Don Pitra, Histoire de saint Léger, Introduction
1îî SAINT GRÉGOIRE LE GRAND.
maintenir le droit et la dignité du Saint-Siège, tout atcc en ménageant avec des précautions extraordinaires te pau-urcbe parr0gance je ja cour byzantine, nous ne signale-
Consiamiiiople . . ..... . . .
««ru» rons ici que celui qui éclata entre lui et le pa-
titre d'uiMtwjf/
triarche de Gonstantinople, Jean, surnommé le Jeûneur. Fort de l'appui de la plupart des évêques d'Orient, fidèle aux prétentions orgueilleuses qui, depuis deux siècles déjà, animaient les évêques de la résidence impériale, et préludant ainsi à l'ambition désastreuse de ses successeurs, ce moine, qui avait commencé par faire mine de refuser l'épis- >pat, prenait dans ses actes le titre de patriarche œcuménique ou universel. Grégoire s'éleva avec autantde vigueur que d'autorité contre cette étrange prétention. Il ne recula pas devant l'empereur qui prenait ouvertement parti pour l'évoque de la nouvelle capitale de l'empire, et bien qu'abandonné dans la lutte par les autres patriarches d'Antioche et d'Alexandrie, que l'usurpation de celui de Conslantinople devait également blesser, Grégoire persévéra, pendant toute la durée de son pontificat1,
1. La contestation se renouvela sons Phocas. Ni l'empereur ni le patriarche ne voulurent céder. Si Grégoire ne remporta pas la victoire» il prépara du moins celle de son successeur Boniface III , sous lequel l'empereur Phocas interdit au patriarche l'usage du titre conteste; mais dès le rè^ne suivant, sous Héraclius, il fut repris par le patriarche Serge. En revanche, les papes reprirent alors le droit de confirmer les patriarches de Constantinoplo, droit dont ceux-ci s'étaient émancipés depuis un siècle, et que Photius ne parvint à renverser que trois siècles plus tard. B.utoms, Annal, ad 600. Ui,
dans sa résistance à cette prétention misérable où il voyait moins encore un attentat à l'unité et à l'autorité de l'Église universelle qu'un excès d'ortrueil chez les uns et d'adulation chez les autres, qui répugnait à son âme humble et généreuse1.
« Quoi! » écrivait-il à l'empereur, « saint Pierre, qui a reçu les clefs du ciel, le pouvoir de lier et de délier, la charge et la primauté de toute l'Église, n'a pas été appelé apôtre universel , et voici que mon pieux confrère Jean voudrait se faire nommer évéque universel. Il faut bien m'écrier : 0 temps! ô mœurs ! Toute l'Europe est à la discrétion des Barbares. Les villes sont renversées, les châteaux en ruines, les provinces dépeuplées, la terre n'a plus de bras qui la cultivent; les idolâtres sévissent sur les fidèles jusqu'à la mort. Et des prêtres qui devraient se prosterner sur le parvis dans les larmes et la cendre cherchent à se faire des titres de vanité! » Il avait soin d'expliquer à l'empereur qu'il ne défendait pas sa cause particulière, mais celle de toute l'Église scandalisée par cette prétention inouïe. H lui rappelait que Nestorius et Macédonius, tous deux patriarches de Gonstantinople, avaient été tous deux hérétiques et hérésiarques. Il ajoutait : « Pour moi, je suis le serviteur de tous les prêtres autant qu'ils vivent sacerdotalement : mais, si quelqu'un élève la tète contre Dieu et contre
1. Quousqne pestem uni versai is nominis ab i|'»is etiara subdolis ad u lato ru m labiis penitus abstulisset. Joa\. Duc, Vif., m, c. 5î>.
les lois de nos pères, j'ai confiance qu'il ne me fera pas courber la mienne même avec le glaive1. »
Grégoire était d'autant plus hardi à combattre la dangereuse vanité du patriarche byzantin, que luimême avait déployé en toute occasion une humilité sincère et pratique. Sa vaste correspondance et tous les actes de sa vie en fournissent mille preuves touchantes. Il avait imprimé le sceau de cette humilité à la papauté même, en prenant, le premier parmi les papes, dans l'intitulé de ses actes officiels, ce Nobio humiiiic beau nom de Serviteur des serviteurs de Dieu, qui
de i;résoire, 1
toritcur est devenu le titre distinctif de ses successeurs. Il
des «v-ri/ws
de Diexu. avait expressément refusé ce même titre fiévéque ou de pape universel que lui avait donné le patriarche d'Alexandrie. Sa magnanime humilité se peint tout entière dans ces nobles paroles de sa lettre à ce patriarche : « Je cherche à grandir en vertu et non en paroles. Je ne tiens pas à honneur ce qui déshonore mes frères. Ce qui m'honore, c'est l'honneur de l'Église universelle. Ce qui m'honore, c'est la force et la grandeur de mes frères dans l'épiscopat. Je ne me sens vraiment honoré que lorsque je vois qu'on ne refuse à personne l'hon-
1. Et vir sanctissimus consacerdos mens Joannes... Exclamare compellor ac dicere : O tempora! o mores! Ecce cuncta in Europ* partibus... Et tamen sacerdotes qui in pavimento et cinere fiente» jacere debuerunt... Numquid ego hac in re... propriam causam def. ndo... Ego cunctorum sacerdotum servus sum... Nam qui contra Dorainum... suam cervicem erigit,... contido quia meam sibi nec cura gladtis flectet. Epist., v, 20.
