Léo Ostibxsis, Chron. Casinen., m
Je n'entreprendrai point ici de faire la description de l'état actuel du Mont Cassin ni do retracer son histoire. J'aime mieux renvoyer, pour cette description, à deux notices exactes et substantielles, l'une de M. Adolphe de Circourt, au tome IX de la Revue des Deux Bourgognes, 1830, et l'autre de M. Dautier, au tome X de la Revue contemporaine. 1853. Je me borne à indiquer ici les parties de l'immense et splendide abbaye que la tradition fait remonter jœ qu'à l'époque de saint Benoit. Ce sont : 1° la porte d'entrée, dont la voûte très-basse indique le joug d'humilité sous lequel la règle obligeait les religieux à se courber; on y lit cette inscription : Fornicem saxis asperum ne ilepressum tantœ moli aditum angustum ne mirei is, hospes. Angustum fecit palriarchœ sançtitas : venerare pulius et sospes ingredere; 2° la portion inférieure de la tour carrée qui recouvre cette porte, et que l'on croit avoir servi d'habitation à saint Benoit et à es premiers compagnons, ainsi que l'indiquent ces inscriptions posées dans deux appartements distincts : Pars inferior turris, in qua S. P. X. Bene-
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à extirper de la contrée les restes du paganisme, puis à faire construire son monastère par les bras de ses disciples, à cultiver les flancs arides de sa
dictus dnm vivrret habitabat, et à côté : Vetustissimum habitarutum in quo SSmi patriarchœ discipuli quiescebant. — A l'être supérieur de la mémo tour, une aulre inscription affirme que ce fut de là que le saint eut la vision de la mort do sa sœur et de l'évoque saint Germain. — A l'extérieur du monastère, on montre l'emplacement, consacré par la tradition, où Benoit se mit on prière avant de poser la première pierre de s i nouvelle demeure, et celui où sainte Seho- Iastiquo, sa sœur et son auxiliaire, se reposa en gravissant pour la première fois la cime du rocher.
Quant à l'histoire de l'archimonastère, outre qu'il en sera fait sans cosse mention dans ce qui va suivre, il faut renvoyer le lecteur curieux au livre spécial qu'a publié un savant et zélé religieux du Mont-C:«*sin, dorn Luigi Tosti, en trois volumes, à ÎSaples, en 18-12. Bornons-nous aux dates suivantes. Détruit une première fois par les Lombards en 583, le monastère fut reconstruit par l'abbé Petronax, sous Grégoire II, en 731, et consacré par le pape Z icharie en 748; puis détruit de nouveau par les Sarrasins, qui massacrèrent la plupart des moines en 857, il fut de nouveau reconstruit par l'abbé Aligcrn vers 950, et consacré par Alexandre II en 1071. Après beaucoup d'autres calamités, il fut réédiHé de fond en comble en 10»9, et consacré pour la troisième fois par Benoit XIII en 1727. — Au temps de sa splendeur, l'abbé était premier baron du royaume de Naples et administrateur d'un diocèse spécial érigé en 1321 et composé de 37 paroiss s. On comptait parmi ses dépendances » évèchés, 2 principautés, 20 comtés, 2*)0 châteaux, 140 villes ou villages, 330 curtes ou manoirs 23 ports maritimes, 33 Iles, 200 moulins, 300 territoires, 1062 églises. (II.cften., Comment, in vit. S. Bened., p. 105.) On évaluait ses revenus à la somme énorme de 500,000 ducats à la fin du xvr* siècle. Mais toute cette splendeur disparut graduellement, d'abord par l'effet de la commende, dont l'abbaye du Mont-Cassin devint la proie au xv* siècle, puis des guerres et des révolutions de l'Italie. Dépouillée et rançonnée une dernière fois par les Français sous Championnet, transformée en simple bibliothèque par le roi Joseph Bonaparte en 1805, elle avait retrouvé depuis la restauration des Bourbons, et avant les récentes perturbations de
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montagne 1 et les campagnes dévastées d'alentour, mais surtout à répandre sur tout ce qui rapprochait les bienfaits de la loi de Dieu, pratiquée avec une ferveur et une charité que nul n'a surpassées. Quoiqu'il n'ait jamais été revêtu du caractère sacerdotal, sa vie au Mont-Cassin fut plutôt celle d'un missionnaire et d'un apôtre que d'un solitaire. Il n'en demeura pas moins le chef vigilant d'une communauté de plus en plus nombreuse et florissante. Habitué à se vaincre en tout et à lutter avec les esprits infernaux, dont les tentations et les apparitions ne lui manquèrent pas plus qu'aux anciens Pères du désert 2, il avait acquis le don de lire dans les âmes et de discerner leurs plus secrètes pensées. II n'en usait pas seulement pour diriger les jeunes religieux, dont laflluence était toujours grande auprès de lui, dans leurs études et dans les tra- \au\ d'agriculture et de maçonnerie qu'il partageait avec eux : dans les courses lointaines qu'ils avaient parfois à accomplir il les suivait par un regard intérieur, découvrait leurs moindres manquements,
l'Italie, un reste de vie et de fortune qui tendait à se développer sous le souffle fécond de lu renaissance monastique dont le *ix' siècle peut se nlorifter d'avoir donne le signal.
