‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 151 sur 177 · I. Epist. ad Fratres, ubi supra · texte numérisé non relu

I. Epist. ad Fratres, ubi supra

Cet Ariowald, gendre et successeur d'Agilulfe, ne promettait pas d'être pour l'abbaye irlandaise un protecteur très-zélé. Avant d'être roi il avait rencontré un jour, dans les rues de Pavie, un des moines de Bobbio, chargé par l'abbé Attale d'une mission pour la capilale des Lombards. En le voyant de loin il dit : « Voici un de ces moines de « Colomban qui nous refusent le salut. » Après quoi il le salua lui-même dérisoirement. Le moine, qui se nommait Blidulfe, lui répondit qu'il l'aurait salué volontiers s'il eut été irréprochable en matière de foi, et profita de l'occasion pour lui faire un sermon sur l'égalité des trois personnes de la Très-Sainte Trinité. Ariowald furieux aposta deux satellites qui attendraient le moine à son retour, pendant l'obscurité, pour le faire périr sous le bâton. Blidulfe, qui venait de souper chez un bourgeois orthodoxe de Pavie, fut atteint dans un lieu écarté par les assassins, qui le rouèrent de coups et le laissèrent pour mort sur le terrain. Au bout de quelques heures il fut retrouvé par son hôte, gisant dans son sang, mais il se releva, malgré de cruelles blessures, en disant qu'il n'avait jamais dormi d'un sommeil plus doux4. Ce prodige excita

1. Ex Cohunbani inonachis iste est, qui nobis salutantibus den<;gant apta respondere. Cumque jam baud procul abcssct , déridons salutcm pramisit... Percussus cerebroet onvù compage corporiscollisus, niagnis fustium iciibus ac sudibus pulsatus... ISibil ei n spondit unqtiam suavius accessisse nec soninum dulciorem babuhse testatur. Joxas, Yita S. lierlulfi , c. ap. Act. SS. O. S. B., t. II.

MOI-SKS D'occ. U. 31

I f doc arieu Ariowald

cl le moine citliodoxe «te

l'opinion populaire en faveur des moines de Bobbio et de leur doctrine orthodoxe. Ariowald, confus et repentant, envoya demander pardon à l'abbaye et lui offrit des présents qui furent refusés. Mais il faut croire que cette aventure laissa dans son âme une impression salutaire : car, après son avènement au trône, et quoique toujours arien, il s'abstint non-seulement de persécuter le monastère orthodoxe, mais même de lui donner tort dans ses luttes avec l'évèque. « Ce n'est pas à moi, » dit-il, « qu'il appartient de connaître de ces contestations « sacerdotales; qu'ils les fassent juger par leurs « synodes1. »

Du reste, Bertulfe alla à Rome invoquer le pape Honorius, lui fit connaître la règle et les usages suivis dans la nouvelle fondation ; obtint son approbation souveraine et revint muni d'un privilège qui exemptait de loutejuridiction épiscopale le monastère où Colomban avait achevé sa carrière 2.

Tous les noms des moines , cités dans les premiers temps de cette abbaye, indiquent une origine franco-germaine-1 : mais les Celtes d'Irlande et

t. *îon meum est sacordotum causas disccrnerc quas synodal) s cxaminatio ad purum decct addueerc. Jokas , Yita S. Rertulfi. c. 5.

2. Jonas de Susc, moine h Bobbio, comme nous l'avons déjà dit, a écrit, outre la biographie de saint Colomban, celles de ses dou\ successeurs, et les a dédiées à Boboléne, quatrième abbé de Bobbio, et d'oriuine franquo, comme ses prédécesseurs.

Mérovée, Blidulphe, Théodald, Baudachaire. — Le monastère no fut supprimé que sous la domination française, en 1803 : îv-lise abbatiale subsiste encore et sert de paroisse. 11 y avait en

d'Ecosse continuèrent à regarder comme un sanctuaire national celui où reposait la cendre du plus célèbre missionnaire de leur race ; et deux cents ans après sa mort, un seigneur irlandais y apporta en offrande une collection de livres écrits dans leur île natale. Ces manuscrits n'ont pas tous péri, et sur l'un d'eux que conserve la bibliothèque Ambroisienne de Milan, on lit celte dédicace : « A toi, Colomban, à toi le saint et l'Irlandais, ton compatriote Dungal pour le plus grand bien de tes frères et des siens !. »

Pendant que les Francs de Bourgogne et d'Austrasie, appelés à la suite du grand moine irlandais en Lombardie, créaient dans une gorge des Apennins un foyer de réaction énergique contre l'hérésie arienne, contre la mollesse des religieux italiens et contre les efforts du paganisme encore vîvace, même alors, chez les paysans2, des moines irlandais qui avaient été expulsés de Luxeuil avec leur illustre compatriote, mais qui ne l'avaient suivi que jusqu'au pied des Alpes, semaient la foi au milieu des populations semi-païennes de THelvélie orien-

A faction

des Irlandais

pour Bobbio.

