‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 4 sur 177 · Bossict, Panégyrique de saint Benoit · texte numérisé non relu

Bossict, Panégyrique de saint Benoit

SAINT BENOIT

le prennent d'abord pour une bête fauve; mais à ses discours et aux efforts qu'il fait pour instiller dans leurs âmes grossières la grâce de la piété, ils reconnaissent en lui un serviteur de Dieu1. Les tentations ne lui manquent pas. L'appât de la volupté parle si haut à ses sens révoltes, qu'il est au moment de quitter sa retraite pour courir après une femme dont la beauté l'avait autrefois saisi, et dont le souvenir le persécute sans cesse. Or, il y avait auprès de sa grotte un massif de ronces et d'épines: il ôte la peau de bêle qui lui servait de vêlement, et s'y roule à nu, jusqu'à ce que son corps ne soit plus qu'une plaie, mais aussi jusqu'à ce qu'il ait éteint pour jamais le feu intérieur qui l'enflammait jusque dans le désert2, saini FraïK-ois Sept siècles plus lard, un autre saint, père de la plus nombreuse famille religieuse que l'église ait produite après celle de saint Benoît, saint François d'Assise, vint visiter ce site sauvage et digne de rivaliser avec l'âpre rocher de la Toscane où lui

1. Quem dum restituai pellibus inter fruteta cernèrent, aliquam bestiam esse crediderunt... ad pictatis gratiam a bestiali mente mutati sunt... S. Gregor., /. c.

2. Quamdara aliquando fœminam aspexcrat, quam malignus spiritus ante ejus mentis oculos reduxit : tan toque igne... animum in specic illius accendit, ut dum in ejus pectore amoris flamma vim caperet, ctiam pene deserere erenium voluptate victus deliberaret... Exutus indûment», nudum se in illis spinarum aculeis et urticarum incendiis projecit, ibique diu volutatus, totus ex eis vulneratus exiit. Ex quo tempore, sicut ipse postea perbibebat, ita in eo est tentatio voluptatis edomita, ut talc aliquid in se minime sentiret. Ibid.

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furent imprimés les stigmates de la Passion *. Il se prosterna devant le buisson d'épines qui avait servi de lit triomphal à la mAle vertu du patriarche des moines, et après avoir baigné de ses larmes le sol de ce glorieux champ de bataille, il voulut y planter deux rosiers. Les rosiers de saint François y ont crû et ont survécu aux ronces bénédictines. Ce jardin, deux fois sanctifié, occupe encore une sorte de plateau triangulaire qui se projette sur le flanc du rocher, un peu en avant et au-dessous de la grotte qui servait de gite à Benoit. Le regard, confiné de tous côtés par les rochers, n'y peut errer en liberté que sur l'azur du ciel. C'est le dernier des lieux sacrés que Ton visite et que l'on vénère, dans ce célèbre et unique monastère du Sarjro Speco, qui forme comme une série de sanctuaires superposés l<*s uns aux autres et adossés à la montagne que Renoit a immortalisée. Tel fut le dur et sauvage berceau de l'Ordre monastique en Occident. C'est de ce tombeau, où s'éuiit enseveli tout vivant cet en-

fant délicat des derniers patriciens de Rome, qu'est née la forme définitive de la vie monastique, c'est-

I. UAlcernia, près de Chiusi, dans le Caseutin, où un monastère célèbre indique le lieu de la stigmatisation du patriarche de l'Ordre de* frères Mineur*.

Nfl criulo sasso intra Tevere ed Arno

Oa C'risto prese l'ultime sigillo

Chc le sue meml>ra du' anni portarno.

Dantf, Paradiso, c. xi.

Saint François vint à Subiaco en 1223.

