Voir plus haut, p
DE CANTORBÉRV. W
Angles de Northumbrie. A la mort du premier roi mi chrétien de Kent, Redwald venait d'hériter du litre de Bretwalda, qui lui assurait une certaine suprématie militaire sur toute la fédération conquérante. Il avait donné asile au fils encore enfant d'Ella, détrôné par son beau-frère, le terrible Ethelfrid; ce jeune prince, nommé Edwin, avait grandi Edwîn auprès de Redwald qui lui avait même donné sa uEthêifrid fille en mariage. Ethelfrid, voyant en lui un rival ou repiTseniam un successeur, employa tour à tour auprès de Red- dynastie rivale, wald la menace et la corruption pour se faire livrer ^cheT* le royal exilé. Le prince est-anglien était au mo- " s ~ "* eb' ment de céder quand un des amis d'Edwin vint de nuit l'informer du danger qu'il courait et lui offrit de le conduire dans un refuge où ni Redwald ni Ethelfrid ne sauraient le découvrir, a Non, » répondit le jeune et généreux exilé, «jeté remercie de ta bonne « volonté ; mais je n'en ferai rien. A quoi bon recom- « mencer à errer en vagabond, comme je l'ai trop c< fait, à travers toutes les régions de l'île? S'il me « faut mourir, que ce soit plutôt de la main de ce « grand roi que d'une main plus vulgaire ! » Cependant, ému et attristé, il sortit et alla s'asseoir sur une pierre devant le palais où il resta longtemps seul dans l'obscurité, en proie à une poignante incertitude1. Tout à coup il vit paraître devant lui, au
1. Si ergo vis, hac ipsa hora te educam... Gratias quidem ago benevolentiœ tuœ... Quin pot i us, si moriturus sum, ille me magis quam ignobilior quisquam morti tradat... Solus ipse mœstns in la-
448 SAIIST AUGUSTIN
vision milieu des ténèbres, un homme dont le visage et le
promesse costume lui étaient inconnus, qui lui demanda ce qu'il faisait là, seul, la nuit, et ajouta : « Que pro- « mettrais-tu à celui qui te délivrerait de ta tristesse « en détournant Redwald de te livrer à tes ennemis «'ou de te faire aucun mal? — Tout ce qui sera « jamais en mon pouvoir, répondit Edwin. — Et si, « continua l'inconnu, on te promettait de te faire « roi, et roi plus puissant que tous tes ancêtres et « que tous les autres rois anglais? » Edwin promit de nouveau que sa reconnaissance serait à la hauteur d'un tel bienfait. Alors l'étranger : « Et si « celui qui t'aura exactement prédit de si grands « biens te donne des conseils plus utiles pour ton « salut et la vie qu'aucun de tes pères ou de tes pro- « ches n'en a jamais reçu, consens-tu à les sui- « vre? » L'exilé jura qu'il obéirait en tout à celui qui le tirerait d'un si grand péril pour le faire roi. Aussitôt l'inconnu lui posa la main droite sur la tête en disant : « Quand un pareil signe se repré- « sentera à toi, rappelle-toi ce moment, tes discours « et ta promesse. »
Sur quoi il disparut si subitement qu'Edwincrut avoir eu affaire non à un homme mais à un esprit1.
pide pervigil... cum diu tacitus mentis angoribus et cîcco carpcrcturigni... Bede, II, 12.
1. Quid mercis dare vclis ei qui... Quid si etiam regem te futurum... ita ut omnes qui ante te reges in gente Anglorum fuerant potestate transcendas... Tu m ilte tertio : Si autem qui tibi tant» taliaque doua veraciter prœdixerit... Cum hoc ergo tibi signum ad-
DE CA.NTORBÉRV. M9
Un instant après son ami accourut lui annoncer qu'il n'y avait plus rien à craindre pour lui et que le roi Redwald, ayant confié son projet à la reine, avait été détourné par elle de cette trahison. Cette princesse, dont le nom a été malheureusement oublié, était, comme la plupart des Anglo-Saxonnes, toutepuissante sur le cœur de son époux. Plus heureusement inspirée alors que lorsqu'elle lui avait persuadé de renoncer au baptême qu'il avait reçu chez le roi Ethelbert*, elle lui montra qu'il serait indigne de vendre à prix d'or son âme et, qui plus est, son honneur, qu'elle tenait pour la plus précieuse de toutes les parures*.
