nos jours encore, entre les persécuteurs et les victimes.

latronum... Hex rt régi nu... hunio coram vestigiis illius procumbunt. V Ha S. Aoili, c. 7, 8.

I. La description qu'en donne Jonas est encore aujourd'hui frappante de vérité, et l'était surtout avant que Louis XIV, après la conquête de la Franche-Comté, eut fait raser la métronoU de Sainl" Etienne et tous les bâtiments qui couvraient le flanc méridional du rocher : « Adscendit dominica die in vertieem arduum ad racunitfii mentis illius (ita enim situs urbis habetur, cum domorurn densitas in difTuso latere proclivi iiiuntis sita sit, prorumpant ardua in sublimibus cacumina qua» undique abscissi fluminis Doux alveo voilante îiullatenus commeantibus viam pandit ), ibique usque ad médium dbi exspectat , si aliquis iter ad monasterium rovertendi proiiibeat. »

Los ministres de la volonté royale le trouvèrent au chœur, chantant l'odice avec toute sa communauté. « Homme de Dieu, » lui dit-on, « nous vous prions « d'obéir aux ordres du roi et aux nôtres, et de « vous en aller là d'où vous êtes venu. » — « Non, » répondit Golomban, « après avoir quitté une fois ma « patrie pour le service de Jésus-Christ, je pense « que mon Créateur ne veut pas que j'y retourne. » A ces mots, le comte se relira, laissant aux plus féroces d'entre ses soldats le soin d'accomplir le reste. Domptés parla fermeté de l'abbé qui répétait qu'il ne céderait qu'à la force, ils s'agenouillèrent devant lui, el le conjurèrent en pleurant de leur pardonner, et de ne pas les réduire à une violence qui leur était imposée sous peine de la vie. A cette pensée d'un danger qui ne lui était plus personnel, l'intrépide Irlandais céda et sortit du sanctuaire qu'il avait fondé, qu'il avait habité pendant vingt ans, et qu'il ne devait plus revoir *.

1. Vir Dei, precamur... co itincrc quo primum adventasti... Non reor... scmcl naïali solo ob Christi tiinorem relicto... Reliais quibusdam quibus feroeitas animi inerat. Jo\as, c. 3C. — Comment n'être pas frappé de l'identité des luttes et des triomphes de l'Église à travers les âges, lorsqu'on voit ce qui se passait a Luxeuil , en 010, se renouveler, après douze siècles, contre de pauvres moines dans le Caucase? On lit dans le Journal des Débats du 23 avril I8'k» : « Voici encore quelques détails sur l'expulsion des missionnaires catholiques des provinces du Caucase. Le premier jour de l'année, deux charrettes, escortées de Cosaques armés de lances et de pistolets, s'arrêtèrent devant la porte du couvent de Tiflis. Des agents de police entrèrent aussitôt dans Je couvent et ordonnèrent aux moines de

Ses religieux l'entouraient en gémissant comme s'ils eussent marché à ses funérailles. Il les consolait en leur disant que cette persécution, loin d être une ruine pour eux, ne servirait qu'à la multiplication « du peuple monastique. » Tous voulaient le suivre dans son exil ; mais un ordre roval interdit cette consolation aux moines qui n'étaient pas d'origine irlandaise ou britannique. Brunehaut voulait bien se débarrasser de ces insulaires audacieux et indépendants comme leur chef, mais elle ne tenait pas à ruiner le grand établissement dont la Bourgogne était déjà (1ère. Le saint, accompagné de ses frères irlandais, prit le chemin de l'exil. sooToyage L'histoire de son voyage, scrupuleusement re- Be^çon vieillie par ses disciples, est pleine d'intérêt pour à Naptes. ja connaissance des lieux et des mœurs de la Gaule