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à-dire la perfection de ia vie chrétienne. De cette caverne et de ce buisson d'épines sont issues ces légions de moines et de saints dont le dévouement a valu à l'Église ses conquêtes les plus vastes et ses gloires les plus pures. De cette source a jailli l'intarissable courant du zèle et de la ferveur religieuse. La sont venus, là viendront encore tous ceux à qui l'esprit du grand Benoît inspirera la force d'ouvrir de nouvelles voies ou de restaurer l'antique discipline dans la vie claustrale. Tous y reconnaissent le site sacré que le prophète Isaïe semble avoir montré d'avance aux cénobites par ces paroles d'une application si merveilleusement exacte : Aliénât te ad pclram de <j\ta ercisi estis, et ad c\verwm laci de qua prœcisi estis. Il faut plaindre le chrétien qui n'a pas vu cette grotte, ce désert, ce nid d'aigle et de colombe, ou qui, l'ayant vu, ne s'est pas prosterné avec un tendre respect devant le sanctuaire d'où sortirent, avec la règle et l'institut de saint Benoît, la fleur de la civilisation chrétienne, la victoire permanente de l'âme sur la matière, l'affranchissement intellectuel de l'Europe et tout ce que l'esprit de sacrifice, réglé par la foi, ajoute de grandeur et de charme à la science, au travail, à la vertu1.

La solitude du jeune anachorète ne fut pas long-

1. ... Pét urq 1e, qui visita Subiaco, dit : Illud immane et devotum specus, quod qui vidcrunt v disse quodammodo Paradisi limen credutu. 0>> Vitâ Solit., lib. u, c. 9.

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temps respectée. Les fidèles d'alentour qui venaient lui porter de quoi nourrir son corps demandaient en retour à sa parole le pain de vie. Les religieux d'un monastère voisin, situé près de Vico Varo (le Varia d'Horace), obtinrent de lui, à force d'instances, qu'il viendrait les gouverner; puis ; révoltés par son austérité, ils essayèrent de l'empoisonner. II fit le signe de la croix sur le vase qui contenait le poison, et le brisa comme s'il l'avait frappé d'une pierre. Il quitla ces moines indignes pour rentrer avec joie dans sa chère caverne et n'y vivre qu'avec lui-même1. Mais ce fut en vain: bientôt il s'y vit entouré d'une telle foule de discipies que, pour leur donner un asile, il fut contraint de fonder dans le voisinage de sa retraite douze monastères peuplés chacun de douze religieux2. Il en

1. Cum ei cibum afferrent corporis, ab cjus ore in sua pectora alimenta referebant viUp... Vas postifiri potus sic confraclum < st ac ai pro signo lapidem dedisset... Ad locum dilecta; solitudinis rediit, et solus in superni spectatoris oculis habitavit secum. S. Gr.i c, /. c.

2. Voir de précieux détails sur ces douze monastèr- s dans les Memorie siorkhe délia S grolla di S. Benedetto sopra Subiaco, par D. Vise. Bim, abbé du Sugro Speco, en 1810. Cfr. Yi pks, Coronka gérai de S. Benito, ad an. 510. — On trouvera à la tin de ce volume quelques notes de voyage sur l'état actuel du monastère du Sagro Speco, mais qui ne sauraient rivaliser avec le travuil excellent de M. l'abbé Barbiër de Montali.t, publié par les Annales archéologiques de Didron, t. XVIII et XIX, 1X59. Les Tenues et les inscriptions qui font de ce sanctuaire un monument si précieux pour l'archéologie chrétienne y sont décrites avec une grande exactitude. Ces fresques, dont plusieurs remontent au xiii* siècle, ont été reproduites au trait dans un volume iu-folio intitulé Imagerie du Sayro Speco et publié à Rome par un anonyme bel^e, Imprimerie de la I\. C. A. 1855.

de Beiioll.

U SAINT BKNOIT.

garda quelques-uns auprès de lui pour les diriger lui-même; et le voilà définitivement érigé en supérieur d'une nombreuse communauté de cénobites. Le>Gotii* Laïques et clercs, Romains et Barbares, vain-

parmi *

'T.îïr.'f* queurs et vaincus, affluaient également, attirés parla renommée de ses vertus et de ses miracles. Pendant que le célèbre Théodoric, à la tête de ses Goths, jusqu'alors invincibles, détruisait la royauté éphémère des Hérules, s'emparait de Rome et dominait l'Italie, d'autres Goths venaient chercher la foi, la pénitence et la discipline monastique sous les lois de Benoît1. A sa voix ils s'armaient de la faux et de la cognée, et employaient leur robuste énergie à extirper les broussailles et à défoncer le sol que le désert avait reconquis depuis Néron. Les peintres italiens des grands siècles de l'art nous ont légué mainte représentation de la légende rapportée par saint Grégoire, où l'on voit Benoit rendre à un Goth, devenu frère conversé Subiaco, l'outil que cet ouvrier zélé, mais malhabile, avait laissé tomber au fond du lac, et que l'abbé en avait miraculeusement retiré. « Prends ton fer, » avaitdit Benoît au bûcheron barbare, « prends, travaille et « console-toi.» Paroles symboliques où l'on aime à voir comme un abrégé des préceptes et des exemples prodigués par l'Ordre monastique à tant de

