Epis t., xi
2. Dans plusieurs églises et pendant plusieurs siècles on chantait avant l'introït du premier dimanche de PAvcnt une prose en l' honneur de saint Grégoire, où se trouvent ces vers :
Tradidit hic cantum populis norraamque c.mcndi, Quod Dora t no laudos ruferant nortuquo dicque.
Gkrbbrt, de Cunt. et Mus. sacr., t. I, lib. uf ap. Lau, 2-13.
texte et la musique de plusieurs hymnes que l'Eglise chante encore de nos jours; il établit à Rome la célèbre école de musique religieuse où la Gaule, la Germanie, l'Angleterre, toutes les nations chrétiennes vinrent tour à tour puiser en essayant avec plus ou moins de bonheur de s'assimiler la pureté des modulations italiennes1. Une gracieuse légende répandue au Moyen Age montre le grand effet qu'avait produit sur l'esprit de tous ces peuples le service rendu par Grégoire : à l'en croire, c'est en considérant l'attrait exercé par la musique profane qu'il fut entraîné à chercher si l'on ne pouvait pas comme David consacrer la musique à l'honneur de Dieu. Et comme il rêvait une nuit à ce sujet, il eut une vision où l'Eglise lui apparut sous la forme d'une muse magniûquement parée, qui écrivait ses chants, et qui en même temps rassemblait tous ses enfants sous les plis de son manteau : or, sur ce manteau était écrit tout l'art musical avec toutes les formes des tons, des notes et des neumes, des mètres et des symphonies diverses. Le pape pria Dieu de lui donner la faculté de se rappeler tout
1. Tous les historiens de la musique ont cité le tableau grotesque que fait le biographe italien do saint Grégoire des efforts tentés par les Allemands et les Français du u« siècle pour se mettre à l'unisson des chantres de l'école grégorienne : uAlpina siquidem corpora vocum suarum tonitruis altisonc pcrrepentia, suscept» modulationis dulcedincm, proprie non résultant: quia bibuli gutturis barbara levitas, dum in (leiionibus et repercussionibus mitera nititur edere canttlenara , naturali quodam fragore , quasi plaustra per gradus confuse sonantia rigidas yoces jactat... »» Joan. Diac, nt 7,
ce qu'il voyait; et après son réveil apparut une colombe qui lui dicta les compositions musicales dont il a enrichi l'Église1.
Un souvenir plus authentique est celui de la petite chambre occupée par lui dans l'école de chant qu'il avait fondée près du Latran, et où Ton voyait encore, trois siècles après sa mort, le lit sur lequel il se reposait en chantant lui-même, et le fouet qui lui servait à corriger les enfants dont il surveillait l'éducation musicale2.
Faut-il maintenant descendre jusqu'à réfuter, s« prétendue aPr^s 13111 d'autres, les accusations calomnieuses anSree portées contre saint Grégoire par d'aveugles ennemis et quelquefois par d'imprudents admirateurs, au sujet de son prétendu mépris pour les lettres et les sciences? On lui a reproché d'avoir détruit les monuments antiques de Rome, brûlé la bibliothèque Palatine, anéanti des écrits de Gicéron et de Tite- Live, expulsé de Rome les mathématiciens et réprimandé l'évêque Didier de Vienne pour avoir enseigné la grammaire aux enfants. Aucune de ces
ta littérature
4. Vidit sanctam Ecclesiam ornatam et compositam qnse quasi musa cantum suum componit... quasi gallina pullos... et quasi sub uno drngmte tegmine tabellulœ, ubi scripta erat ars musica, nomina tonorum et neumatum numeri... Joann. Presbtt., de Musica quomodo per B. Gregorium perinventa, 1. 3, ap. Gerbert, op. cit., lib. n, pars n, c. 1.
r 2. Ubi usque hodie lectus ejus in quo recubans modulabatur , et flagellum ipsius... cum authentico antiphonario reservatur. Joaj». Duc, 1. c.
imputations, excepté la dernière, ne repose sur une autorité antérieure au xir3 siècle1. Les témoignages les plus authentiques nous le montrent au contraire nourri aux disciplines savantes de l'ancienne Rome, entouré des prêtres et des moines les plus savants de son temps, faisant, dit son biographe, des sept arts libéraux les nobles colonnes du portique de la chaire apostolique2.
