‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 149 sur 177 · Mordacius · texte numérisé non relu

Mordacius

avec

onlio<U»xie

olo SAINT COLOMBAN.

iuTniio grande et glorieuse que soit Rome, c'est par cette «iîique mc chaire qu'elle est grande et glorieuse chez nous. Quoique le nom de l'antique cité, gloire de l'Ausonie, se soit répandu dans le monde omme (juel- <jue chose de souverainement auguste, grâce à la trop grande admiration des peuples, pour nous, vous n eles grands et augustes que depuis l'incarnation de Dieu, depuis que l'esprit de Dieu a soufflé sur nous, et depuis que le Fils de Dieu, sur le char conduit par les deux ardents coursiers de Dieu Pierre et Paul, a fendu les flots de l'océan des peuples pour parvenir jusqu'à nous. Bien plus, a cause de ces deux grands apôtres du Christ, vous êtes presque célestes, et Rome est la téte des Eglises du monde entier, sauf la singulière prérogative du lieu de la divine résurrection1. »

Jamais Ton n'avait exprimé avec une plus poé-

I. Doleo onim, fateor, de infamia cathedra» S. Pétri... Ego cniin ut nniicus, ut discipulus, ut pcdissequus vester, non ut alionu* loquar : ideo libère eloquar nostris utpote magi>tris, ac spiriiualis navis gubernatoribus, ac mysticis proretis dicens : Yigilate... Noli df>piccre eonsiliolum alienigena»... Nullus ha-reticus, nullus judseus, nullus schismaticus fuit... Populus quem video, dum milites luuroticos sustiuet, zelosus e»t, et cito tanquam grex pavidus turbatur... Libcrtas patern» consuetudinis, ut ita dicam, me audere ex parte facit. Non enim apud nos persona, sed ratio valet : amor paci* evangrli.œ totum me dicere coy;it... In duobus-illis rervcnii»»imi« Dei spiritus equis, Dotro et Paulo..., per mare gentium equitan>, turbavit aquas militas... et >uprcmus ille auriga currus illius qui est Christus... ad nos usque pervenit. Extunc vos magni estis et clari... et, si dici potest, propter geminos apostolos..., vos prope cœlestes estis et Koma orbis terrarum caput est Ecclesiarum...

tique énergie la généreuse ferveur de celte race irlandaise justement orgueilleuse d'avoir ignoré le joug de la Rome païenne, et d'avoir attendu, pour reconnaître ses lois, qu'elle fut devenue la Rome des apôtres et des martyrs.

Mais pendant que l'infatigable missionnaire recommençait ainsi en Italie sa carrière de prédicateur et de fondateur monastique, tout avait changé de face chez ces Francs auxquels il avait consacré la moitié de sa vie. Au moment où le persécuteur victorieux de Golomban semblait à l'apogée de la fortune, au moment où il venait de réunir les immenses domaines de la rovauté austrasienne à son

propre royaume d'Orléans et de Bourgogne, et où il ne lui restait plus que le petit État de Clotaire à conquérir pour régner sur toute la Gaule et la Ger- Md°jl manie franque, le roi Thierry était mort subitement son^rfyolear à vingt-six ans. En vain Brunehaut avait-elle voulu recommencer à régner sous le nom de son arrière-petit-fils, du jeune Sigebert, l'aîné des enfants de. Thierry : les leudes d'Auslrasie, qui n'avaient jamais pu supporter la domination altière de cette reine, et au premier rang le puissant chef Pépin, tige de la racecarlovingienne, se déclarèrent contre elle. Ils se concertèrent d'un côté avec les leudes de Bourgogne, de l'autre avec Clotaire et ses Neuslriens, et appelèrent celui-ci à régner. Brunehaut et les quatre fils de Thierry lui furent livrés. Il lit égorger les deux aînés, et se montra le

ciouire h digne fils île Frédégonde par l'atroce supplice qu'il

le rappelle

Aus*Ve infligea à la rivale septuagénaire de sa mère. Clotaire 11, devenu par tous ces crimes le seul roi des Francs et maître de l'Austrasie et de la Bourgogne comme de la Neustrie, se rappela la prédiction que lui avait faite le moine irlandais et désira revoir celui qui avait si bien prophétisé. Il chargea donc Eustaise, qui avait remplacé Colomban comme abbé à Luxeuil, d'aller chercher son père spirituel et de mener avec lui une députation de nobles destinésà servir de caution aux bonnes intentions du roi. Colomban reçut Eustaise avec bonheur et le garda quelque temps auprès de lui pour le bien pénétrer

n renne de l'esprit de la règle qu'il lui fallait faire prévaloir sur « le peuple monastique » à Luxeuil. Mais il refusa de se rendre à l'appel de Clotaire; on voudrait cYoire que tout le sang innocent que ce roi venait de verser fut pour quelque chose dans ce refus; mais rien ne le prouve. L'abbé se borna à lui écrire une lettre pleine d'avis salutaires, dont il faut convenir qu'il avait grand besoin, et à lui recommander sa chère abbaye de Luxeuil , que Clotaire combla en effet de dons et de faveurs !.