monter dans les charrette*. Ceux-ci déclarèrent qu'ils ne se ciraient qu'à la force ; puis ils entrèrent dans l'église du couvent et s'agenouillèrent devant l'autel. Les agents attendirent quelque temps; mais lorsqu'au bout d'une heure ils virent que les moines ne manifestaient aucune intention d'obéir, ils leur renouvelèrent l'ordre de se mettre en route. Les missionnaires répondirent qu'ils ne quitteraient pas volontairement le poste qui leur avait été confié par leur chef spirituel. Cette réponse fut transmise au général Gurko, gouverneur de Tiflis, qui ordonna de les emmener de force et de les transporter dans des voitures. Cet ordre fut aussitôt exécuté. Les missionnaires de Gori ont été expulsés de la môme manière. » Le même journal rapporte, dans son numéro du lendemain, le récit de violences analogues exercées, non plus au Caucase, mais en France, contre les religieuses hospitalières de Saiut-Joscph à Avignon, dans ce même mois d'avril 1845. L'expulsion des moines irlandais et anglais de la Trappe de Melleray, en 1831 , présente aussi plus d'un trait de semblancc avec l'histoire de Luxeuil.

franque. On le fil passer une seconde fois à Besançon, puis à Autun, à Avallon, le long de la Cure et de l'Yonne jusqu'à Auxerre, et de là à Ne vers, où on l'embarqua sur la Loire. Il marquait chacune de ses étapes par des guérisons miraculeuses ou d'autres prodiges qui, néanmoins, n'atténuaient pas les rancunes qu'il avait excitées. Sur le chemin d'A vallon, il rencontra un écuyer du roi Thierry qui essaya de le percer de sa lance. A Nevers, au moment de s'embarquer, un grossier satellite de l'escorte des proscrits prit une rame et en frappa Lua, l'un des plus pieux parmi les compagnons de Coloruban, pour le faire entrer plus vite dans le bateau. Le saint se récria : « Cruel, de quel droit « viens-tu aggraver ma peine? De quel droit oses- « tu frapper les membres fatigués du Christ? Souci viens-toi que la vengeance divine t'atteindra ici « même où ta fureur a atteint le serviteur de « Dieu. » Et en effet, au retour, le misérable tomba dans l'eau et se noya à l'endroit même où il avait frappé Lua *.

Arrivé à Orléans, il envoie deux de ses frères

1. Velut funus subsequentibus... Ob multiplicandas plèbes monacborum banc esse datam occasion em... Quos sui ortus terra dedcrat, vel qui a Brifannico arvo ipsam sccuti...Custos cquorum... occurrit... Ubi lento conamine in scapham insilircnî... Arrcpto remo...Cnr, crudelis, mœrorem mibi addis... Jovas, c. 30, 38, 40.— Mabillon (Annal., t. lrr, p. 2H3) suppose que ce Lua pouvait bien être le saint irlandais dont saint Bernard parle comme ayant fondé cent monastères ; mais cela parait on ne peut plus improbable.

dans la ville pour se procurer des vivres : maison ne veut leur rien vendre ni donner, pour ne pas c ontrevenir au\ défenses royales. On les traitait comme des gens mis hors la loi, hors la paix du roi, et qu'il était défendu par la loi salique d'accueillir, sous peine d'encourir l'amende énorme alors de six cents deniers. Les églises mêmes leur étaient fermées par ordre du roi. Mais, en revenant sur leurs pas, ils rencontrent une femme syrienne, de cette colonie d'Orientaux dont la présence en Gaule est déjà signalée sous Childebert Ier. Elle leur demande une syrienne d'<>" ils viennent, et l'ayant su, leur offre l'hospiihosiiuîuc talité, et leur donne tout ce qu'il leur fallait. « Moi oriéL*. " aussi, » dit-elle, « je suis comme vous étrangère. <( et je viens du lointain soleil d'Orient. >» Elle avait un mari aveugle à qui Colomban rendit la vue. Le peuple d'Orléans en fut ému ; mais on n'osait témoigner qu'en secret sa vénération au proscrit *.