neur qui lui est dû... Arrière les mots qui enflent la vanité et blessent la charité!... Le saint concile de Chalcédoine et d'autres Pères ont offert ce titre à mes prédécesseurs, mais jamais aucun d'eux n'en a voulu user, afin de garder leur propre honneur auprès de Dieu, en cherchant ici-bas l'honneur de tout le sacerdoce1. »
Ce différend considérable,' un autre dont nous connu
avec l'empercar
allons parler sur la prohibition faite aux soldats de Maurice, se faire moines, et surtout celui qui éclata entre le pape et l'empereur au sujet des élections irrégulières du métropolitain de Salone, contribuèrent à rendre à peu près permanente la mésintelligence qui régnait entre eux. Cet Orient qui allait si prochainement devenir la proie de l'Islam s'obstinait à méconnaître sa meilleure chance de salut, en s'aîiénant les peuples et les Églises de l'Occident, en énervant par son despotisme minutieux et vexa toi re la vie chrétienne, qui avait germé si brillante et si féconde dans son sein. Il fallait à Grégoire une vigilance de tous les instants pour empêcher l'immense armée de fonctionnaires laïques, depuis l'empereur jusqu'au moindre agent du fisc, d'empiéter sur les
i. Ego non verbis quœro prosperari, sed nioribus; nec honorem meum esse deputo in quo fratres meos honorem suum perderc cognosco. Meus namque honor est honor universalis Ecclesiœ. Meus honor est fratrum meorum solidus vigor. Tum ergo verc honoratus sum, curn singulis quibusque honor debitus non negatur... Recédant verba qu» vanitatem inflant, caritatem vulnerant... Epist.^ vin, c 30.
Protestation
eonire l é-dit relatif
aux moines sortis de
l'étal militaire.
droits et les libertés de l'Eglise, et surtout de relâcher ou de contester les liens de la subordination des Églises particulières envers le Saint-Siège. Il lui fallait en outre concilier cette résistance permanente et universelle avec la soumission qu'il professait et qu'il pratiquait de son mieux envers l'Empire dans Tordre temporel. Tout en réclamant pour l'Église une liberté et une souveraineté à peu près absolues dans l'ordre spirituel, il n'hésitait pas à se déclarer lui-même l'humble sujet de César. De là un singulier mélange, dans sa correspondance avec les Césars, de résolution inébranlable et de protestations obséquieuses. Du reste, il avait beau parler toujours et agir souvent en sujet docile des successeurs d'Auguste et de Constantin, ceux-ci reconnaissaient bien qu'il y avait autre chose dans cet évêque qui était à la fois le successeur direct de saint Pierre, le patriarche de tout l'Occident, le plus grand propriétaire de l'Italie, et qui avait pu déjà se poser en médiateur entre les Barbares et l'Empire.
On retrouve ce mélange d'extrême humilité et d'énergique résistance dans un autre conflit où la prédilection constante et naturelle de Grégoire pour les droits et les intérêts de la vie religieuse l'avait engagé dès les premiers temps de son pontificat. L'empereur Maurice avait rendu un édit qui interdisait aux fonctionnaires publics comme aux soldats d'entrer dans le clergé ou dans un monastère. Gré-
goire approuva la première disposition de celle loi, celle qui interdisait l'accès des offices ecclésiastiques aux fonctionnaires publics : «car, » disait-il, « ces gens-là veulent plutôt changer d'emploi que quitter le siècle1. » Mais, resté toujours moine par le cœur, il protesta contre la mesure relative à la vie monastique, dans une lettre dont l'éloquence et l'habileté sont célèbres et qui ne saurait être omise ici. Il commence par établir qu'il ne parle pas comme pape, mais comme particulier, ami et obligé de l'empereur, ce qui peut expliquer le caractère obséquieux de certains passages : mais bientôt il s'élève à toute la hauteur du pouvoir spirituel et de la liberté des âmes.
« Celui-là est responsable envers Dieu qui manque de sincérité aux sérénissimes empereurs2 en ce qu'il uu« céia™ dit et en ce qu'il fait. Pour moi, indigne serviteur de Maa"« votre piété, je ne prends la parole ni comme évèque, ni comme sujet, mais du droit que je trouve dans mon cœur s. Car, sérénissime seigneur, vous fûtes le mien avant que d'être celui de tous... Cette constitution, je l'avouerai à mes maîtres, m'a rempli de frayeur, car elle ferme le chemin du ciel à un grand nombre... Il en est beaucoup qui peuvent mener