• 1. A rida tu cnjus hortis componis atmrDis,
Nudaque feiundo pal mite saxa tcgis.
Kliranlur scopula fru.-es. et non sua poma, Pooiifensquo viret silva doinata coruis.
Carmen dt S. Dened., auct. Mario, discip. 1 S. Cbec, Dial., c. 9, 10, 11, etc.
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les réprimandait au retour, les astreignait en tout ii la stricte observance de la règle qu'ils avaient acceptée. Il exigeait de tous l'obéissance, la sincérité, l'austère régularité dont il donnait le premier exemple.
Comme à Subiaco, beaucoup de jeunes gens de familles nobles et riches étaient venus se ranger sous sa direction ou lui avaient été confiés par leurs patents. Ils travaillaient avec les autres frères à la culture des terres ou à la construction du monastère et étaient astreints à tous les services imposes par la règle. Quelques-uns de ces jeunes nobles se révoltaient en secret contre cette égalité. Parmi eux se trouvait, selon le récit de saint Grégoire, le lils d'un défenseur, c'est-à-dire du premier magistrat d'une ville ou d'une province. Un soir, son tour étant venu d'éclairer l'abbé Henoît pendant le souper de celui-ci, tout en tenant le candélabre devant la table abbatiale, il sentit son orgueil se soulever et se dit à lui-même : « Qu'est-ce donc « que cet homme-là pour que je me tienne ainsi i pendant qu'il mange, debout devant lui, une « chandelle à la main, comme un esclave? Suis-je ■i donc fait pour être son esclave *? » Aussitôt iJenoit, comme s'il l'avait entendu, lui reprocha vivement ce mouvement d'orgueil, fit prendre le
I. Quis est hic cui ego manducanti assisto, lurernam tenco, serxitutem impendo? Quis sum «go ut isti seiviam? S. Grec., Mal., c. 10.
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candélabre par un autre et le renvoya flans sa cellule tout troublé d'avoir été à la fois découvert et réprimé dans ses plus secrètes pensées. C'est ainsi que le grand législateur inaugurait dans son cloître naissant cette alliance des races aristocratiques avec l'Ordre Bénédictin dont nous aurons à citer tant de généreux et féconds exemples; car en domptant l'orgueil de la force et de la richesse, on ne voit pas qu'il ait étouffé chez sa postérité la juste ûerté de l'âme et du caractère. Dieu est avec les simples et les humbles : il n'est ni avec les lâches ni avec les imbéciles.
Nobles et plébéiens, riches et pauvres, jeunes et vieux, Benoît les astreignait tous à la même discipline. Mais aussi il ne voulait d'excès ni de violence en rien : et comme on lui annonçait qu'il y avait dans les montagnes voisines un solitaire qui, non content de se tenir enfermé dans une étroite caverne, s'était attaché au pied une chaîne dont l'autre bout était fixé dans le roc, de sorte qu'il ne pouvait se mouvoir au delà de la longueur de cette chaîne, Benoît lui fit dire de la briser, en ces termes : « Si lu es vraiment serviteur de Dieu, sois « contenu non par une chaîne de fer, mais par la « chaîne du Christ !. »
Puis étendant sa sollicitude et son autorité sur les populations d'alentour, il ne se contentait pas
