‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 160 sur 177 · LtcoiNTE, Ann. certes., ad ann. 081. H. Martiv, II · texte numérisé non relu

LtcoiNTE, Ann. certes., ad ann. 081. H. Martiv, II

Saint Agile installé par

saiDi Ovèn à Kebais.

pontificat, il changea la face de son diocèse, en le couvrant de fondations monastiques dont Tune, située à Rouen même, a gardé son nom, consacré pour fart et l'histoire par cette merveilleuse basilique qui est encore aujourd'hui le monument le plus populaire de la Normandie.

Mais Ouën n'avait pas laissé sa chère fondation de Rebais sans un chef digne de présider à son avenir. II le voulait imbu de l'esprit du grand saint dont la mémoire lui resta toujours si chère1. Il fit donc venir de Luxeuil le moine qui lui semblait le mieux, personnifier l'institut de Colomban. C'était Agile, le fils de ce seigneur qui avait obtenu du roi de Bourgogne la donation de Luxeuil pour le missionnaire irlandais2. Comme Ouën et ses frères. Agile avait été présenté tout enfant à la bénédiction de Colomban dans la demeure paternelle, puis confié au saint pour être élevé dans son monastère, où il avait pris l'habit religieux et où il avait gagné l'afTection et la confiance de toute la communauté. Associé a la mission du successeur de Colomban chez les païens warasques et bavarois, sa renommée était grande dans tous les pays de la domination franque, et partout où il avait passé, à Metz, à Langres, à Besançon, il avait excité une admi-

1. Qui S. Columbarium pnrstantissime dilexerat Vita S. Agili, r. 2L

2. Voir re qui a été dit plus haut, p. Yl \ et 4S0, sur le père dWsil* et sur la mission dont relui -ri fut rharge" auprès du roi Thierry, après la première expulsion de Colomban.

SAINT COL OM BAN. 5»l

ration universelle par son éloquence et par les guérisons miraculeuses dues à ses prières. Toutes ces villes le voulaient pour évoque ; niais les moines de Luxeuil surtout voyaient en lui leur futur abbé. Pour le faire sortir de ce cloître qui était sa vraie patrie, il fallut un ordre écrit de Dagobert qui le fit d'abord venir à Compiègne, où il le reçut en pompe au milieu de sa cour, et lui remit, du consentement des évèques et des leudes assemblés au palais, le gouvernement de la nouvelle abbaye. Douze moines de Luxeuil y entrèrent avec lui, et y furent promptement rejoints par un grand nombre de nobles seigneurs, tant du cortège royal que des pays environnants, de sorte qu'Agile compta jusqu'à quatre-vingts disciples, et parmi eux le jeune Philibert, qui devait porter de Rebais h Jumiéges la tradition colombanique. Tous ensemble se livraient aux travaux de défrichement et aux devoirs de l'hospitalité avec ce zèle qui faisait de tous les Hospiiaiiié nouveaux monastères autant de colonies agricoles ncï.ai*. et d'abris assurés pour les voyageurs dans ces vastes provinces de la Gaule, qu'il s'agissait de relever définitivement de la double ruine qu'avaient léguée l'oppression romaine et l'invasion barbare.

Les Irlandais, qui affluaient alors en Gaule sur les traces de Colomban, et qui la traversaient pour aller porter à Rome l'hommage de leur ardente dévotion, s'arrêtaient volontiers à la porte du monastère où ils savaient qu'ils rencontreraient un

élève et un admirateur du grand saint de leur nation; alors Agile leur faisait boire à foison le bon vin des bords de la Marne, jusqu'au point d'épuiser quelquefois les provisions de la maison. Mais un gracieux récit nous montre sa vigilante charité sous un jour plus attrayant encore. C'était le soir, un soir d'hiver; l'abbé, après avoir passé sa journée à recevoir des hôtes d'un rang élevé, parcourait les divers offices du monastère; arrivé au xenodochium, c'est-à-dire à l'auruônerie ou hosinewjagw pice; spécialement destinée à la réception des indipar A (file gents. il entendit au dehors une voix faible et plaintive, comme d'un homme qui pleurait. À travers le guichet de la porte et à la lueur du crépuscule, il entrevoit un pauvre, couvert d'ulcères, gisant sur la terre et demandant à être reçu. Aussitôt se retournant vers le moine qui raccompagnait, il s'écrie : « A'oilà que nous avons négligé pour « d'autres soucis notre premier devoir. Va vite lui « préparer à manger. » Puis, comme il avait sur lui toutes les clefs de la maison, que le portier lui apportait tous les soirs après le coup de compiles, il ouvre la poterne du grand portail : « Viens, mon « frère, » lui dit- il, « nous allons faire pour toi « tout ce qu'il faut. » Les douleurs du lépreux l'empêchant de marcher, il le prend lui-même sur ses épaules, l'introduit dans l'intérieur et le place sur un siège à côté du feu. Il court ensuite chercher de F eau et du linge pour lui laver les mains;