En passant devant la ville de Tours, Colomban demande qu'on lui permette d'aller prier sur la tombe du grand saint Martin, toujours également vénéré par les Celtes, les Romains et les Francs. Mais ses sauvages gardiens ordonnent aux matelots de faire force de rames et de passer au milieu du fleuve. Cependant, une force invisible arrête la

I. Ux salicn, art. 5G, rd. Merkel. — Rotii, Renefizialwezm , I». lit). — Hoirie timoré aut vendero ont dan* nihîl audebant... Nam et oiro advena sum ex lonsinquo Oriontis sole... vir meus ex eodem WMierc Syrorum sicut et oro. Jonas, r. 4L

SAINT COLOMBAN. i95

barque : elle se dirige d'elle-même vers le port. Il descend à terre et passe la nuit auprès du saint tombeau. LYvêque de Tours vient le trouver et le mène dîner chez lui. A table, on lui demande pourquoi il va regagner son pays. Il répond : « Ce cbien « de Tbierrv m'a cbassé de chez mes frères. » Alors un convive, qui était un des leudes ou (idèles du roi, dit tout bas : « Ne vaut-il pas mieux abreuver »« les gens de lait que d'absinthe? » — « Je vois, » reprit Colomban , « que tu veux garder ton ser- » ment au roi Thierry. Eh bien! va dire à ton ami a et à ton seigneur que d'ici à trois ans lui et ses « enfants seront anéantis , et que toute sa race « sera extirpée par Dieu. » — « Pourquoi parler u ainsi, serviteur de Dieu? » dit le leude. — u Je « ne saurais taire, » répliqua le saint, « ce que le « Seigneur me charge de dire1. »

Arrivé à Nantes, et à la veille de quitter le sol de ^ letlrc la Gaule, sa pensée se tourne vers Lu\euil, et il se reMgienx met à écrire une lettre qui commence ainsi : « A IuxdceuiI

« ses très-doux fils, à ses très-chers écoliers, a ses u frères de la vie frugale, à tous les moines, Co- <t lomhan le pécheur. » Son cœur s'y épanche tout entier. Obscure, confuse, passionnée, entrecoupée par mille souvenirs, mille agitations diverses, cette lettre n'en est pas moins le monument le plus com-

1. Canis me Thcodoricus meis a fratribus abolit... Humili voce... si melitis esset lacté potari quam absvnthio Cojriiosco te re«:is Tticodorici fuwlera velle servare... Amico tuo et domino...

•ogle

|)let tjue Colomban nous ait laissé de son génie et de son caractère. A ces émotions personnelles vient toujours se mêler la préoccupation des destinées présentes et futures de sa chère communauté de Luxeuil. Il prescrit les dispositions les plus propres, selon lui , à en garantir les destinées, par la pureté des élections et l'harmonie intérieure. Il semble même prévoir l'immense développement des colonies monastiques qui devaient sortir de Luxeuil , dans un passage où il dit : « Là où les sites vous « conviendront, là où Dieu édifiera avec vous, allez <i et croissez , vous et les milliers d'âmes qui naid tront de vous *. »

On aime surtout à voir dans cette âme rigide et fière l'amitié, l'affection paternelle conserver tous ses droits. Il se rappelle avec une tendre sollicitude un frère qui ne s'était pas trouvé là au moment de ses adieux. « Gardez toujours, » dit-il, « gardez « Valdolène, s'il est encore avec vous. Que Dieu « lui fasse du bien; qifil devienne humble; et u donnez-lui pour moi le baiser que je n'ai pu lui « donner moi-même. »» Il recommande à ses religieux la confiance, la force d'âme, la patience, mais par-dessus tout la paix et l'union. Il prévoit dans cette sempiternelle queslion de la Pâque une division : il veut qu'on éloigne tous ceux qui troubleront l'unanimité de la maison. Les aveux, les

1. Si vcro vobis placent, et Deus illic vobiscum anlificat, cresciie ibi benedictione in mille millia.

SAINT COLOMBAX. 497

conseils, les exhortations se pressent sous sa plume. II s'adresse tantôt à toute la communauté, tantôt à un religieux, nommé Attale, qu'il avait désigné pour le remplacer.