1. Si servus Dei es, non te tcncat catcna fcrrea, sed «atena Christi. S. Grec, Diat., I. m, c. 16.
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Keiatrous de leur prêcher la vraie foi avec une rare élobohou quence1, il guérissait encore les malades, les lélesp tuTatious preux, les possédés, pourvoyait à toutes les nécesfoisiws. ^ |'^me et du corps, payait les dettes des
honnêtes gens press as par leurs créanciers et répandait en aumônes incessantes les provisions de blé, de vin, de linge, que lui envoyaient les chrétiens riches des environs. Une cruelle disette avant ravagé la Campa nie en 539, il fit distribuer aux indigents toutes les provisions du monastère, tellement qu'un jour il ne restait plus que cinq pains pour nourrir toute la communauté. Les moines en étaient tout tristes et effrayés. Benoît leur lit honte de leur pusillanimité. « Vous n'en avez pas assez « aujourd'hui.» leur dit-il; « mais demain vous en « aurez trop. » Et en effet le lendemain on trouva à la porte du monastère deux cents boisseaux de farine qu'une main inconnue y avait amenés. Ici encore il posait les bases de cette tradition de munificence sans bornes à laquelle toute sa descendance spirituelle est rest ;e invinciblement lidèle et qui a fait l'honneur et la loi de son existence.
Tant de sympathie pour les pauvres leur inspirait naturellement une aveugle confiance en lui. Un jour, comme il était sorti avec les frères pour travailler aux champs, un paysan vint au monastère, outré de douleur, portant entre les bras le corps de
I. D'joJrina» quoqne vcrbo non mcdiocriter fnlsit. S. Gurc, Dial„ I. n, c. 30.
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son fils mort et demandant le père Benoit. Comme on lui dit qu'il était aux champs avec les frères, il jette le corps de son fils devant la porte, et dans le transport de sa douleur il court a toutes jambes chercher le saint. Il le rencontre qui revenait du travail , et dès qu'il l'aperçoit il se met a crier : « Rendez-moi mon fils! » Benoît s'arrête et lui dit : « Est-ce moi qui vous l'ai enlevé? » Le paysan reprend : « Il est mort, venez le ressusciter. » Benoît, affligé de ces paroles, s'écrie: « Retirez-vous, ce « n'est pas notre affaire; cela appartient aux saints « apôtres. Que venez-vous nous imposer un farci deau insupportable? » .Mais le père insiste toujours et jure, dans sa douleur passionnée, qu'il ne s'en ira pas avant que le saint ait ressuscité son fils. L'abbé lui demande où est ce fils : « Voilà, » dit-il, « voilà son corps à la porte du « monastère. » Benoît y étant arrivé se met à genoux, puis se couche, comme Elie chez la veuve de Sarepta, sur le corps de l'enfant, et se relevant, étend ses mains au ciel en priant ainsi : « Seiu gneur, ne regardez pas mes péchés, mais la foi « de cet homme, et rendez à ce corps l'âme que « vous en avez ôtée. » A peine a-t-il achevé sa prière que tout le corps de l'enfant tremble à la vue de tous les assistants. Benoît le prend par la main et le rend à son père, plein de vie et de santé *.
I. Redde filium meum... Numquid ego fllium tuum abstuli?... Regrediente anima, ita corpusculum pueri omne contremuit, ut sutv
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(i tes protège Sa vertu, sa renommée,- la puissance surnatui.s0Go!hs relie qui éclatait de plus en plus dans toute sa vie, l'érigèrent naturellement en protecteur des pauvres laboureurs contre les violences et les rapines des nouveaux maîtres de l'Italie. Le grand Théodoric avait organisé un gouvernement énergique et lutélaire, mais il déshonora la fin de son règne par la persécution et la cruauté, et depuis sa mort la barbarie avait repris chez les Goths son ancien ascendant. Les populations rurales gémissaient sous le joug de ces rudes oppresseurs, doublement acharnés, comme Barbares et comme Ariens, contre les Italiens catholiques. Benoît, le patricien romain devenu serf de Dieu, eut la noble mission de travailler au rapprochement des Italiens et des Barbares, de ces deu\ races si cruellement divisées par la religion, la fortune, la langue et les mœurs, dont la haine réciproque s'envenimait à l'aide de tant de catastrophes infligées par les uns et subies par les autres, depuis Alaric. Le fondateur du Monl-Cassin apparaît comme un modérateur toutpuissant, comme un juge inflexible entre les vainqueurs et les vaincus. Les traits que nous allons rapporter, d'après le pape saint Grégoire, durent se raconter dans toute l'Italie, courir de chaumière en chaumière, faire descendre dans le cœur des opprimés une espérance et une consolation incon-
oculis omnium qui aderant apparucrit concussionc mirifica trerm ndo palpitasse. S. Grec., Dial., 1. u, c. 32.