1. Il faut noter que dès le iv« siècle on avait ?u des moines goths dans les environs de Constautinople, et que saint Jean Chrysostome eut des relations avec eux. Bulteac, Hist. mon. d'Orient, p. 463.

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générations des races conquérantes: Ecce labora* ! us jeuoe>

A côté de ces Barbares déjà occupés à remettre en culture cette terre italienne que leurs frères ?\»?\4t. d'armes ravageaient encore , Ton voyait beaucoup d'enfants de la noblesse romaine que leurs pères venaient confier à Benoît pour qu'il les élevât au service de Dieu. Parmi ces jeunes patriciens, il s'en trouva deux dont les noms sont célèbres dans les annales bénédictines, Maur, dont l'abbé Benoît fit son coadjuteur, et Placide, dont le père était seigneur du territoire de Subiaco 2, ce qui n'empêchait pas son fils de rendre à la communauté tous les services domestiques, comme d'aller puiser de l'eau au lac de Néron. Un jour le poids de la

1. Gotthus quidam, pauper spiritu, ad conversionem venit, qucm Dei Tir Benedictus libentissime suscepit... Ei dari ferramentum jussit, quod falcastrum vocatur, ut de loco quodam vêpres abscinderet quatenus illic hortus fleri deberet... super ripam laci... Cumque Gotthus idem dcnsitatem vcprium tolius virtutis annisu succideret... Ecce labora et noli contristari. S. Grec, c. 6.

2. Le père de Placide, qui était sénateur et se nommait Tcrtullus, combla saint Benoît de donations territoriales, et dota, entre autres, selon la tradition, ce grand monastère de San-Severino que l'on voit encore à Naples et où l'on admire la belle série des fresques du Zinp»ro qui représentent h;s principaux traits de la vie de saint Benoît. — Puisque nous avons ici l'occasion de signaler ces monuments de l'art chrétien qui répandent une lumière si vive et si pure sur les monuments du l'histoire, qu'on nous permette d'indiquer encore l'admirablp fivsque do l'église San-Severo à Pérouse, où RaphaCl, encore adolescent, a représenté en 1505 saint Benoît assis dans le ciel et contemplant Notre-Seigneur ayant à ses côtés ses deux disciples saint Placide et saint Maur; en face de lui saint Romuald et deux martyrs bénédictins dont nous parlerons plu» loin.

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cruche l'entraîna, et il tomba dans le lac. Ici laissons parler Bossuet dans le panégyrique qu'il prononca après douze siècles écoules devant les fils du fondateur de Subiaco : « Saint Benoit ordonne à saint Maur, son fidèle disciple, de courir promptement pour retirer l'enfant. Sur la | a rôle de son maître, Maur part sans hésiter... et plein de confiance dans l'ordre qu'il avait reçu, il marche sur les eaux avec autant de fermeté que sur la terre, et retire Placide du gouffre où il allait être abîmé. A quoi attribuerai-je un si grand miracle, ou à la force de l'obéissance, ou à celle du commandement? Grande question, dit saint Grégoire, entre saint Benoit et saint Maur. Mais disons, pour la décider, que l'obéissance porte grâce pour accomplir l'effet du commandement; que le commandement porte grâce pour donner etlicace à l'obéissance. Marchez, mes pères, sur les flots avec le secours de l'obéissance, vous trouverez de la consistance au milieu de l'inconstance des choses humaines. Les Ilots n'auront point de force pour vous abattre, ni les abîmes pour vous engloutir. Vous demeurerez immuables, comme si tout faisait ferme sous vos pieds, et vous sortirez victorieux *. »

Cependant Benoît eut la destinée ordinaire des grands hommes et des saints. Le grand nombre de conversions opérées par l'exemple et le bruit de

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