Son contemporain, Grégoire de Tours, qui alla le visiter à Rome, dit de lui qu'il n'avait pas son égal pour la grammaire, la dialectique et la rhétorique5. Sans doute, il dut faire des efforts pour déraciner le paganisme, qui se perpétuait dans les goûts littéraires et dans les habitudes populaires de cette Italie où si peu de temps auparavant saint Benoît avait encore trouvé un temple d'Apollon sur le sommet du mont Cassin. Il rejetait toute préoccupation exclusive des sujets mythologiques, mais il n'a jamais rien écrit ni prescrit contre l'étude des lettres humaines ou classiques. Il a au contraire longuement démontré que cette étude est une préparation utile, un secours indispensable à l'intelli-
1 . Le premier auteur qui en ait fait mention, et pour l'en louer, a Mè Jean de Salisbury, mort en 1183.
2. Septemplicibus artibus veluti columnis nobilissimorum totidcm lapidum apo&tolicœ sedis atrium fulciebat. Joan. Diac, h, 13. Cf. id., c. 14.
3. Litteris grammaticis dialecticisque ac rhetoricis ita erat instituais ut nulli in urbe ipsa putaretur esse secundus. GaBG. TuaoivM Hist. Franc, x, 1.
gence des lettres divines. Il regarde comme une tentation du démon le dégoût de certains chrétiens pour les études littéraires, et il ajoute : « Les démons savent bien que la connaissance des lettres profanes nous aide à connaître les saintes lettres. En nous dissuadant de les apprendre, ils n'agissent pas autrement que les Philistins, quand ceux-ci interdisaient aux Israélites de fabriquer des glaives et des lances, et les obligeaient à venir chez eux pour y aiguiser leurs cognées et le soc de leurs charrues1. »
Il ne reprochait à l'évoque de Vienne que de se consacrer à la lecture et à l'enseignement des poètes profanes, au préjudice de la dignité de sa charge, et lui représente que les louanges de Jupiter étaient peu séantes dans une rai'rae bouche avec celles de Jésus-Christ2. C'est par une exagération d'humilité que, dans la dédicace de son livre sur Job, il affiche un mépris de la grammaire et une barbarie de langage qu'on ne retrouve nulle part dans ses écrits. Il n'écrivait certes pas le latin de Cicéron ou même
1. Ad hoc tantum libérales artes discendœ sunt ut per instructionem illarum divina cloquentia subtilius intelligatur... A nonnullorum cordibus discendi dc*iderium maligni spiritus tollunt , ut et saecularia nesciant et ad sublimitatem spiritualium non pertingant. Aperte quidem daernones sciunt quia, dum saecularibus litterîs instruimur, in spiritualibus adjuvamur... Cum nos ea discere dissuadent, quid aliud quam ne lanceain ut gladium faciamus prsecavent? Lib. v, in Primum Regum, c. xxx, S 30.
2. Quia in uno se ore cum Jovis laudibus laudes Christi non capiunt. Epis t., xi, 54.
de Tacite, mais il a contribué, comme saint Augustin et saint Léon, à former le nouveau latin, le latin chrétien, destiné à devenir cette langue de la chaire et de l'école dont sont sorties nos langues modernes 4.
On ne s attend pas sans doute à nous voir examiner, même en passant, les écrits de saint Gré- s» écrit*
goire le Grand. Ils sont pour beaucoup dans ce wostyi*. surnom : c'est assez dire qu'ils sont à la hauteur de sa gloire et qu'ils ont grandement contribué à l'heureuse influence de son génie sur les destinées de l'Église.
Dans un siècle où tout semblait s'écrouler et où il fallait lutter, non plus seulement contre les arguties de l'hérésie, mais surtout contre l'épuisement des courages, le désespoir des vaincus et le sauvage orgueil des conquérants, il s'est moins préoccupé des besoins de l'intelligence que de relever et de purifier la volonté humaine. Plusieurs parmi les Pères de l'Eglise l'ont surpassé par le feu, par l'éloquence : la sienne est tempérée plutôt que sublime; mais aussi elle est moins dominée que chez les autres Pères par les habitudes d'une rhétorique de décadence. Elle naissait chez lui de la vie intérieure. Ses écrits sont d'un moine. Nul n'a mieux connu l'âme humaine, n'en a plus intimement analysé les misères et les besoins, n'a plus clairement
t. Ozasaii, fragment déjà cité.
et ënergiquement indiqué le remède à ces maux. Nul n'a mieux trouvé, grâce aux secrets de sa vocation primitive, les expressions nouvelles qu'il fallait au génie nouveau du christianisme, à ces vertus nouvelles, inconnues de la langue comme du cœur des païens. Nul n'a plus de droit à être regardé comme le créateur de ce grand style chrétien , qui pénètre dans l'âme par des voies inaccessibles à l'émotion profane et la domine en l'enveloppant de la lumière d'en haut.