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nues, et laisser dans la mémoire du peuple un immortel fondement à la popularité de Benoît et de son ordre.
On a vu qu'il avait déjà compté à Subiaeo des h»^.- Goths parmi ses religieux, et comment il les em- t^na. ployait à défricher le sol que leurs [>ères avaient dévasté. Mais il y en avait d'autres qui, enflammés par leur hérésie, professaient la haine de tout ce qui était religieux et orthodoxe. Un nommé dalla, surtout, courait le pays tout haletant de fureur et de cupidité, se faisant un jeu d'égorger les prêtres et les moines qui lui tombaient sous la main , et en même temps de spolier et de torturer le peuple des campagnes pour leur extorquer le peu qui leur restait. Un infortuné paysan, épuisé par les tourments que l'impitoyable Golh lui faisait endurer, imagina d'y mettre un terme en déclarant qu'il avait confié tout son avoir au servileur de Dieu, Benoît. Sur quoi, Galla interrompit le supplice du paysan , mais lui fit attacher les bras avec de grosses cordes, et, le poussant devant son cheval, lui ordonna de marcher en avant et de lui montrer le chemin pour arriver chez ce Benoît qui lui dérobait sa proie attendue. Ils s'acheminent donc l'un et l'autre vers le Mont- Gassin : le laboureur, à pied, les mains liées derrière I • dos, poussé à grand renfort de coups et d'injures pur le Goth qui le suivait à cheval, images trop fidèles des deux races que renferme dans son
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sein déchiré la malheureuse Ilalie, et que la majesté désarmée de la vertu monastique va juger et réconcilier. Arrivés au sommet de la montagne, ils aperçoivent l'abbé assis tout seul, et lisant devant la porte de son monastère. « Voilà, » dit le prisonnier en se retournant vers son tyran, « voilà ce |>ère « Benoit dont je t'ai parlé. » Aussitôt le Goth, croyant ici comme ailleurs tout emporter par la terreur, se met à crier d'un ton furieux au moine : « Lève- toi , lève-toi , et rends vite tout ce que « tu liens de ce pa\san. » A ces mots, l'homme de Dieu lève les yeux de dessus son livre, et, sans prononcer une parole , promène lentement son regard d'abord sur le barbare à cheval, puis sur le laboureur garrotté et courbé sous ses liens. Sous le coup de ce regard vengeur, les cordes qui liaient ces pauvres bras se délient d'elles-mêmes, et l'innocente victime se dresse debout et délivrée, tandis que le féroce Galla, se laissant tomber par terre tout tremblant et comme hors de lui, reste prosterné devant Benoît en lui demandant de prier pour lui. Sans interrompre sa lecture, Benoit appelle ses frères, leur dit de transporter le barbare évanoui dans l'intérieur du monastère et de lui donner quelques aliments bénits, et lorsqu'il est revenu à lui, l'abbé lui représente l'extravagance, l'injustice et la cruauté de sa conduite, et lui enjoint d'en changer à l'avenir. Le Goth s'en va tout brisé et n'osant plus rien demander au laboureur
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•il
que le seul regard du moine avait délivré de son étreinte
Mais voici que cet attrait mystérieux qui en- l'nirem traîne les Goths sous le regard et la parole de
° 1 ave»-. Toiita.