Disciples de

Colomban en Helvélie.

outre un éveclrô à Bobbio fonde" par l'empereur saint Henri, en 101 i. 'Ugheiai, Italia sacra, t. IV, p. 925 j.

1. Sancto Colomba, tibi Scotlo tuus incoin Dungall Tradidit hune librum quo fratnitn corda boenlur.

Dungalus prtecipuus Scoftorum... Librum quemdam scotaiea? lintçuae... (MtnAToni, Antiq. Italie, t. 111, p. 821-820;.

2. Voir l'aventure du moine Mêrovêc qui , allant de Bobbio à Tortone , et ayant voulu détruire un temple rustique (fanum quoddam ex arboribus consitum) qu'il avait trouvO sur les bords de la Scrivia, fut battu et jeté à l'eau par les fani cultures. Jo.nas, I. c., c. 10.

sigKixri taie et de la Rhétie. L'un d'eux, Sigisbert, se sépa-

fon !e Disscntis, . , • 1 1 •

pr^ rant de son maître au pied du mont qui s est ap- Iiu^iuiio6 pelé depuis le Saint-Gothard , et franchissant les glaciers et les crêtes du Crispait, se dirige à Test, arrive à la source du Rhin et de là descend dans une vaste solitude, où il se construit, près d'une fontaine, une cellule de branchages. Les rares habitants de ces lieux sauvages, encore idolâtres , l'entourent, l'admirent, l'écoutent; mais quand il veut abattre le chêne sacré, objet de leur culte traditionnel, c'est sur sa lé te que l'un des païens veut décharger sa cognée. Un signe de croix le désarme: l'œuvre de la conversion se continue péniblement, mais avec l'appui d'un seigneur voisin , qui, à la voix du missionnaire irlandais, se fait chrétien, puis moine, et dote de tous ses biens le monastère naissant, lequel subsiste encore, sous le nom de Dissentis1. Ainsi fut conquis et béni, dès sa source, ce Rhin dont les eaux allaient baigner les murs de tant d'illustres sanctuaires monastiques, s™,» «.an Ce fut non loin du lieu où le Rhin se jette dans le lac de Constance, et un peu au midi de ce lac, que Gall, guéri de sa fièvre, mais profondément attristé du départ de son maître, choisit une retraite que son nom devait immortaliser. Un diacre, fort occupé de chasse et de pèche, lui indique une âpre

1. Bucelims, .)fartyro1. Bened. II Jul. ; Maiuli o\, Ann. lienrd., 1. m, c. 20. — L'abbaye de Dissentis, brûlée par le> Français en iTW. a été reconstruite depuis.

solitude, resserrée entre des hauteurs boisées, avec des eaux abondantes, mais peuplée d'ours, de sangliers et de loups. « Si le Seigneur est avec nous, « qui sera contre nous? » dit Gall ; et il se met en route avec quelques vivres dans sa besace et un petit filet pour pécher. Vers le soir ils arrivèrent à l'endroit où le torrent de Steinach se creuse un lit dans les rochers. Gomme il cheminait en priant, son pied se prit dans les broussailles, et il tomba. I,e diacre accourt pour le relever: « Non, » dit Gall: n c'est ici l'habitation que je choisis ; c'est ici le lieu » de mon repos pour toujours. » Puis il disposa deux branches de coudrier en forme de croix , y attacha les reliques qu'il portait au cou et passa la nuit en prières. Pendant que son oraison durait encore , un ours descendit de la montagne pour ramasser les restes du repas des voyageurs. Gall lui jeta un pain et lui dit: « Au nom du Christ, retire- « toi de cette vallée : les montagnes voisines te se- « ront communes avec nous , mais à condition que « tu ne feras plus de mal ni aux hommes ni aux « bétes. » Le lendemain le diacre alla pécher à la Encore

les

cascade, et, comme il lançait son filet, deux dé- (i«nmns. nions lui apparurent sous la forme de deux femmes nues, prêtes a se baigner, et qui lui jetaient des pierres en l'accusant d'avoir amené dans le désert cet homme cruel qui les avait toujours vaincus. Gall étant survenu exorcisa les fantômes; on les vit fuir en remontant le cours du torrent, et puis on enten-

