CHAPITRE IV
Influence de Luxeuil
Prépondérance et prospérité de Luxeuil sous saint Eustaise, premier successeur de Colomban. — Luxeuil devient la capitale monastique de la Gaule et la première école de la chrétienté : évéques et saints sortis de Luxeuil : llermenfroy de Verdun. — Schisme d'Agrestin, vaincu au concile de Maçon; la tonsure irlandaise; Note sur l'évèquc Faron et sa femme. — La règle bénédictine associée à l'institut de Luxeuif. — Le double consulat. — Saint Walbert , troisième abbé de Luxeuil. — Exemption accordée par le pape Jean IV.
Influence
Plusieurs générations s' écou Itèrent avant que Saint-Gall pût accomplir ses glorieuses destinées, tandis que la principale fondation de Colomban parvint aussitôt h l'apogée de sa grandeur et de sa popularité. Aucun monastère d'Occident n'avait encore jeté tant de lustre ni attiré tant de disciples «*
J 1 prospérité
que Luxeuil , depuis que l'exil de son illustre fondateur eut fixé l'attention et la sympathie de la Gaule chrétienne. On se rappelle que, lors de cet exil, il avait été interdit à tous ceux d'entre ses religieux qui n'étaient pas connue lui Irlandais de le suivre. Il avait fallu arracher de ses bras l'un d'eux, nommé Eustaise, né d'une noble famille de Bourgogne, et qui avait porté les armes avant d'entrer
SAINT COLOMBVN.
Eustaise.
deuxième
.le Luxcuil.
à Luxcuil. Plus lard il put rejoindre son père spirituel et le suivre jusqu'à Bregenz, d'où il revint à Luxcuil pour y gouverner la communauté privée de son chef naturel, et pour en disputer les possessions aux séculiers qui les envahissaient de toutes parts, et qui avaient établi leurs pâtres jusque dans l'enclos habité par les moines. On a vu que Clotaire JL devenu seul maître de trois royaumes francs, l'avait chargé d'aller rappeler Colomban. Sur le refus de celui-ci, Eustaise resta à la tète de la grande abbaye, qui attirait de plus en plus l'aflluence des religieux et la vénération des peuples. Cependant l'esprit de propagande et le goût de la prédication exerçaient un attrait victorieux sur Eustaise comme sur tous les disciples du grand missionnaire irlandais. Les évèques, réunis par le roi Clotaire II au concile de Bonncuil-sur-Marne , le désignèrent sa mission pour aller prêcher la foi aux nations encore iniïies vasque* dèles. Il commença par les Varasqucs , qui habitaient, non loin de Luxcuil , les bords du Doubs, près de Baume, et dont les uns étaient encore idolâtres et adoraient les génies des bois, les faunes et les sil vains de l'antiquité classique, tandis que les autres étaient tombés en proie à l'hérésie. Il se transporta ensuite au delà des coutrées qu'avait vi- ^ sitées Colomban , et jusqu'aux extrémités de la Gerrhe* ie* iioicos. manie méridionale, chez les Boïens ou Bavarois l.
I. \Vara>cos... qui asre-tium fatiis decepti , quos vulci Fatmos v>cant... Yita S. Ayli, c. 0, uj>. AtT. SS. O. B., t. Il, p. 300. Cf. Jov»s,
Sa mission n'y fut passans succès; mais Luxeuil, qui ne pouvait rester ainsi sans chef, le rappela bientôt.
Pendant les dix années qu'il le gouverna, en digne successeur de Colomban, il sut se ménager l'énergique appui de la noblesse franque en même temps que la faveur du roi Clolaire II. Sous son active et intelligente administration, l'abbaye fondée par saint Colomban atteignit le plus haut point do splendeur et fut reconnue comme la capitale monastique de tous les pays soumis à la domination franque. Les autres monastères, oii le relâchement et l'esprit séculier ne s'étaient que trop promptement introduits, subirent l'un après l'autre l'heureuse influence de la ferveur et de la forte discipline de Luxeuil , et se régénérèrent graduellement à son instar1. Les
Vita S. Eustasii; Vita S. Salabergœ ; Rrttukiu; , t. II, 188, et Xikdehm ayeii, das MOnchiluini tri Bajuu arien , 1S59, p. -il. — Ce dernier auteur croit pouvoir affirmer, eti *c fondant sur l'autorité du P. Meichclbeck, que saint Kustaise avait adopté des lors la régie bénédictine. Mais Meichclbeck , dans le seul endroit de ses œuvres où il traite cette question [Chronic. Benedictn-Ruranum, Proleg., p. 75, Monachii, 17.M }, ne donne pas une preuve, pas une raison autre que celles si insuffisantes de Mabillon ; voir plus haut, p. 522, note 3.
1. Properabat ad monasteria, maximeque Lusscdiuin, quoderateo tempore cunetîs eminentius atque districtius. iNeque enim tain crebra ad hue erant in Calliis monasteria: et sicubi essent, non sub regulari quidem disciplina , sed prorsus erant in inalitia ferment! veteris so?cularia. Pra-ter Lussedium ergo , quod solum , ut dicturn est, districtionem régula? solerter ten* bit, Soleniniacense monasterium in partibus occiduis hujus reli'^iouis extitet caput. Ex quo demum multi sumpserunt et initium et excmplum, adeo ut nunc quoque, propitia divinitate, innumera per omnem Kranciam et Galliam habeantur, sub regulari disciplina, aima utriusque sexus etenobia. Aihoems, Vita S. lïlujii, Mb. I, c. 21. [ Il écrivait de 0<X> à 080.}
Luxeuil devient lu cai'iMUmonastique
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T. .iules
l\ïi SAINT COLOMBAN.
abbés qu'animait un zèle sincère n'hésitaient pas à aller puiser à cette source nouvelle la force et la lumière dont ils se sentaient dépourvus dans leurs anciens sanctuaires. C'est ce que fit entre autres Conon l, l'abbé du fameux monastère de Lérins,qui. après avoir été , deux siècles auparavant, la plus illustre communauté de l'Occident, traversait alors toutes les vicissitudes d'une lente décadence.