Benoît va produire une scène autrement célèbre et significative, une des grandes scènes de l'histoire. Elle mettra en présence, dans leur personnification la plus éclatante, les deux éléments principaux de la société renaissante : les Barbares victorieux et les moines invincibles. Totila, le plus grand des successeurs de Théodoric, monta au trône en 542, et entreprit aussitôt de restaurer la monarchie des . Ostrogotlis (jue les victoires de Bélisaire avaient à moitié renversée. Vainqueur à Faénza, avec cinq mille hommes seulement, île la nombreuse armée byzantine et des chefs incapables que la jalousie de Juslinieiï avait substitués à Bélisaire, le roi victorieux parcourut en triomphateur f Italie centrale, et s'acheminait vers Xaples, lorsqu'il lui prît envie de voir ce Benoît dont la renommée était déjà si
1. Avaritia? sua? œstu siurcnsus, in rapinam verum înhians... pjus bracliia loris fortilius astringens, anie equum suum cœpit impellere... quem, ligatis bnichiis, rusticus antecwdens <lu\it... Kidem sul^equenii et sœvienti dixit : Eccc isto est de quo dixcrum te, Benedictus pater... Surge, surge, et rcs islius rustiri redde quas accopisti... Ad cujus brachia d«im oculos d -flexi-set... cumque is qui ligatus veniret cœpisset subito astare aulutus... Tremefactus Galla ad terram corruit, vt ccrvicem crudelitati* rigidae ad ejtis vestigia inclinans... Qui fractus recedens... S. Grec, Dial., il , 31. — Ce miaule est représenté sur un des chapiteaux de la belle et curieuse église de Saiot-Beiioil-sur- Loire, au diocèse d'Orléans.
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grande chez les Romains comme chez les Barbares, et que l'on qualifiait partout de prophète. Il se dirigea donc vers le Mont-Cassin et fit annoncer sa visite. Benoit lui lit répondre qu'il pouvait venir. Mais Totila, voulant éprouver l'esprit prophétique qu'on attribuait au saint, lit prendre à son capitaine des gardes les habits rovau\ et les bottines de pourpre qui étaient la marque distinct! ve de la royauté, lui donna une escorte nombreuse, sous les ordres des trois comtes qui veillaient le plus ordinairement sur sa personne, et le chargea d'aller ainsi vélu et accompagné se présenter à l'abbé comme s'il était le roi *. Dès que Benoît l'aperçut, il lui cria : « Mon fils, quittez l'habit que vous « portez, il n'est pas à vous. » Aussitôt l'officier se jeta par terre, épouvanté d'avoir voulu tromper un tel homme. Ni lui ni aucun des siens n'osa même approcher de l'abbé, et tout le cortège s'en retourna au plus vite auprès du roi pour lui annoncer combien ils avaient été promptement découverts. Alors Totila se mit lui-même à gravir la montagne monastique, mais lorsqu'il fut arrivé et qu'il vit de loin l'abbé qui l'attendait assis, le vainqueur des Romains et le maître de l'Italie eut peur. Il n'osa pas avancer et se prosterna tout de son
1. Cm dum protinus mandatum do monasterio fuisset ut veniret. Spatharius... Très qui sibi pra? CAPteru adhserere consueverat... S. Giikc, 1. h, c. H. Le spath irius s'appelait ftiggo, et les trois comtes, Vulteric, Ruderic et Blindin.
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long devant le serviteur du Christ. Benoît lui dit par trois fois : « Levez- vous. » Mais comme il s'obstinait à rester prosterné, le moine se leva de son siège et vint lui-même le relever. L'entretien s'étant engagé, Benoît lui reprocha tout ce qu'il y avait à blâmer dans sa vie, et lui prédit tout ce qui devait lui arriver dans l'avenir. « Vous avez fait « beaucoup de mal, vous en faites encore beaucoup o et tous les jours : il est temps de cesser vos ini- « quités. Vous entrerez à Rome, vous passerez la « mer, vous régnerez neuf années, et la dixième « vous mourrez. » Le roi, profondément effrayé, se recommanda à ses prières et se retira. Mais il emportait dans son cœur le trait vengeur et salutaire, et, à partir de ce moment, sa nature de barbare fut transformée1.