mais quand il rentre, le pauvre a disparu, en laissant après lui un parfum délicieux qui inonde toute la maison, comme si tous les aromates de l'Orient ou toutes les fleurs du printemps y avaient distillé leur parfum l.

Ces douces expansions de la charité se mariaient, sous Tinfluence et la règle de Colomban, aux plus mâles vertus, chez les femmes comme chez les hommes. Pendant ce même voyage de Neustrie en Austrasie, l'illustre exilé, avant d'arriver chez le père de saint Ouën, s'était arrêté dans une autre saimeKare famille alliée à celle-là, qui demeurait près de ses f,ères. Meaux et qui avait pour chef un puissant seigneur, 612^7-2. nommé Agnéric, dont le fils, Cagnoald, était depuis son enfance religieux à Luxeuil, et accompagnait le saint abbé dans son exil. Agnéric était investi de la dignité que Ton a traduite par la qualification de convive du roi; et son roi était précisément Théodebert, chez lequel se rendait Colomban. 11 reçut le glorieux proscrit avec des transports de

1. Per cdictura Régis... Fultus nitore proccrum... Pcr consultum Episcoporum et nostrorum optimatum... Multi ex primoribus palatii atque proceribus patria.'... peroptabant sub illius regimine monacbicam ducere vitam... Vcniens plebs e\ ITibernia... ob B. Agili famam laudabilem quem isdeni Columbamis... nutrivcrat... Vini copiam... in inagno vase imperat abbas totum fratribus ac plebi propiuari... Audivit... velut plangentia boiuinis exilem vocem... Krat cnim adhuc quiddam dici... Aperta fcne^.ra qiue porta? inhœrebat... Ecce quomodo... tanta negleximus : perge velocius et para ei refcctionem... Vcni, frater .. Hiems quippe erat... Tanta fragrantia jocundi odoris domum replcvit, velut si... Vita S. Agili auctore subœyuali, c. 17, 20, 23, 21, ap. Act. SS. 0. S. B., t. II, p. 308.

MOIStS D'nCC. 11. :i«

SAINT COLOMBAX.

joie, et voulut lui servir de guide pendant le resle du trajet. Mais, avant de partir, il demanda à Golomban de bénir toute sa maison, et lui présenta à cette occasion sa fille encore toute petite, et qui ne nous est connue que sous le nom de Burgundofara, lequel indique à la fois et sa haute noblesse cl l'origine bourguignonne de sa famille1, comme qui dirait : la noble baronne de Bourgogne. Le saint " lui donna sa bénédiction, mais en même temps il la voua au Seigneur. L'histoire ne nous dit pas que ce fut du consentement de ses parents, mais la noble jeune fille, arrivée à l'âge nubile, se regarda comme liée par cet engagement, cl s'opposa résolument au mariage que son père voulait lui faire contracter. Elle en fut malade et au point d'en mourir. Sur ces entrefaites, l'abbé Eustaise, le successeur de Colomban à Luxeuil, revenant d'Italie pour rendre compte à Clotaire II de la mission dont ce roi l'avait chargé auprès de son père spirituel, vint à passer par la villa d'Agnéric. A la vue de la jeune moribonde, il reprocha au père d'avoir violé l'engagement pris envers Dieu par le