La grande abbaye séquanaise devint ainsi la pépinière des évêques et des abbés, des prédicateurs et des réformateurs pour toute l'Eglise de ces vastes contrées, et principalement pour les deux royaumes d'Austrasie et de Bourgogne. Elle dut cette influence prépondérante non-seulement à la régularité monastique qui y était sévèrement observée, mais surtout à la florissante école que Colomban y avait
cl la
première école créée, qu'il avait confiée, pendant qu'il y séjournait
de
la ehréiienic. encore, à la direction spéciale d'Eustaise, et dont celui-ci, devenu abbé à son tour, fomenta les progrès avec un zèle infatigable. Luxeuil fut pendant tout le vnff siècle la plus célèbre école de la chrétienté et la plus fréquentée. On y voit affluer les clercs et les moines des autres monastères, et, bien plus nombreux encore, les enfants des plus nobles races franques et bourguignonnes. Lyon, Autun. Langres, Strasbourg , les cités les plus fameuses de la (iaule, y envoient leur jeunesse laïque. Les pères
!. C'est à lui que Grégoire le Grand adressait la lettre mentionu*'? plus haut, |». 188.
v viennent en fouie étudier avec leurs enfants: les uns pour aspirer à l'honneur de compter un jour parmi les fils de saint Colomban, les autres pour rentrer dans la vie séculière avec la renommée d'avoir puisé la connaissance des lettres divines et humaines dans un centre (l'éludes si fameux. Comme toujours, lorsqu'il se forme dans le monde un grand foyer de vertus chrétiennes, la lumière et la vie s'en échappent et rayonnent au dehors avec un irrésistible énergie4.
Des bords du lac de Genève jusqu'aux plages de la mer du Nord, chaque année voyait naître quelque monastère peuplé et fondé par les enfants de Luxeuil, tandis que les villes épiscopales réclamaient pour évéques des hommes formés au gouvernement des Ames par le souille régénérateur de Luxeuil. Besançon, Noyon, Laon, Verdun, et les chefs-lieux diocésains du pays des Rauraques et
I. Cum omnium Francorum honore fulciretur... Vita S. Euslasii, c.O. — Luxovium omnium caput Burgundia; monasteriorum et Frauda»... Gallia Christian, vet., ap. D. Pitiia, i>9X. — Pêne singulare tam in religionis apire quam in perfectione doctrina;. Vita i>. F/Woberti. c. 5. Act. SS. O. B., t. 11, COI.
Viri religiosi illuc undecumque coufluuut, se suosque liberos plurimi certatim imbuendos oflerunt , ilhid an te omnia ducentes per maximum, si post longatvam probantis injuria; tolcrantiam quodammodo admitti mercautur in congregaiioncm. Jam vero qui* locus vol civitas non gaudrat ex bcati viri Coluinbani disciplina rectorem habere , pontifleem vel abbatem , cum constet ex liujus virtute niagisterii pene totnm Francorum orhem deoretis regularibus fuisse primum décerner ornatum?Ai>so\, Vita S. ttercharii. c. 0, ap. Act. SS. O. S. B., t. II, p. «00.
des Morins, furent assez heureux pour en obtenir presque en même temps1. Tous enviaient leur bonheur, tous demandaient à Tenvi des supérieurs qu'ils tenaient d'avanee pour des saints. Et c otait justice : car peut-être ne vil-on jamais réuni sur le même point, et dans le court espace de vingt années, un si grand nombre d'hommes honoré* après leur mort d'un culte public par l'Église-.
Cette éclatante prospérité fut menacée d'une interruption subite, grAee aux menées d'un faux frère qui s'étail glissé dans la famille religieuse de Colomban. Un nommé Agrestin, qui avait été notaire ou secrétaire du roi Thierry, le persécuteur de Co-
1. Citons, parmi ceux d'entre ces évetjues sur lesquels nous n'aurons plu> à revenir, Hernieufroy de. Verdun. Mis d'un des principaux seigneurs d'Alsace : d'abord sold;\t et lieutenant du roi Thierry d Bourgogne, il fut touché de la grâce au milieu d'une bataille, et se dt moine sons Colomhan vers G(Cj.»0ii le tira de Luxeuil pour W faire évr(|ue de Verdun vers 600. Persécuté comme son maître spirituel par Brunchaut, et depuis associé a tous les maux de sni diocèse , il mourut de tristesse en (cil , à la vue des calamités de so;j peuple.
'i. \'ie des Saints <le Franvhe-Comte, par les professeurs du collège de S:unt-Krançois-.\avïer, tome II, p. V>*2. — Le second volume de cette excellente collection <>st exclusivement consacré aux saints de Luxcuil, et c'est le meilleur ouvrage qu'on puisse lire Mir ce sujet.— .Nous lui empruntons l'énumération suivante des saints sortis de la seule abbaye, de Luxcuil :
Col >:uban.
Colomtiun jeune.
Deslo.
l.ua.
Kagnaraire.
Aihairo.
Valéry.
Waldulèiie.
Sigisbert.
Eustaiso.