Ajoutons que nul n'a parlé ni écrit avec une autorité plus grande et mieux reconnue par la postérité; que nul n'a plus complètement formulé la constitution et la doctrine de l'Eglise.
Nous avons déjà nommé son Sacramenlaire, qui a fixé le chant, la langue et les formes de la liturgie, ainsi que ses Dialogues, qui ont servi de type à l'hagiographie du moyen âge. Signalons en outre son Pastoral y où il pose les règles qui doivent présider à la vocation, à la vie, à la doctrine des pasteurs, etoii il entremôle à ces enseignements de touchants et nobles retours sur sa propre infirmité. On l'a dit avec raison : ce livre donna la forme et la vie à tout le corps hiérarchique et fit les éveques qui ont fait les nations modernes1. Puis viennent ses admirables travaux sur l'Ecriture sainte, et par-dessus Moraiia. tout les trente-cinq livres des Moralia, ou commen-
i. Oiaium, fragment inédit.
(aires du livre de Job, commencés à Constantinople avant son élection, et continués pendant son pontificat, qui popularisèrent les secrets de l'ascétisme, en développant les traditions les plus élevées de l'interprétation biblique, et méritèrent de servir, pendant tout le Moyen Age, de base a renseignement de la théologie morale. De nos jours, ce qu'on lira avec le plus d'intérêt, ce sont ses treize livres ftEpitres, recueil de cette immense correspondance ses Épures, où il promulguait chaque jour et selon les besoins du temps la législation usuelle de l'Eglise, où son infatigable regard va visiter de l'Irlande au Caucase les coins les plus reculés du monde chrétien, et où il a tracé le tableau vivant de son époque en même temps que les annales de ce grand gouvernement des âmes et même des intérêts temporels, qu'il exerçait avec tant de justice, de prudence, d'activité, de discrétion et de compassion.
Il fut en outre un prédicateur éloquent et infatigable, et il attachait une très-grande importance à ses sermons, ce que ce devoir fût accompli par les autres évêques comme par lui-même1. Il s'y consacrait sans relâche, même au milieu des plus graves embarras de sa charge. Ses vingt-deux homélies sur Ézéchiel furent prononcées par lui devant le peuple, comme on l'a dit plus haut, pendant le siège de Rome I«r les Lombards. De ses quarante homélies sur
î. Régula pastoralis , pars ni, c. 25.
l'Évangile, vingt furent prêchées par lui-même, et les vingt autres lues au peuple par un notaire, à cause des cruelles souffrances qui l'empêchaient de monter en chaire.
Théologien, philosophe, orateur, à ce triple titre ii c*t le qnairième ^ mérita de prendre place, dans la vénération de YîÔ£!r & chrétienté, à côté d'Augustin, d'Ambroise et de Jérôm,e, d'être rangé avec eux parmi les quatre docteurs par excellence de l'Église d'Occident, et de siéger ainsi au premier rang de cet ordre dont il a dit lui-même : In Ecclcsia ordo doctorum (juasi rexprœsidet, quem fîdelium suorvm turba circumstat l.
Lui-même ne se fut jamais jugé digne d'un tel son extrême honneur, car il méprisait ses propres œuvres. Il ne composa ses Morales que sur les instances de son ami saint Léandrc, et avant de lui remettre ce travail, qui lui était dédié, il voulut le soumettre au jugement des divers monastères de Rome. Il ne le croyait pas fait pour servir à l'instruc tion du peuple chrétien, et s'allligea de ce que, de son vivant déjà, un évêque en eût fait lecture en public. « Tant que je serai en vie, je ne veux pas que, si « j'ai réussi à dire quelque chose de bien, les « hommes en aient connaissance 2. » Ecoutons-le parler de lui-même dans une de ces pathétiques