Grâce aux inspirations généreuses de la reine, Ed*in non-seulement Redwald ne livra pas le prince réfu- des gie, mais ayant renvoyé les ambassadeurs charges des riches cadeaux d'Ethelfrid, il lui déclara la guerre. Etlielfrid défait et tué, Edwin fut établi m. roi en Northumbrie, par son protecteur Redwald, devenu le chef de la fédération anglo-saxonne. Les fils d'Ethelfrid, bien que neveux par leur mère du nouveau roi, furent contraints de s'enfuir, comme
\enerit, mémento hujus temporis, ac loquelae nostrse, et ea qiuc mine promittis adimplere ne différas. His dictis, ut ferunt, repente disparuit. Bede.
i. Voir plus haut, p. 438.
2. Postquam cogitationem suam reginœ in secreto revelavit, revocavit eum illa ab intentione... ammoiicns quia nul la ratione Gouvernât... immo fidein suam, qua? omnibus oriiaiucutis pretiosior est arnore pecunise perdere. Bede, loc. cit.
moi x F. s d'occ. ii:. 29
Morthumbiiens.
Edwin lui-même dans sa jeunesse; ils allèrent se réfugier chez ces Scots Dalriadiens, dont Golumba avait été l'apôtre. On verra bientôt quelles lurent pour la Northumbrie et pour toute l'Angleterre les suites de cet exil.
Comme son beau-frère Ethelfrid, Edwin régna sur les deux royaumes réunis de Deïra et de Bernicie; puis, comme lui, il fit une guerre vigoureuse f>?4 aux Bretons de Cambrie. Devenu ainsi le chef redouté des Angles du nord, il se vit recherché et admiré par les Angles de Test, qui, à la mort de leur roi Redwald, lui offrirent la royauté. Mais, Edwin aima mieux payer de retour la protection qu'il avait reçue de Redwald et de sa femme, en laissant à leur fils le royaume d'Est-Anglie. 11 se Edwin réserva toutefois la suzeraineté militaire que Redwald Bratwaida. avait exercée avec ce titre de Bretwalda, qui avait passé du roi de Kent au roi d'Est-Anglie, mais qui, à partir d'Edwin, ne devait plus être séparée de la royauté northumbrienne.
On n'a point de renseignements précis sur l'origine ou sur la nature de l'autorité dont était investi le Bretwalda; on voit seulement que celte autorité, d'abord exclusivement temporaire et militaire, s'exerça, surtout en matière ecclésiastique, après la conversion des divers royaumes de I'Heptarchie. On voit aussi qu'elle ajoutait à la dignité royale le prestige d'une suprématie réelle et d'autant plus recherchée, qu'elle était probablement
conférée par l'élection, non-seulemenl des autres rois, mais de tous les chefs de la haute noblesse saxonne1.
La voilà donc accomplie, cette prédiction mystérieuse faite par le visiteur nocturne à Edwin; le voilà roi, et plus puissant qu'aucun des rois anglais avant lui. Car, la suzeraineté du Bretwalda, ajoutée à la vaste étendue du pays qu'occupaient les Angles du nord et de Test, assurait au roi de Northumbrie une tout autre prépondérance que celle des petits rois méridionaux qui avaient été revêtus avant lui de ce titre. Parvenu à cette élévation inespérée, et privé par la mort de sa première femme, fille du roi d'Est-Anglie, il en chercha une autre, et lit demander en mariage la sœur du roi de Kent, la lille d'Ethelbert et de Berthe, descendante de Hengist et
1 . Les ealdormen, ceux que Bede appelle primates tribuni. Voici, d'après Bede, la succession des chefs de la fédération anglo-saxonne, jusqu'au moment où le titre de Bretwalda disparaît :
Vers 560, Ella, roi de Sussex.
577, Ceawlin, roi de Wessex.