Totila fut victorieux comme Benoît le lui avait prédit. Il s'empara d'abord de Bénévent et de Naples, puisde Rome, puis de la Sicile, qu'il envahit avec une flotte de quatre cents navires, et finit par conquérir la Corse et la Sardaigne. Mais il montra partout une clémence et une douceur qui paraît à l'historien des
1. Qucm cum a longe sedentem cerneret, non ausus acccdere sc^e in terrain dédit... : Surge, scd ipse ante eum de terra erigcre se non auderet... Jesu Christi famulus per semetipsum dignatus est arcedere ad regcm prostratum, quem de terra levavit... Ex illo jam tempore, minus crudelis fuit. S. Grec, lib. h, c. 14. — On voit dans l'église des Bénédictins de Sin-Miniato, près Florence, une curieuse fresque d'un des plus anciens peintres de la grande école florentine, Spinello Aretino, qui représente cette scène historique d'une façon primitive et saisissante.
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Goths n'être conforme ni à son origine ni à son rôle de conquérant étranger *. Il traita les Napolitains comme ses enfants, elles soldats prisonniers comme ses propres troupes, s'honorant à jamais par ce contraste avec l'horrible massacre que les Grecs avaient fait de toute la population lors de la prise de cette ville par Bélisairc, dix ans auparavant. Il punit de mort un de ses plus braves officiers, qui avait outragé la fille d'un Italien obscur, et donna à celle-ci tous les biens de son ravisseur, malgré les représentations des principaux nobles de sa propre nation, qu'il sut convaincre de la nécessité de cette rigueur, pour mériter la protection de Dieu sur leurs armes. Enfin Rome ayant succombé après un siège prolongé, Totila défendit aux Goths de répandre le sang d'aucun Romain, et garantit les femmes de toute insulte. A la prière de Bélisaire, il s'abstint de mettre le'feu à la ville qu'il avait commencé à détruire, et s'occupa même plus tard de la 55f. rétablir et de la repeupler. Il périt enfin après dix ans de règne, selon la prédiction de Benoît, dans une grande bataille qu'il livra à l'armée grécoromaine, commandée par l'eunuque Narsès. La gloire et la puissance des Goths s'éteignirent avec
1. Renignitas qu« inique nec barbare, nec hosti Bâtis convenit... unde factum est ut ejus nomen ut sapientiœ. itaet benignitatis célèbre apud Romanos jam esset. Procop., de Bell. Goth., i, 3. — Cf. le comte dc Buat, Histoire ancienne des peuples de l'Europe, t. X, p. 320, 329, 4U.
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lui et avec son successeur Teïas, qui mourut comme lui l'année suivante, en combattant avec un courage héroïque contre les soldats de Justinien. Mais il n'entrait pas dans les desseins de Dieu de laisser retomber l'Italie sous le joug énervant des Césars de Byzance. Quoique dure et sanglante, la domination des Barbares valait mieux pour elle. Venise et Florence, Pise et Gènes, et tant d'autres foyers immortels de vaillance et de vie, pouvaient en sortir, tandis que l'incorporation de l'Italie au Bas-Empire l'eut condamnée à l'incurable dégénération de l'Orient chrétien.
Les Ostrogoths eurent à peine disparu que les i.uu,i..Uiu Lombards, imprudemment appelés par Narsès luimême, vinrent à la fois les remplacer, les venger et les faire regretter en aggravant le sort de la Péninsule.
Placée comme à mi-chemin entre les deux invasions des Goths et des Lombards, la chère et sainte fondation de Benoît, respectée par les uns, devait succomber pour un temps à la rage des autres. Le saint patriarche eut le pressentiment que ses successeurs ne rencontreraient pas un second Totila pour les écouter et les épargner. Un seigneur, qu'il avait converti et qui vivait dans une grande familiarité avec lui, le trouva un jour qui pleurait amèrement. M resta longtemps à le contempler, puis voyant que ses larmes ne tarissaient point et qu'elles provenaient, non de la ferveur ordinaire de ses prières, mais d'une tristesse mortelle, il lui en dc-
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S..UIW
manda la cause. Le saint lui répondit: « Tout ce « monastère que j'ai bâti, tout ce que j'ai préparé « pour mes frères, a été livré aux païens par un juge- « ment du Dieu puissant. C'est à peine si j'ai pu « obtenir grâce pour leur vie! » Moins de quarante ans après, la destruction du Mont-Cassin par les Lombards vint accomplir cette prédiction.
Benoit touchait d'ailleurs à la fin de sa carrière.