SAINT GOLOMB.VN.

tlil dans la montagne comme des voix de femmes qui pleuraient en disant: « Où aller maintenant? « cet étranger nous chasse du milieu des hommes et « jusque du fond des déserts ; » puis d'autres voix qui demandaient « si le chrétien était encore là, et « s'il n'allait pas bientôt partir1. »

Ces poétiques traditions, transmises de bouche en bouche parmi les premiers chrétiens de nielvétie. peignent au naturel l'effet produit sur les âmes par la double lutte des missionnaires irlandais contre les dieux du paganisme et les forces de la nature. La légende s'est ainsi emparée de toute la vie du célèbre apotre de la Suisse allemande, et l'a parsemée de récits dont le charme nous retient malgré nous. Elle nous le montre encore appelé auprès de ce même duc d'Alamannie qui avait voulu expulser de sa province Colomban et ses compagnons, et qui réclama le secours du saint solitaire, dont la renom- La princesse mée s'étendait déjà au loin, pour guérir sa fille.

Fnedeburge ^^j^ ^ un (J^mon qU; avajt r^s\s{^ à lous |es

exorcismes, en criant qu'il ne céderait qu'à ce Gall qui l'avait déjà banni, lui et ses pairs, des bords du lac de Zurich et du lac de Constance. Gall refuse de venir et s'enfonce dans les montagnes de

1. Ozanam , Études germaniques, II, 123. Kkttherg, Kirrhenjrsrhichte. II, AO-ï'l. Yita S. Galli . ap. Peut*, Monunwnta, U, 5. 1»ra> cipio tibi, bestia, in nomino Dnmini... Tu induxisti virum istum in hune eremum, virum iniqimm et invidia plénum... Pnecipio vohi», plKintasmata...Ileti! quid faciomus, aut quo pergenuts?... Wai.mimd. Stkabo, ap. An. SS. O. S. B., t. II, p.

la Khétie : on le découvre dans une caverne; on l'amène au château ducal à Uberlingen. Il trouve la jeune princesse couchée et comme morte sur les geuoux de sa mère, les yeux éteints, la bouche ouverte. Il s agenouille auprès d'elle, et, après une prière fervente, il commande au démon de sorlir. La jeune fille ouvre les yeux, et le démon , parlant par sa voix, dit avant d'obéir : « C'est donc toi qui <• es ce Gall qui m'a déjà pourchassé de partout ? « Ingrat , c'est pour le venger que je suis entré « dans la fille de ton persécuteur, et tu viens main- .1 tenant m'expulser de nouveau ! » La guérison obtenue, Gall conseille à la fille du duc de consacrer sa virginité au Dieu qui l'avait délivrée. Mais cette princesse, qui s'appelait Friedeburga (château de la paix), et qui était d'une beauté singulière, comme toutes les princesses canonisées par la légende, avait été fiancée à Sigebert, à ce fils aîné du roi Thierry 1 1 . qui venait de succéder à son père, et qui devait sitôt périr sous le fer de Glotaire II. Elle lui fut envoyée à iMetz. En apprenant comment et par qui elle avait été guérie, le jeune prince fait don et concession au saint irlandais de tout le territoire qu'il voudrait occuper dans le domaine public ou royal entre les Alpes Retiennes et le lac de Constance. Puis il veut procéder au mariage. Friedeburge lui demande quelques jours de répit pour achever de remettre ses forces; elle en profite pour aller se réfugier dans une église dédiée à saint Étienne. Là elle se revêt du voile des

im SAINT COLOMBAN.

religieuses, et, saisissant le eoin de l'autel, elle conjure le saint qui le premier avait versé son sang |K)iir le Christ de lui venir en aide. Le jeune roi , averti de ce qui se passe, arrive à l'église avec la robe nuptiale et la couronne qu'il destine a sa fiancée. A celte vue elle embrasse de plus en plus fortement l'autel. Mais lui la rassure et lui dit : « Je u ne viens ici que pour faire ta volonté. » Il enjoint aux prêtres de la détacher de l'autel et de la lui amener : quand elle est auprès de lui, il la fait revêtir de la robe nuptiale et pose la couronne sur son voile. Puis, après l'avoir quelque temps regar- ^n.fiej déc, il lui dit : « Telle que tu es là , parée pour « mes noces , je te cède a l'époux que tu me pré- « fères, à mon Seigneur Jésus-Christ. » Alors il lui prend la main, la pose sur l'autel, et sort lui-même de l'église, pour pleurer en secret son amour vaincu l.