596, Ethelbert, roi de Kent.
616, Redwald, roi d'Est-Anglie.
024, Edwin, J
635, Oswald, ) rois de Northumbrie.
645, Oswy, )
Lappenberg croit, avec toute apparence de raison, qu'après la mort d'Oswy, en 670, 1 autorité du Bretwalda passa au roi de Mercie, \Vulfhere, dont Bede lui-même constate la suprématie sur le roi d'Essex. 111, 30. — Mackintosh interprète le terme bret-walda par ceux de dompteur ou arbitre [wielder) des Bretons, mais ne donne aucune raison satisfaisante de cette étymologie
SAIM AUGUSTIN
Edwin
épouse
la fille
du premier
roi chrétien
de Kent.
d'Odin par son père, et de sainte Clotilde par sa mère. Elle s'appelait Ethelburge, c'est-à-dire noble protectrice ; car ce mot d'Ethel qui revient si souvent dans les noms anglo-saxons, n'est, comme on Ta déjà vu, que le mot allemand, edel, noble. Son frère Eadbald, ramené à la foi chrétienne par l'archevêque Laurent, repoussa d'abord la demande du roi de Northumbrie. D répondit qu'il ne lui était pas permis de donner une vierge chrétienne à un païen, de peur de profaner la foi et les sacrements du vrai Dieu, en la faisant cohabiter avec un roi étranger à son culte. Loin d'être offensé de ce refus, Edwin promit que si on lui accordait la princesse, il ne ferait rien contre la foi qu'elle professait, et que tout au contraire elle pourrait pratiquer librement sa religion avec tous ceux qui raccompagneraient, hommes ou femmes, prêtres ou laïques. Il ajouta que lui-même ne refuserait pas d'embrasser la religion de sa femme, si, après l'avoir fait examiner par les sages de son conseil, il la reconnaissait pour plus sainte et plus digne de Dieu \
C'était à ces conditions que sa mère Berthe avait quitté son pays et sa famille mérovingienne pour franchir la mer et venir épouser le roi de Kent. La conversion de ce royaume avait été le prix de son sacrifice. Ethelburge, destinée comme sa mère, et
1. Kej abnegaût se etiam eamdem subiturum esse religiouem si tamen examinata a prudentibus sancCior et Deo dignior posset inveniri. Bede, H, 9.
DE CÀNTORBÉRY. 455
plus encore qu'elle, à être l'initiatrice chrétienne de tout un peuple, suivit l'exemple maternel. Elle nous fournit une nouvelle preuve du grand rôle de la femme dans l'histoire des races germaniques, du noble et touchant empire que ces races lui attribuaient. En Angleterre comme en France, comme partout, c'est toujours par la ferveur et le dévouement de la femme chrétienne que sont entamées ou consommées les victoires de l'Église.
Mais la royale vierge ne fut livrée aux Northumbriens que sous la garde d'un évêque, chargé de la préserver de toute pollution païenne, par ses exhortations et aussi par la célébration quotidienne des célestes mystères. Il fallut, selon Bede, que le roi épousât pour ainsi dire l'évêque en même temps que la princesse1.
Cet évêque, nommé Paulin, était encore un de ces Lévêque moines romains qui avaient été envoyés par le pape saint Grégoire pour servir de coadjuteurs à Augustin. Il avait été vingt-cinq ans missionnaire dans le midi de la Grande-Bretagne, avant d'être sacré évêque de la 21 jumet Northumbrie, par le troisième successeur d'Augustin à Gantorbéry. Arrivé avec Ethelburge dans le royaume d'Edwin, après les avoir mariés, il voulut encore que toute cette nation inconnue où il venait de planter sa tente pût devenir l'épouse du Christ. A la différence d'Augustin lors de son débarque-
1. Ordinatus episcopus... siccum praefata virgine ad regem quasi cornes copulse carnalis advenit. Bede, H, 9.
Paulin.
ment sur la plage de Kent, il est expressément
constaté que Paulin voulut agir sur le peuple
northumbrien avant d'entamer la conversion du roi1.
