CHAPITRE II
Luttes contre les Lombards
État du monde et de l'Étilise à son avènement. — L'Italie à la fois abandonnée et pressurée par les empereurs byzantins.
— Relations d«; Grégoire avec les Lombards : il défend Rome contre eux. — Homélies sur Ézéchiel interrompues. — Médiation entre Byzance et les Lombards : Agilulfe et Théodelinde.
— Conversion des Lombards. — Dialogues sur les anciens moines.
L'élat du monde et de l'Église n'offrait à l'avénement de Grégoire que des sujets de douleur et d'alarmes. Un schisme opiniâtre, quoique restreint, qui datait du cinquième concile général1 et qui durait depuis quarante ans, consumait les forces vives du clergé. La papauté, toujours dépendante des empereurs byzantins, sans cesse humiliée par eux, ne trouvait pas môme dans le bras de ces maîlres défiants et incapables l'appui dont elle avait besoin contre ses ennemis du dehors et du dedans. Elle voyait s'élever à l'ombre de leur trône ces patriarches de Constantinople dont l'ambition aspirait déjà au titre d'universel et devait aboutir au
Étal du monde et de l'Église à l'avènement de Grégoire.
t. Le 2* de Constantinople , en 553.
déchirement de l'Église. L'Afrique était en proie aux donatistes, l'Espagne tout entière à l'arianisme, l'Angleterre retombée dans l'idolâtrie ; en Gaule, malgré la foi catholique professée par les successeurs de Clovis, la simonie souillait l'Église, et les luttes de Frédégonde et de Brunehaut désolaient les chrétiens; en Orient, les Avares et les Perses menaçaient ou ravageaient l'empire. Mais rien n'était plus lamentable que l'état de l'Italie.
'* iSlndoMié? ** Comme si ce n'était point assez du fléau de Dieu, assurée des. inondations, de la peste et de la famine, les
le* erreurs, hommes s'y cntre-déch iraient avec rage, et les désordres de tout irenre envahissaient l'Eglise à la suite de la persécution et de la guerre. Les Lombards , qui de païens étaient devenus ariens , croyaient assurer leur domination contre les Grecs en persécutant avec acharnement l'Église romaine ; ils regardaient la papauté comme la servante de la cour de Byzance, et par conséquent comme leur ennemie habituelle. De leur côté les empereurs grecs accusaient les papes de trahison parce qu'ils ne sacrifiaient pas tout aux exigences de la politique impériale, ou d'usurpation, parce qu'ils prenaient sur eux de pourvoir aux besoins publics, quand l'inaction ou l'impuissance des lieutenants de César devenaient trop évidentes. Au fond, les successeurs de Constantin, avec un juste instinct de l'avenir, voyaient déjà, dans les successeurs de saint Pierre, la force que Dieu destinait à remplacer leur suzc-
raineté décrépite en Italie et sur la ville où l'imagination des peuples plaçait encore le foyer et la raison d'être de l'empire. De là leur politique tortueuse, oppressive et inconséquente. Ils voulaient être obéis en maîtres par des peuples qu'ils ne savaient déjà plus défendre, et, comme au milieu de la poussière que le despotisme avait amoncelée partout on ne voyait debout que la papauté, ils rendaient volontiers les papes responsables des suites de leur propre faiblesse.
Le pauvre moine qui se désespérait si fort d'avoir été jeté, par le vote unanime des Romains, dans ce tourbillon, sut envisager d'un œil intrépide et perspicace les dangers de la situation, et adopter une ligne de conduite qui fut une réalisation manifeste des promesses infaillibles de Jésus-Christ. Il fonda la grandeur temporelle du Sainl-Siége et le progrès de son autorité spirituelle sur la base longtemps inébranlable de la reconnaissance et de l'admiration des peuples.
II s'occupa d'abord et surtout des Lombards. Quoiqu'il ait peut-être jugé trop sévèrement dans jj^jj^ ses écrits cette race fière et intelligente, dont la bravoure et la législation ont fixé l'attention de la postérité, et qui valait cent fois mieux que ces Gréco-Romains abâtardis dont il s'efforçait loyalement de rétablir l'autorité en Italie, il n'employa vis-à-vis d'elle que des moyens avoués par la politique la plus honorable. 11 eut le droit, après de
avec les Lombards.
longues et laborieuses relations avec elle, de se rendre ce témoignage : « Si j'avais voulu me prêter « à. la destruction des Lombards, aujourd'hui cette « nation n'aurait plus ni roi, ni ducs, ni comtes, » et serait en proie à une irrémédiable confusion; « mais parce que je crains Dieu, je n'ai voulu me « mêler de la perte de qui que ce soit1. » Il faisait sans doute allusion aux perfidies que tramaient les exarques de Ravenne, qui commandaient en Italie pour l'empereur, et par lesquelles ils essayaient de compenser leur infériorité militaire en face des Lombards. L'exarque Romain fut, par son animosité et sa lâcheté, l'un des principaux fléaux de la vie de Grégoire. Après avoir rompu la paix avec les Lombards, et justifié ainsi les nouvelles hostilités de leurs ducs Ariulfe2 et Arigis5 dans l'Italie centrale et méridionale, il abandonnait Rome et Naples sans défense, et n'en interdisait pas moins au pape de traiter avec les envahisseurs. Ce fut alors que Grégoire déploya toute la résolution d'un vaillant capitaine avec toute l'autorité d'un souverain. Il ne se contente pas de se plaindre amèrement à l'empereur Maurice de l'abandon de l'Italie et de ce que, pour garder Pérouse \ on laisse Rome à découvert.