S, entrevue ayec T()ti|a |ieu en 5&2? en pan.
née qui précéda celle de sa mort, et, dès les premiers jours de l'année suivante, Dieu le prépara à sa dernière lutte par le sacrifice de l'affection la plus tendre qu'il eût conservée ici-bas. Dans l'histoire de la plupart des saints qui ont exercé une action réformatrice et durable sur les institutions religieuses, on retrouve presque toujours le nom et l'influence d'une sainte femme associée à leur dévouement et à leur œuvre. Ces rudes combattants dans la guerre do l'âme contre la chair semblent avoir puisé de la force et de la consolation dans une chaste et fervente communauté de sacrifices, de prières et de vertus avec une mère, avec une sœur par le sang ou par le choix, et dont la sainteté répand sur ce coin de leur glorieuse vie comme un rayon de lumière plus intime et plus douce. Pour ne citer que les plus célèbres, c'est ainsi qu'on voit Macrine à côté de saint Basile, et que les noms de Monique et d'Augustin sont inséparables, comme dans les siècles plus récents ceux de saint François d'Assise et de
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sainte Glaire, de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantai.
Saint Benoît avait lui aussi une sœur, nommée Seholastique, nép le même jour que lui ; ils s'aimaient comme s'aiment souvent les jumeaux, avec la passion de l'amour fraternel. .Mais ils aimaient tous deux Dieu par-dessus tout. Plus tôt encore que son frère, Seholastique s'était consacrée à Dieu dès l'enfance, et en devenant religieuse 1 elle avait préparé une patronne et un modèle à l'innombrable famille de vierges qui devait reconnaître, adopter et suivre les lois de son frère. Elle le rejoignit au Mont-Cassin et se fixa dans un monastère au fond d'une vallée tout proche de la sainte montagne 2. Benoît la dirigeait de loin, comme il le faisait d'ailleurs pour beaucoup d'au-
1. Ce fait n'est point en contradiction avec les décrets rendus par le pape saint Léon et l'empereur Majorien , qui interdisaient aux filles de prendre le voile avant quarante ans. Il ne s'agissait dans ces décrets que de la bénédiction solennelle, qui équivalait à ce que nous appelons aujourd'hui les vœux solennels ou perpétuels. Voir Thomassi%, Vêtus ac Sova Disciplina, pars I, lib. m, c. 58. — Il y avait alors, et depuis longtemps, plusieurs sortes de religieuses: les unes demeuraient dans des cellules isolées, comme des recluses; les autres restaient, en s'astreignant à certaines observances, au sein de leur famille; d'autres enfin vivaient en communauté sous une supérieure et avec une règle permanente. Mabillon a prouvé, contre les Bollandistes, que Seholastique doit être rangée parmi ces dernières. 11 la qualifie de virginum Benedictinarum Ducem, Magistraux et Antesignanam.
2. On croit que ce monastère était celui de Plumbariola, reconstruit plus tard pour la femme et la fille d'un roi des Lombards qui se fit moine au Mont Cassin.
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très religieuses dos environs4. Mais ils ne se voyaient qu'une fois par an; et alors c'était Scholastique qui sortait de son cloître et venait trouver son frère. Lui, de son côté, allait au-devant d'elle; ils se rejoignaient sur le flanc de la montagne, non loin de la porte du monastère, en un lieu qu'on a longtemps vénéré.
C'est là qu'eut lieu, en leur dernière rencontre, celte lutte de l'amour fraternel avec l'austérité de la règle, qui est le seul épisode connu de la vie de Scholastique, et qui a suffi pour assurer à son nom un impérissable souvenir. Ils avaient passé tout le jour en pieux entretiens entremêlés des louanges de Dieu. Vers le soir ils mangèrent ensemble. Comme ils étaient encore à table et que la nuit s'avançait, Scholastique dit à son frère: « Je « t'en prie, ne me quitte pas cette nuit, afin que « nous puissions parler des joies du ciel jusqu'à « demain matin. » — « Que dis-tu là, ma sœur? » répondit Benoît ; « à aucun prix je ne puis demeu- « rer hors du monastère. » Sur le refus de son frère, Scholastique mit sa téte entre ses mains jointes sur la table, et pria Dieu en versant des torrents de larmes, au point que la table en fut inondée. Le temps était fort serein : il n'y avait pas le moindre nuage dans l'air. A peine se fut-elle relevée que le tonnerre se fit entendre et qu'un orage violent
t. 8. Grec, Dial. n, c. 12, 23, 33.