Il travailla donc de toutes ses forces pour ajouter
quelques néophytes northumbriens au petit troupeau
de fidèles qui avaient accompagné la reine. Mais ses
efforts furent longtemps infructueux ; on le laissait
prêcher et on ne se convertissait pas.
intervention Cependant les successeurs de Grégoire veillaient.
papeBonifaeev sur son œuvre avec cette merveilleuse et infatigable
duPiof persévérance qui est le propre du Saint-Siège. Boni-
de Northumbrie. 0 xr t. , t* i« j
face V, averti sans doute par Paulin, adressa au roi et à la reine de Northumbrie deux épîtres qui rap- Moriobre pellent celles de Grégoire au roi et à la reine de Kent. Il exhortait celui qu'il appela le glorieux roi des Anglais à suivre l'exemple de tant d'autres empereurs et rois, et surtout de son beau-frère Eadbald, en se soumettant à la grandeur du vrai Dieu, et à ne pas se laisser séparer dans l'avenir de cette chère moitié de lui-même, qui avait déjà reçu par le baptême le gage de l'éternité bienheureuse1. Il conjurait la reine de ne négliger aucun effort pour amollir et enflammer le cœur dur et froid de son
1. Toto animo intendens ut gentem quam adibat, ad cognitioncm veritatis advocans, uni viro sponso virginem castam exhiberet Christo... Laboravit multum ut... aliquos, si forte pbsset, de paganis ad fidei gratiam prœdicando converteret. Bede, II, 9.
2. Gloriosam eonjugem \estram, qure vestri corporis pars esso dignoscitur, a?tornitatis prœmio per sancti baptismatis regenerationem illuminatam. Ibid.
DE CAiNTORBÉRY.
mari,pour lui faire comprendre la beauté des mystères auxquels elle croyait, et l'admirable salaire qu'elle avait reçu de sa propre renaissance ; atlnque ceuxdont l'amour humain n'avait fait qu'un seul corps ici-bas demeurassent unis dans l'autre vie par une union indissoluble1. A ses lettres il joignait quelques modesles présents, qui témoignent assurément ou de sa pauvreté ou de la simplicité du temps ; pour le roi, une chemise de lin ornée de broderie d'or et un manteau de laine d'Orient : pour la reine, un miroir d'argent et un peigne d'ivoire : pour tous deux, les bénédictions de leur protecteur saint Pierre.
Mais ni les lettres du pape, ni les sermons de l'évêque, ni les instances de la reine ne suffisaient pour triompher des incertitudes d'Edwin. Un événement providentiel vint l'ébranler sans le vaincre absolument. Le jour de Pâques qui suivit son mariage, un sicaire envoyé par le roi des Saxons de l'ouest, pénétra auprès du roi, et sous prétexte de lui communiquer un message de son maître, essaya de le frapper avec un poignard empoisonné à double tranchant qu'il tenait caché sous son habit. Entraîné parce dévouement héroïque pour leurs princes, qui se mêlait chez tous les Barbares germaniques à de si
Edwin
sauvé
du poignard
d'un
assassin.
20 avril
1. Insiste ergo, gloriosa filia, et summis conatibus durit iam cord's... insinuatione raolliredematura... lu undens sensibus ejus.. quantum sit admirabile quod renata prœniium consequi meruisti. Frigiditatem cordis... succendc... Ut quos copulatio carnalis affectus unum quod a m modo corpus oxhibuisse monstratur, hos quoque imitas fidei etiam post hujus vitre transitum in perpétua societate conservet. Bfdk, loc. cit.