« Tu le sais, mon bien-aimé Attale, à quoi sert de ne former qu'un seul corps, si l'on n'a pas un seul cœur?... Quant à moi, j'ai eu l'âme déchirée. J'ai voulu servir tout le monde, je me suis fié à tout le monde, et j'en suis devenu presque fou. Sois donc plus sage que moi : je ne veux pas te voir soulever le fardeau sous lequel j'ai versé tant de sueurs. Pour les contenir tous dans la fermeté de la Règle, j'ai essayé de rattacher à la racine de notre arbre tous ces rameaux que leur fragilité avait détachés de la mienne... Du reste, tu en sais déjà plus long que moi. Tu sauras adapter les préceptes à chacun. Tu tiendras compte de la diversité des caractères, qui est si grande entre les hommes. Tu te diversifieras donc toi-même, tu te multiplieras pour le bien de ceux qui t'obéiront avec foi et amour, et toutefois il faut craindre jusqu'à leur amour qui peut devenir pour toi un danger. Mais qu'est-ce donc que je fais? Voilà que je te provoque à entreprendre cet immense labeur auquel je me suis moi-même dérobé!... »

Plus loin c'est la douleur qui l'emporte et qui éclate, mais pour céder aussitôt à un invincible courage : et les souvenirs de l'antiquité classique viennent se mêler aux enseignements évangéliques

MOINES D'OCC. II. a.2

pour dicter à notre Irlandais quelques-unes des plus belles et des plus fîères paroles qu'ait jamais enfantées le génie chrétien. « J'avais d'abord voulu l'écrire une lettre de tristesse et de larmes, mais, sachant bien que ton cœur est accablé de soucis et de travaux, j'ai changé de style, j'ai cherché à contenir tes pleurs plutôt qu'à les provoquer. Je n'ai laissé voir au dehors que la douceur, et j'enchaîne la douleur dans le fond de mon âme. Mais voici que mes propres larmes se mettent à couler! Il faul et je veux les refouler : il ne sied pas à un bon soldat de pleurer .en face du combat. Après tout, ce qui nous arrive n'a rien de bien nouveau. N'est-ce pas ce que nous prêchions tous les jours? N'y a-t-il pas eu autrefois un philosophe, plus sage que les

autres, qui a été jeté en prison pour avoir soutenu, conti-e l'avis de tous, qu'il n'y avait qu'un seul Dieu? Les Evangiles sont d'ailleurs pleins de tout ce qu'il faut pour nous encourager. Ils n'ont guère été écrits que pour cela, pour enseigner aux vrais disciples du Christ crucifié a le suivre avec leur croix. Nos périls sont nombreux : la guerre qui nous menace est flagrante et l'ennemi redoutable ; mais la récompense est glorieuse, et la liberté de notre choix est manifeste. Sans adversaires, point de luttes; et sans lutte, point de couronne. Là où il y a lutte, il y a courage, vigilance, ferveur, patience, fidélité, sagesse, fermeté, prudence. En dehors de la lutte, misère et désastre. Ainsi donc, sans lutte, point

SAINT CÛI.OMBAN.

de couronne! Et j'ajoute : sans liberté, point de dignité! »

Cependant il faut fiuir, et il ne sait comment s'y prendre. Car il recommence toujours et se répète souvent. Mais d'autres se chargeront de l'interrompre et de mettre un terme à ses épanchemenls. — « Voici qu'on entre, » dit-il, « pendant que j'écris, pour m'annoncer que le navire est prêt, ce navire qui doit me ramener malgré moi dans ma patrie... La fin du parchemin m'oblige à finir ma lettre. L'amour n'a point d'ordre, c'est ce qui la rend confuse. J'ai voulu tout abréger pour tout dire: je n'y ai pas réussi. Adieu, chères entrailles, priez pour que je vive en Dieu1! »

1. Dulcissimis filiis , disccntibus carissimis, fratribus frugalibus, cunctis simul monachis... Sempcr Waldolcnum tene... humilia fiât : et m eu m illi da osculum quod tune festinansmon habuit... Tu scis , amantissime Attale... quid enim prodest babere corpus, et non habere cor?... Dum volui totos adjuvare... et dum omnibus credidi pene, factus sum stultus. Ideo tu prudentior esto : nolo subeas lantura onus, sub quo ego sudavi... Ergo diversus esto, et multiplex ad curam eorum, qui tibi obedierint cum fide et amore : sed tu et ipsum eorum time amore m , quia tibi pcriculosus erit... Lacrymosam tibi volui acriberc epistolam : sed quia scio cor luum, ideirco necessariis tantum allegatis, durisetipsis arduisque, allero stylo usussum, nialens obturarc quam provocarc Iacrymas. Foris itaque actus et sermo mitis, intus inctusus est dolor. En promanant lacrymœ ; sed melius est obturare fontem ; non enim fortis est militis plorare. Non est hoc novum quod nobis contigit : lioc maxime quotidie pra-dicabamus. Quidam philosophus olim, sapiontior caUeris, co quod contra omnium opinioncm unum Deum essedixerit, in carcercm trusus est. Evangclia plena sunt de hac causa et inde sunt maxime conscripta : ba»c est enim veritas Evaugelii , ut vere Cliristi crucifix! discipuli eum sequantur cum cruce... Multa carne perieuh : cognosce causam belli,