I. Singulari pulchritudine fulgens... In sinu matris, oculis ctausis orc inbianli... Tu ne Gallus... Ego plane ob ultioncm injuria? quam l)ux istc tibi et sociis tuis irrogavit filiani ipsius invasi , et sic ejicis me... Sicut milii fuisti pra»parata cum ornamcntis , sic te dabo ad sponsam Domino mco J.-C... Deinde ecclcsia? limen excédons lacrymis absconditum patcfecit amorem. Walafb. Strabo , c. 15- :i. Ob quod fertur egressus flere. A\o\. Vf! Sœc. - Tous ers faiis se trouvent également relatas dans la vie anonyme du vu* siècle, publia par Pertz, et reproduite par les nouveaux Bollandistes ( t. VII Octobres, p. 877} , qui maintiennent l'authenticité du fond de ce récit ronire les critiques de la plupart des historiens modernes. Cf. Mabili-on, Act. SS. O. S. B., t. II, p. 226, et Rettoebo, KircheHQetchichtf Deuhchlands, t. Il, p. ii. L objection la plus sérieuse provient de l'âge de Sigcbert, l'ainé de ces enfants nés hors mariage, que Colomban avait refusé de bénir, et qui ne pouvait guère avoir plus de treize ans en 013, année de la mort de son père Thierry, lui-même âgé

par

M\n fiancé.

Cependant, le zélé solitaire qui inspirait de si luin ces touchants et généreux sacrifices refusait Té véché de Constance que le duc d'Alamannie voulait lui faire conférer, en alléguant l'espèce d'interdit prononcé contre lui par son maître au moment de leur séparation, et retourna dans sa chère solitude, que bientôt dix à douze chrétiens indigènes vinrent partager avec lui !. Il en choisit un qu'il envoya au delà des Alpes pour prendre des informations sur le sort de Colomban, et qui lui rapporta de Bobbiola nouvelle de sa mort, avec la crosse de l'illustre exilé, que celui-ci avait léguée à son compatriote et à son ami en signe d'absolution. Dix ans plus lard, il reçut une députation de six moines de Luxeuil, Irlandais comme lui, et envoyés par la communauté pour le prier de venir prendre le gouvernement de la grande abbaye, vacant par la mortd'Eustaise. Mais il refusa encore cette fois de quitter l'asile qu'il s'était créé, et d'où il continuait à prêcher et à édifier la population d'alentour, tout en y accueillant des visiteurs et des disciples de plus en plus nombreux , qu'il nourrissait du produit de sa pèche. Lorsqu'il mourut presque centenaire, vers le milieu

seulement de 20 an». Dan* une lettre intéressante publiée par M. Dantierdans son liapport sur la correspondance inédite des Bénédictins (1807, p. l«»8), Mabillon, tout eu admettant l'existence et ia haute naissance de Sigebcrt , lui conteste la qualité de fils de Thierry et d • roi des Francs.

I. Ileversurus ad dilecta» *olitudiuis aulain. \\ 'ai.afr. Stiubo, c. 19. C'est la date donn e par Mabillon et reconnue exacte par Kett-

Orininc de Tablée de

Saiot-Gall.

Gall refuse de

devenir abbé a Luxeuil.

Il meurt

4 6 oeioun* f,*6 -

SAINT COLOM BAN.

du vif siècle, tout le pays des Alamans était réduit en province chrétienne , et autour de sa cellule se groupaient déjà les rudiments du grand monastère qui devait, sous le nom même de Saint-Gall , devenir l'une des plus célèbres écoles de la chrétienté et l'un des principaux foyers de la vie intellectuelle du monde germanique.

l>enr. II, i(V48. Le* nouveaux Bollandistes , p. 881, prôf. rern rdk d.> (V>7.

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