1. Burgundise Farones vero, tam episcopi quam caMeri leudcs... Frédécaiiie, c. 41, ap. D. Boiqiet, II, itZ'.». Au chapitre 41, il dit en un seul mot : Burgunda* farones. en parlant des seigneurs bourguignons réunis au concile de Bonneuil. — Faron vient, selon Dom Bouquet, du mot Fara, qui veut dire génération ou ligne, dans la loi des Lombards, t. III, tit, xiv. Cf. Paul Diacre, l. II, c. 9. De là est évidemment venu le terme de baron, si longtemps employé pour désigner les chefs de l'aristocratie dans tous les pays occupés par le> races permaines.

saint dont il avait sollicité les bénédictions. Agnéric promit de laisser sa fille à Dieu, si elle guérissait, Eustaise obtint cette guérison. Mais a peine fut-il parti pour Soissons, que le père, infidèle à sa promesse, voulut de nouveau contraindre sa fille au mariage qu'elle repoussait. Alors elle se sauva et alla se réfugier dans la cathédrale de Saint-Pierre. Les gens de son père l'y suivirent avec ordre de BorgoiMioforr l'arracher du sanctuaire en la menaçant de la tuer, le martvro « Croyez-vous donc, » leur dit-elle, « que je TugiUc. « craigne la mort? faites-en l'épreuve sur le pavé « de cette église. Ah ! que je serais heureuse de « donner pour une si juste cause nia vie à celui « qui a donné la sienne pur moi 1 ! » Elle tint bon jusqu'au retour de l'abbé .Eustaise, qui l'enleva définitivement à. son père, et obtint de lui la concession d'un domaine oii Burgundofara put fonder le monastère qui s'est appelé de son nom Faremoutier.

!. Yir nobilis Hagnericus, Theodeberti conviva... Quae ir fra infantile» annos benedicens eam Domino vovit. JctAs, YitaS. Cotumbani, c. TiO. — Accédons ad stratum puella1, sciscitatur si sua? fuerit adscntationis quod contra B.Columbani interdictum post vota cœlestia rnrsus iteravit lerrena... Mortcm me formidure putatis? In hoc ecclosiir pavimento probate... Quem (Agrestinnm] Christi virgo non feminco more, jwdvirili confodit responsione. /</., Yita S. Eustasii.c. I, 2. 14. — Ce même Jona* a «erit, pondant que l'abbes^e Burgundofara vivait encore, une série d'anecdotes sur diverses religieuses de ce monastère, qui jettent un grand jour sur le gouvernement intérieur d'une grande abbaye de filles au vu' siMo. f.AcT. SS. O. S. B., t. II, p. 420.) Il y indique soigneusement l'origine de toutes ces religieuses: on voit qu'it y avait parmi elles uno Saxonne, venueprotablementderAngleterrc.dejàrhrétienne alors, ou p. ut-ôtre comprise parmi les prisonnières de Clotairo.

K.ireiitwuiit r.

Comme la reine Radegonde un siècle auparavant1, \tn*n. elle y adjoignit une communauté de religieux organisée par son frère. Son exemple y attira autant de recrues, parmi les femmes et les filles de la noblesse franque, que ses cousins en avaient gagné, dans leur propre sexe, pour leurs monastères de Jouarre et de Rebais. Ce coin de la Brie devint ainsi une sorte de province monastique relevant de Luxeuil. Burgundofara y vécut quarante ans en y observant fidèlement la règle de Colomban, et elle sut la maintenir virilement contre les perfides suggestions du faux frère Agrestin, qui vint la trouver pour essayer de l'engager dans sa révolte contre Euslaise et les traditions de leur commun maître. « Je ne « veux pas, » lui dit-elle% « de tes nouveautés : et « quant a ceux dont tu es le détracteur, je connais « leurs vertus, j'ai reçu d'eux la doctrine du salut, « et je sais que leurs enseignements ont ouvert à « plusieurs la porte du ciel. Dépêche-toi de sortir « d'ici, et de renoncer à ta folle idée. »

Q^noaid. ^ ^veve am^ ^e Burgundofara , Cagnoald , était, comme on l'a dit plus haut, déjà moine à Luxeuil, et fut le compagnon fidèle de Colomban, pendant sa mission chez les Alamans; il devint ensuite évêque de Laon. Son autre frère, qui, comme sa sœur, n'a gardé pour la postérité que le nom de Karou. son rang, celui de Faron ou Baron, fut aussi évêque à Meaux . au centre des domaines de la

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