L'évèque et le comte de Nantes pressaient en effet le départ; mais le navire irlandais sur lequel étaient embarqués les effets et les compagnons de Colomban, et qu'il devait rejoindre dans une chaloupe, s étant présenté à l'embouchure de la Loire, fut rejeté par les vagues et resta trois jours à sec sur la plage. Alors le capitaine ût décharger les moines et tout ce qui leur appartenait, et continua sa route. On laissa à Colomban la liberté d'aller où il voulait.

* Il se dirigea vers la cour du roi de Soissons et de Neustrie, Clotaire II, qui, après une guerre malheureuse contre les rois d'Austrasie et de Bourgogne, s'était vu dépouillé de la plus grande prtie de la Neustrie, et réduit à la possession de douze comtés entre la rive droite de la Seine et la Manche4. Ce fils de Frédégonde, fidèle à la haine de sa

glorise magnitudinem, fortem non nescias hostem, et libertatem in medio arbitrii... Si tollis hostem , tollis et pugnam. Si tollis pugnam, tollis et coronam... Si tollis Hbertatem, tollis dignitatem... Nunc nùhi scribenti nuntins supervenit , narrans mihi pavera parari. Amor non tenet ordinem; inde raissa confusa est. Totum dicere volui in brevi. Totum non potui... Orate pro me, viscera mea, ui Deo vivam. Epist. ix, ap. Gallamd. , Bibl. veter. Patrum, t. p. 3i0.

t. Thierry avait réuni, à cette occasion, à l'ancien royaume d'Orléans et de Bourgogne, tout le pays entre Seine et Loire ; c'est ce qui explique pourquoi son autorité est reconnue dans tous les pays traversés par Colomban jusqu'à Nantes.

H te rend

chez les rois de Neustrie et

d'AnstrasIe.

SAINT COLO&IBAN.

oOl

mère pour Brunehaut et sa progéniture, fit l'accueil le plus empressé à la victime de son ennemie, essaya de le retenir auprès de lui, reçut de bonne grâce les remontrances que l'indomptable apôtre, toujours ♦ fidèle à son métier de censeur, lui adressa sur les désordres de sa cour, et promit de s'amender. Il le consulta sur le différend qui venait d'éclater entre les deux frères, Thierry et Théodebert, qui lui demandaient l'un et l'autre des secours. Colomban lui conseilla de m se mêler de rien, parce que dans trois ans leurs deux royaumes tomberaient en son pouvoir. Il demanda ensuite une escorte pour le conduire auprès de Théodebert, roi de Metz ou d'Austrasie, dont il voulait traverser les États pour se rendre en Italie. En passant par Paris, Meaux et la Champagne, il vit les chefs de la noblesse franque lui amener leurs enfants, et il en bénit plusieurs, destinés, comme on le verra, à hériter de son esprit et à propager son œuvre. Théodebert, en guerre avec son frère Thierry, fit au proscrit le même accueil que Clotaire II, mais ne réussit pas mieux à le retenir.

A la cour du roi d'Austrasie, il n'était pas loin de la Bourgogne, et il eut la consolation de revoir plusieurs de ses frères de Luxeuil, qui s'échappèrent pour le rejoindre. A leur tête et encouragé par les promesses et la protection empressée de Théodebert, il veut essayer de prêcher la foi chez les nations encore païennes, soumises à la domi-

ii redevient nation austrasienne et nui habitaient les régions

ais&iouoaire.

voisines du Rhin. C'avait toujours été là son ambition, son goût et son œuvre de prédilection l. Après soixante ans de travaux consacrés à la reforme des rois et des peuples déjà chrétiens, il commence la seconde phase de sa vie, celle de la prédication aux infidèles.