Quant à Colomban, il finit comme il avait commencé, en recherchant une solitude plus étroite encore que celle du monastère qu'il venait de fou-

I. Littcras castigatinnum afTamine plcnas régi dirigit gratissinuini munii*... Ke\ vclut pignus fœderis viri Dci litteras ovans rcoopU. Jo.nas, c. 71.

der à Bobbio. Il avait trouvé sur la rive opposée de la Trebbia, et dans le flanc d'un immense rocher, une caverne qu'il avait transformée en chapelle dédiée à la sainte Vierge : c'est là qu'il passa ses derniers jours dans le jeûne et l'oraison, ne revenant au monastère que pour les dimanches et les ct mcurt jours de fête. Après sa mort, celte chapelle fut 2I B~embre longtemps vénérée et fréquentée par les âmes affligées, et, trois siècles plus tard, les annales du monastère rapportaient que ceux qui y entraient tristes et abattus en sortaient réjouis et consolés par la douce protection de Marie et de Colomban l.

Telle fut la vie de l'illustre fondateur de Luxeuil. De tous les grands moines que nous avons jusqu'à présent rencontrés, il est, non le plus édifiant, mais le plus intéressant, parce qu'il est le plus passionné

1. Inter cjeteras virtutes... hsec prœcipue vîguit, sicut ab anteccssoribus nostris audivimus, quod si aliquis tristis illic advenicbat, si ibi aliquam morulam haberet, intcrvcntu Sancto Virginia supradictique viri laetus exinde reveitebatur. Mirac. S. Culumb. a monach. liabiens, scpc. X, ap. Act. SS. 0. S. B., t. II , p. 37-38. — Une autre tradition lui attribue la découverte, au sein de ces rochers qu'il parcourait sans cesse, d'un légume rare et recherché, qui ne se reproduisait pas tous les ans, et que l'abbé de Bobbio envoyait aux rois et aux princes, pro benedictione S. Columbani. «Nam legumen Pis, quod rustici herbdiam vocant, ex adventus sui temporc per singulos annos sponte nascitur per iltos rupes quas ipse perambulavit, imllo serente ct, quod nobis majus miraculum videtur, per scissuras petruruni ubi nullus humor adest. » Mirttv. S. Columb., c. 5.

et celui chez lequel on retrouve le mieux l'homme sous le saint. Moins oublié, il faut le dire, que d'autres qui ne méritaient pas plus de l'être que lui, sa mémoire n'a été remise en lumière de nos jours que pour être exploitée dans un esprit hostile à la vérité et a l'autorité du Saint-Siège1.

Qu'y a-t-il donc dans cette vie qui puisse justifier la prétention qu'on a eue d'ériger le fondateur de Luxeuil en chef de parti politique, en ennemi de la royaulé de son temps, et de plus en sehismatique, contempteur ou au moins rival de la papauté? Colomban n'avait ni les vertus ni les vices qui font les hommes politiques : il ne lutta pas contre la ro vanté, mais contre un seul roi, et il livra cette lutte dans le seul intérêt de la pureté et de la dignité du mariage chrétien. Il est impossible de découvrir dans sa biographie, si remplie de minutieux détails, la moindre trace d'une préoccupation politique. Bien loin d'être un ennemi de la royauté, il fut sans contredit celui des grands moines de son temps qui eut les relations les plus fréquentes et les plus cordiales avec les rois contemporains : aver Clotaire, roi des Neustriens; Théodebert, roi des Austrasiens; Agilulfe, roi des Lombards. Mais il

1. M. Gorini, dans sa Dsfens* iU /' fi /lise, t. Irr, ch. et, avant Fui. M. de Courson, dans son Histoire des peuples bretons, t. Irf, p. et suiv., ont mis à néant les étranges rêveries de MM. Alexis de Suint-Priest, Michelel et antres, au sujet du rôle pvlitique et religieux de saint Colomban.

SAINT COLOMBAX.

savait que la vertu et la vérité sont faites pour les rois comme pour les peuples. L'histoire doit admirer en lui l'intégrité monastique aux prises avec le paganisme rétrograde de la polygamie mérovingienne, et le missionnaire étranger et solitaire retrouvant de prime saut, en face des conquérants de la Gaule, la liberté des prophètes de l'ancienne loi contre la débauche couronnée : Loquehar (estimonia tua in conspeclu rerjum, et non eonfundebar. Il y a cela, et il n'y a pas autre chose : cela suffit à sa gloire.