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éclata : la pluie, la foudre, les éclairs furent tels que ni Benoît ni aucun des frères qui l'accompagnaient ne purent mettre le pied hors du toit qui les abritait. Alors il dit à Scholaslique : « Que Dieu te a pardonne, ma sœur, mais qif as-tu fait? » — « Eh bien! oui, » lui répondit-elle; « je t'ai prié et « tu ne m'as pas écoutée ; alors j'ai prié Dieu, et il « m'écoule. Sors maintenant, si lu le peux, et ren- « voie-moi pour monter à ton monastère1. » Il se résigna bien mal-ré lui à rester, et ils passèrent le reste de la nuit en conversation spirituelle. Saint Grégoire, qui nous a conservé ce récit, ajoute qu'il ne faut pas s'étonner si la volonté de la sœur fut plutôt exaucée par Dieu que celle du frère, parce que des deux c'était la sœur qui avait le plus aimé, et qu'auprès de Dieu plus on aime et plus on est puissant2.
Au matin ils se quittèrent pour ne plus se revoir Mort en cette vie. Trois jours après, Benoît, étant à la 8cho,^Uqoe fenêtre de sa cellule, eut une vision où il vit l'âme 40f~rier de sa sœur entrant dans le ciel sous la forme d'une colombe. Ravi de joie, sa reconnaissance éclata en chants et en hymnes à la gloire de Dieu.
1. Invertis digitis manu» super mensam posuit... Caput in raanibub declinans lacrymarum fluvium in mensam fuderat... Parcat tibi omiiipoLens Deus, soror! quid est quod fecisti?... Ecce te rogavi, et audire me noiuisti... Modo ergo, si potes, egredere, et, me dimissa, ad monasterium recède. S. Grec, Dial. u, 33.
2. Justo valde judicio illa plus potuit qua* amplius amavit. S. Grec.
•ogle
SAINT BENOIT
21 mars
Il envoya aussitôt chercher le corps de la sainte, qui fut transporté au Mont-Ciissin et placé dans la sépulture qu'il avait déjà fait préparer pour lui -mime, afin que la mort ne séparât point ceux dont les âmes avaient toujours été unies en Dieu.
*,rl Celte mort de sa sœur fut pour lui le signal du
dê Hennit.
départ. Il ne lui survécut que quarante jours. Il annonça sa mort à plusieurs de ses religieux, alors éloignés du Mont-Cassin. Une lièvre violente l'ayant saisi, au sixième jour de sa maladie, il se lit porter dans la chapelle consacrée à saint Jean-Baptiste : il y avait d'avance fait rouvrir la tombe où dormait déjà sa sœur. Là, soutenu sur les bras de ses disciples, il reçut le saint viatique; puis se plaçant au bord de la fosse ouverte, mais au pied de l'autel et les bras étendus vers le ciel, il mourut debout en murmurant une dernière prière1.
Mourir debout! c'était bien la forte et victorieuse mort qui convenait à ce grand soldat de Dieu.
On l'enterra à côté de Scholastique, dans le sépulcre qui avait été creusé sur le site même de l'autel d'Apollon qu'il avait renversé2. Le même
1. Etectis in cœlum manibus stetit, et ultimum spiritum inter verba orationis efïïavit. S. Grec.
2. Leur tombe se voit encore sous le maître-autel de l'église actuelle du Mont-Cassin; on y lit cette inscription : Benedictum et Scfwlashcam. uno in terris partu éditas, una in Denm piela'e cœlo redditm, unus hic ejecipit tumutus, mortalis deposili pro œternitale custos.
SAINT BENOIT. il
jour deux moines, dont l'un était au monastère et l'autre en voyage, eurent la même vision. Ils virent une multitude d'étoiles former comme une voie lumineuse qui s'étendait vers l'Orient, depuis le Mont-Cassin jusqu'au ciel, et ils entendirent une voix qui leur dit que c'était par 1k que Benoit , le bien-aimé de Dieu , était monté au ciel *.