II s'embarque donc sur le Rhin, au-dessous de Mayence, remonte successivement ce fleuve et ses affluents jusqu'au lac de Zurich, séjourne quelque temps à Tuggen 2, à Arbon, trouvant ça et là quelques traces du christianisme que la domination romaine ou franquc y avait semées 5, et se fixe enfin à Bregentz, sur le Jac de Constance, au milieu des sa miMioa ruines d'une ancienne ville romaine. Les Suèves et les .Mamans les Alamans (. 1 la manni). soumis aux Francs desaint Gaii. puis la victoire de Clovis à Tolbiac, qui occupaient alors nielvélie orientale et tout le pays entre

1. Mci voti fuit gentes visitare et Evangclium ois a nobis praedieari : sed fe! modo réfèrent© corum teporcm , pcnc meum tulit iudc amorem. Epist. ad Fratres.

2. Les nouveaux Bollaiulistes (t. MI,Oct., p. 870; prouvent que ce ne fut pas à Zu<:, cominc l'ont dit tous les historiens antérieurs, mai*; à Tu«gen, qui est bien l'endroit où la Limnath entre dans le lac de Zurich , et qui répond au texte de l'hagiographe : « Ad caput lacus, in locum qui Turconia dicitur. » Yita S. Galli, c. i.

3. On nous pardonnera de ne pas nous arrêter à l'intéressante légende de saint Fridolin, autre moine irlandais, à qui l'on attribue une première mission en Alumanuie, la conversion du pays de Cilaris dont il est resté le patron, et la fondation de la double communauté de moines et de religieuses) de Sœckingen, sur le Rhin, entre Bile

et Schaiïhausen . Cf. Mabii.lon, Ann. Mened., t. Ier, p. 221. et flF.nnrnc. , t. II, p. 33.

l'Aar, les Alpes et la Lech, étaient idolâtres, adorateurs du dieu Woden, et en outre violents et cruels. En leur annonçant l'Évangile, Colomban déploya toute Fimpétuosité de son caractère, que l'âge n'affaiblissait en rien. Il avait pour principal auxiliaire un autre Irlandais, nommé Gall, qui n'était pas moins audacieux que lui, mais en outre fort instruit et ayant le don de prêcher en langue germaine aussi bien qu'en latin. Tantôt ils brisaient les chaudières où les païens faisaient bouillir de la bière 1 pour l'offrir en sacrifice à Woden ; tantôt ils brûlaient les temples et jetaient dans le lac les idoles dorées que les habitants leur montraient comme les dieux tutélaires de leur patrie. De telles allures excitaient naturellement contre eux la fureur des indigènes et les exposaient à de grands dangers. Ils durent fuir de Tuggen, d'où on les voulait chasser à coups de fouet, mais où Ton montre encore aujourd'hui le site des idoles qu'ils renversèrent et la fontaine dont ils s'abreuvèrent en prêchant la foi aux aïeux indignés des bons catholiques actuels du canton de Schwytz. A Bregentz ils eurent plus de succès et firent quelques conversions, mais sans apaiser les colères

1. Le moine italien qui a écrit la vie de Colomban parle ailleurs de la bière comme de la boisson nationale des raccn non romaines : « Cerevisia qua? ex frumenti et hordei succo exeoquitur, quamquo pr:e cjeteris in orbe terrarum gentibus, prietor Scoticas et barbaras fientes, qua? Oceanum incolunt, usitatur in Gallia, Britatinia, Hibernia, Germania, caeterisque quie ab eorum inoribus non desciscunt. » Cf. Vit. S. Salabergœ, c. 19, ap. Act. SS. O. S. B., II, 107.