A l'égard du Saint-Siège, si l'on retrouve dans son langage quelques traces de l'Apre indépendance de sa race et de l'audacieuse franchise de son caractère; s'il faut le plaindre de s'être entêté a défendre et à imposer avec une opiniâtreté fatigante les observances locales et spéciales de son pays, s'il se donna le ridicule d'offrir des conseils au pape Boniface IV sur une question théologique qu'il avoue lui-même n'avoir pas étudiée à fond, il faut ajouter que, même dans ses paroles les plus véhémentes, rien n'implique le moindre doute sur l'autorité suprême du siège romain. Il dit expressément que toujours la colonne de l'Eglise est ferme à Rome, il qualifie expressément le pape de pasteur des pasteurs et prince des chefs, à qui il appartient de protéger dans ses périls l'armée du Seigneur, de tout organiser, de régler l'ordre de la guerre, de stimuler les capitaines, d'engager enfin le coin-

bat on marchant lui-même à la tète des soldats de Dieu l.

Ce prétendu Luther du vue siècle n'avait donc droit à aucune des sympathies qui lui ont été récemment témoignées. Elles se sont trompées d'adresse. Il n'a été L'ennemi ni des rois ni des papes. Il ne fut un rival redoutable que pour saint Benoît. Dans ses écrits pas plus que dans sa vie, rien n'indique qu'il ait eu l'intention de soulever cette rivalité : mais elle devait naturellement dériver de son esprit indépendant, particulier et quelque peu excessif, de l'attachement passionné qu'il sut inspirer à un si grand nombre de disciples, de ce don de propagande dont il était manifestement sa Régie, pourvu, mais surtout de la Règle qu'il crut devoir rédiger à l'usage de tout ce peuple monastique qu'il avait vu réuni sous sa crosse2. Il n'y dit pas un mot de la llègle de saint Benoît, dont il ne pouvait cependant ignorer l'existence, notamment après son séjour en Lombard ie 3. Mais il a voulu intro-

I. Epist. \\ a*l lionifacium. Pulcherrimo omnium totius Europa- Ecclesiarum capiti... pastorum pastori.

*2. Ilis crgo in locis monachorum plobibus cunstitutis... Regulam qnam tenerent Spiritu sancto repletus condidit.

3. Mabillon a parfaitement reconnu , à rencontre de Yepcs et de Trithemius, que la Hèglc de Colomban n'était pas une simple moditication de la Règle de Benoit : mais il est impossible d'admettre la démonstration par laquelle il prétend établir que Colomban, attiré en Italio par la renommée de Benoît lui-même, avait udopté la Régie de son prédécesseur et l'avait introduite à Bobbio. Contrairement a tout, s srs habitudes, le prince des érudjts chrétiens ne cite,

duire en Gaule un monument durable de l'esprit religieux de son pays, de ce souffle puissant qui avait fécondé l'Irlande monastique et créé ces immenses rassemblements de religieux où, s'il faut l'en croire, il régnait une telle discipline qu'on y voyait jusqu'à mille abbés reconnaître les lois d'un même supérieur, et une telle union que, dans certaines maisons, depuis leur fondation, deux moines ne s'étaient jamais disputés l.

Cette Règle, à la fois plus courte, plus vague et plus sévère que celle de Benoît, ne s'en accorde pas moins avec celle-ci sous les rapports essentiels, comme aussi la Règle bénédictine touchait par une foule de cotés aux Règles des grands solitaires d'Orient. Il n'est pas donné à l'homme, pas même à l'homme de génie, de s'isoler des efforts et de l'expérience de ses devanciers, et aucun génie vraiment pratique ne l'a ni tenté ni même désiré. Des dix chapitres dont se compose la Règle de Golom-

en cette circonstance, aucun texte contemporain, aucun fait, et se borne à des hypothèses qui ne sont d'accord ni avec la vin, ni avec le caractère de Colomban. Cf. Prœfat. in Sœc. II, n° 14, et in Sœc. IV, n°* 129 à 135.

L Et cum tanta pluralitas eoruni sit, ita ut mille abbates sub uno archimandrita esse referantur, nulla ibi a conditione cœnobii inter duos monachos rixa fuisse fertur visa. 1\e<;ll\ S. Coixmbaxi, c. 7.— Les mots a\nul seniores nostros , qui se trouvent au commencement de ce chapitre, pourraient s'interpréter non de toute l'Irlande, mais du monastère de Dangor, où Colomban avait été moine : mais comment expliquer ces mille abbés dans une seule maison, et comment regarder le terme abbates c<*mme synonyme de moines, lorsque le mot mona< lit se trouve dans la même phrase ?