SAINT CO LOMBAX.

et sans concilier les répugnances de la masse du peuple. Toutefois la petite colonie put y rester trois années. Elle y reprit la vie cénobitique. Elle avait eu d'abord à lutter contre la faim ; car les habitants ne leurdonnaient rien. On n'avait, pour se nourrir, que des oiseaux sauvages, qui arrivaient comme la manne aux Israélites dans le désert, ou des fruits sylvestres qu'il fallait encore disputer aux bêtes de la foret. Mais bientôt on eut un jardin potager avec des arbres fruitiers. La pèche fut aussi une ressource. Colomban faisait lui-même les filets; Gall. le savant et éloquent prédicateur, les jetait dans le lac et ramenait des prises considérables. Une nuit, pendant que dans sa barque il veillait en silence à ses filets, il entendit le démon de la montagne ap-

Diaiogue P^er Ie d^mon des eaux. « Me voici, » répondit celui-ci. — « Lève-toi donc. » reprit le premier, « et « viens m'aider à chasser ces étrangers qui m'ont « expulsé de mon temple : ce n'est pas trop de « nous deux pour les expulser. » — « A quoi bon? » répliqua le démon des eaux : « en voici un sur le « bord de l'eau dont j'ai voulu briser les filets, et je « n'ai jamais pu y réussir. Il prie toujours et ne « dort jamais. Nous aurons beau faire, nous ne « pourrons en venir h bout. » Alors Gall fit le signe de la croix et leur dit : « Au nom de Jésus-Christ « je vous ordonne de vider ces lieux sans oser nuire « à qui que ce soit. » Puis il se hAta d'aborder au rivage et courut éveiller l'abbé, qui fit sonner aus-

des

sur le lac

sitôt l'office de la nuit; niais, avant que le premier psaume fût entonné, on entendit sur les sommets des monts d'alentour les hurlements des démons retentir d'abord avec fureur, puis se perdre dans le lointain et s'éteindre comme les voi* confuses d'une armée en déroute i.

A cette belle légende qui peint si bien tout ce qui devait agiter Pâme de ces intrépides missionnaires sur cette plage longtemps inhospitalière, il faut joindre la vision qui détourna Colomban d'une mission plus lointaine et plus difficile encore. 11 était coiominu tourmenté par la pensée d'aller porter la lumière de à '«nwtir l'Évangile chez les peuples slaves, et spécialement ^eTsiM. chez les Wendes, qui s'étaient avancés jusqu'au sein des races germaniques et au midi du Danube.

1. Isti sunt dii vcteres, et antiqui hujus loci tutores... Non solum latiua\ sed etiam barbarie» sennonis cognitioncm non parvani babebat... Ira et furorc commoti, gravi indignationis rabie turbidi recesscrunt. . Audivit dxmoncm de culmine niontis pari suo clamantem qui erat in abditis maris, quo respoudente : Adsum , montanus... Consurge... iu adjutorium mihi... Heus quod de tuis calamitatibus narras... En unus illorum est in pelago cui nunquam nocerè potero... Audit* sunt dira; voecs dannonum per montium summitates, et quasi discedentium cjulatus cuin terrore confusus. Walafr. Strabo, Yita S. Ga//j, c. 4, 6 ci 7, ap. Pertz, Monumenta^ II, 7; Bou.wi»., t. VU, Oct.,p. 881, et Act. SS.O. S. B., II, 221.— Cf. Jonas, c. 5i, 55 ; Kemble, Saxons in England, t. I'r, p. 380; enfin Oïawm, Études germaniques, II, 122, qui, selon son habitude, a supérieurement traité la mission de Colomban et de ses compagnons en Helvétie. — Le monastère de Mfhrerau, que fonda Colomban, aux portes de la ville actuelle de Bregentz, a été récemment rétabli par une colonie de Cisterciens, que les radicaux argoviens avaient indignement expulsés de leur patrimoine séculaire à Wettingen, près d'Aarau.

Comme saint Patrice, le souvenir des |x»uples qui ne connaissaient pas le Christ le poursuivait dans son sommeil : une nuit il vit en songe un ange (jui lui dit : « Voici le monde devant toi : prends à droite « ou à gauche, mais ne t'éearte pas de ta route. « si tu veux manger le fruit de tes sueurs *. » II interpréta ce songe comme un signe qu'il u'aurait aucun succès dans l'entreprise qu'il rêvait et y renonça .

Les Slaves formaient, comme on sait, avec les Celtes et les Germains, la troisième des grandes races qui occupaient l'Europe centrale. Si Colomban. Celte d'origine et d'éducation, moine et missionnaire pendant presque toute sa vie chez les Germains, avait abordé les contrées déjà envahies par les tribus slavoniennes, il eût louché à toutes les familles de peuples qui ont dominé la chrétienté moderne. Cette gloire lui fut refusée : il peut lui suffire d'ailleurs d'avoir été le plus illustre d'entre tous les intermédiaires qui ont travaillé, sous l'inspiration chrétienne, à la fusion des deu\ plus grandes races de l'Occident.

Pendant ce séjour à Bregentz, notre saint alla revoir, on ne sait à quelle occasion, le roi Théodebert, toujours en guerre avec son frère le roi de Bourgogne. Éclairé par un pressentiment et inspiré

t. Cogitatio in inentcm ruit, ut Venotinrum, qui et Sclavi dicuntur, tunninos ndint... Ornis quod maneat totus orhis descriptus? Jov*s c. r»6. — On trouve encore de ces \\ endos en Styrie et en Carinthie.

par la reconnaissance qu'il devait à ce jeune prince, il lui conseilla de céder et de se réfugier dans le giron de l'Eglise en se faisant moine, au lieu de risquer à la fois son royaume et son salut. Théodebert avait du reste grand besoin d'expier ses péchés; très-débauché, comme tous les Mérovingiens, il venait, afin de pouvoir prendre une autre femme, de faire tuer la reine Bilichilde, jeune esclave que sa grand' mère Brunehaut lui avait fait épouser dans son adolescence. Le conseil de Colomba n fit rire le roi et tous les Francs qui l'entouraient : te Jamais, «disaient-ils, «on n'a entendu dire « qu'un roi mérovingien soit devenu moine de son « plein gré. » — « Eh bien ! » dit Colomban au milieu de leurs exécrations, « puisqu'il ne veut pas « l'être de plein droit, il le sera de force1. »> Cela dit, le saint regagne sa cellule, aux bords du lac de Constance. Bientôt il y apprend que son persé-

cuteur Thierry a envahi de nouveau les Etals de son protecteur Tliéodebert, l'a mis en déroule et poursuivi jusqu'aux portes de Cologne. La bataille décisive entre les deux frères se livra dans les champs de Tolbiac, où leur trisaïeul Clovis avait

1. Ridiculum excitavit : aiehaut onim nunquarn se audiisse Mcrovingum in ree:no sublimahim volmitarium cleriruni fuis^o. Dctestantilms erpo omnibus... Jonas, r. T.7. — Cria rappelle le mot du Childcbert, cit.- par Grégoire do Tours : Est-ce que jamais Mérovingien a été tondu > et lu fameux mot du Clotildc sur ses pt tits-tils : Mieu.c vaut qu'ils soient morts que tondus.— Voir au livre pnVodr-nt, p. 21)4, note I.

.iOH SAINT COLOMBAN.

fondé par la victoire la royauté chrétienne des Mme Francs1. Théodebert fut vaincu et pris : Thierry

n mon

<i« l'envoya à l'implacable Brunehaut , qui l'avait de-

léodebert. * r

puis longtemps renié pour son petit-hls, et qui, encore outrée de son expulsion du royaume d'Austrasie, lui fit raser la tète, puis le fit revêtir de l'habit monastique, et peu après mettre à mort.

A l'heure môme ou se livrait cette seconde bataille de Tolbiac, Colomban errait dans un bois voisin de sa retraite avec son disciple favori Cagnoald, jeune et noble Franc, fils d'un des principaux leudes de Théodebert, qu'il avait emmené avec lui des environs de M eaux. Comme il lisait, assis sur le tronc d'un vieux chêne pourri, il s'endormit et vit en songe les deux frères qui en venaient aux mains. A son réveil, il raconta sa vision à son compagnon en soupirant sur tout ce sang répandu. Le fils du ministre de Théodebert lui dit : « Mais, cher père, donnez donc le secours de vos u prières à Théodebert, afin qu'il l'emporte sur « Thierry, votre ennemi commun. » Colomban lui répondit : « Tu me donnes un conseil insensé ; çe « n'est pas là ce que veut Notrc-Seigneur, qui nous « a commandé de prier pour nos ennemis2. »

Cependant, l'Austrasie tout entière était tombée.

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