Jiii SAINT COLOMBAN.

ban, le premier roule sur l'obéissance : elle doit être passive et absolue; il n'y a aucune réserve comme dans celle de Benoit sur les ménagements que doit garder l'abbé, ni sur les conseils dont il doit s'entourer. Le second impose aux religieux un silence perpétuel, excepté pour des motifs utiles ou nécessaires Le troisième réduit leur nourriture aux proportions les plus exiguës : Benoît accordait de la viande aux faibles et aux malades, et une hémine de vin; à tous Colomban ne permet qiu* les légumes, de la farine détrempée d'eau et un petit pain1. On ne doit manger que le soir, le jeûne doit être quotidien, comme le travail, la prière et la lecture. A part le chapitre vu, qui établit pour la psalmodie du chœur un ordre d'exercices très-compliqués et d'une longueur exorbitante (soixante-quinze psaumes et vingt-cinq antiennes pour les grandes fêtes, trente-six psaumes et douze antiennes pour les moyennes), les autres chapitres traitent de la pauvreté, de l'humilité, de la chasteté, de la discrétion ou prudence, et de la mortification, toutes vertus essentielles à l'état religieux, mais dont l'auteur parle plutôt en prédicateur qu'en législateur. Le dixième et dernier, aussi long à lui seul que tous les autres ensemble, forme, sous le Le Péuitemiei. titre de Pcnitenticl, une sorte de code criminel où

t. Cibus vilis et ve*pertinus... cum parvo panis paximatio... — il faut cependant que le poisson n'ait pas été défendu , puisqu'on voit s;iiiit (ïa!! et son maître sans cesse occupés de la pêche.

SAINT COLOMBAN. oiï

Ton remarque un nouveau contraste avec la Règle bénédictine dans l'extrême sévérilé des peines prescriles pour les moindres irrégularités. La rigide

discipline en usage dans les monastères d'Ecosse et d'il lande s'y manifeste par la prodigalité de la peine du fouet, réservée dans le code bénédictin pour les criminels incorrigibles, et prescrite dans le Pénitentiel pour les omissions les plus insignifiantes. Le nombre des coups de fouet infligés aux délinquants varie de six à deux cents. Il faut croire du reste que cette peine paraissait bien moins dure et moins humiliante à cette époque, même aux fils des grands seigneurs qui comptèrent en si grand nombre parmi les disciples de Colomban, qu'elle ne le semblerait aux plus obscurs chrétiens de nos jours, puisqu'on voit que ce maximum de deux cents coups est regardé comme l'équivalent de deux jours de jeune au pain et à l'eau, et que Tune ou l'autre de ces peines est réservée au moine qui aurait parlé sans témoins it une femme. Celui qui. étant en voyage, aurait couché sous le même toit qu'une femme, devait jeûner trois jours au pain et à l'eau *.

I. Si quis monachus dormierit in una dnmo cura muliere, très dics in pane et aqua; si nescivit quod non débet, uno die. — M. de Courson et l'abbé Gorini (op. cit., 1. 1", p. 4211} ont suffisamment relevé la grotesque erreur commise par M. Micbelet , dans son Histoire de France [U l*r, p. '280), où il traduit ce texte ainsi qu'il suit : « Pour le moine qui a failli avec une femme, deux jours au pain et à l'eau. »

Disciples £es excessives rigueurs ne décourageaient i>er-

de ° 'j i

coiomban. sonne. Coloniban vit aflluer autour de lui jusqu'au dernier jour de sa vie, dans les sanctuaires qu'il avait fondés, une véritable année de disciples. Ils furent plus nombreux et plus illustres que ceux de Benoît. Enflammés par le souffle de ce grand saint, pénétrés de la séve vigoureuse qui débordait en lui. comme lui opiniâtres, intrépides, infatigables, ils donnèrent à l'esprit monastique l'impulsion la plus puissante, la plus rapide et la plus active qu'il eut encore reçue en Occident. Ils le propagèrent surtout dans les contrées où se constituait laborieusement cette race franco-germaine qui recélait dans ses flancs l'avenir de la civilisation chrétienne. Par eux le génie et la mémoire de Coiomban plane sur tout le septième siècle, le plus fécond et le plus illustre de tous par le nombre et la ferveur des établissements religieux qui y prirent naissance. El cependant, on le verra, avant que ce siècle ne s'achève, la Règle et l'institut du grand Irlandais seront partout remplacés par l'esprit et par les lois de son immortel prédécesseur. Coiomban avait plus de cet élan qui entraîne pour un jour ou une vie d'homme, que de cette profondeur du génie qui crée pour les siècles.

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