continuels attentats contre eux, un seigneur nommé Lilla, n'ayant pas de bouclier sous la main, se jeta lui-même entre son roi et l'assassin, qui avait frappé avec tant de force que son fer alla atteindre Edwin même à travers le corps de son fidèle ami1. Dans la nuit même de cette principale fête des chrétiens, la reine accoucha d'une fille. Pendant qu'Edwin rendait grâces à ses dieux de la naissance de cette première-née, Tévêque Paulin commença de son côté à remercier le Seigneur Christ, en affirmant au roi que c'était lui qui, par ses prières au vrai Dieu, avait obtenu que la reine enfantât pour la première fois sans accident et presque sans douleur. Le roi, moins ému du danger mortel qu'il venait d'éviter que de la joie d'être père sans que la vie de sa chère Éthelburge eût été compromise, fut charmé des paroles de Paulin, et lui promit de renoncer aux idoles pour servir le Christ, si le Christ lui accordait la vie et la victoire dans la guerre qu'il allait entreia première-née Prendre contre le roi qui venait de le faire assassiner. d'Edwin. Comme gage de sa bonne foi, il donna à Tévêque la petite qui venait de naître, pour la consacrer au Christ. Cette première-née du roi, qui fut la première chrétienne de la nation northumbrienne, fut l>aptisée le jour de la Pentecôte, avec onze personnes
1. Missusarege... nomine Cuichelmo... qui habebat sicara bicipitem toxicatam... Minister régi amicissimus... non habens scutuni... mox interposuit corpus suum ante ictura pungentis, sed tanta vi hostis ferrum infixit, ut per corpus militis occisi etiam regem vulneraret. Bede, loc. cit.
.Naissance
et baptême
de sa maison1. On la nomma Eanfleda : elle était destinée, comme la plupart des princesses anglosaxonnes, à n'être pas sans influence sur le sort de son pays.
Edwin sortit vainqueur de la lutte contre le roi coupable. Revenu enNorthumbrie, et bien que depuis sa promesse il eût cessé d'adorer les idoles, il ne voulut pas recevoir sur-le-champ et sans autre réflexion les sacrements de la foi chrétienne. Mais il se faisait donner plus exactement par Tévêque Paulin ce que Bede appelle les raisons de croire. Il conférait souvent avec les plus sages et les plus instruits de sa noblesse sur le parti qu'ils lui conseillaient de prendre. Enfin, comme il était naturellement sagace et réfléchi, il passait de longues heures . dans la solitude, la bouche close, mais discutant au fond de son cœur beaucoup de choses, et examinant sans relâche quelle était la religion qu'il fallait préférer *.
L'histoire de l'Église, si je ne me trompé, n'offre
1. Ut regina sospes absque dolore gravi sobolem procrearet... Prima de gente Nordanhymbrorura. Bede, loc. cit. — Cette Eanfleda épousa le roi Oswy, l'un des successeurs de son père. Nous lui verrons jouer un rôle dans la lutte entre l'influence monastique et l'influence celtique sur la Northumbrie.
2. Non statim et inconsulte sacramenta fidei percipere voluit... Verum primo diligentius... rationem ûdei ediscere et cum suis primatibus quos sapientiores noverat, curavit conferre. quod de his agendum arbitrarentur. Scd et ipse cum esset vir natura sagacissimus, saepe diu solus residens, ore quidem tacito, sed in intimis cordis multa secum colloquens, quod sibi esset faciendum, quse religio servanda tractabat. Bede, loc. cit..
aucun autre exemple d'une aussi longue et consciencieuse hésitation chez un roi païen. Ils apparaissent tous également prompts, soit à la persécution, soit à la conversion. Edwin, tel qu'un témoignage d'une incontestable autorité nous le révèle, a connu les humbles efforts, les scrupules délicats de la conscience moderne. Un vrai prêtre a dit avec raison ; « Ce travail intellectuel d'un barbare émeut et attache. On suit avec sympathie l'investigateur dans ses hésitations, on souffre de ses perplexités, on sent que cette Ame est sincère et on l'aime l. »
Cependant, Paulin voyait le temps s'user sans que la parole de Dieu qu'il prêchait fût écoutée, et sans qu'Edwin pût se décider à courber la hauteur de son intelligence devant l'humilité vivifiante de la Croix. Informé de la prophétie et de la promesse qui avaient terminé l'exil du roi, il crut le moment arrivé de les lui rappeler*. Un jour donc qu'Edwin était assis tout seul à méditer, dans le secret de son cœur, sur la religion qu'il lui faudrait suivre, l'évêque entra tout à coup et lui posa la main droite sur la tête, comme l'avait fait l'inconnu de sa vision, en lui de-
1. Gorini, Défense de l'Église, t. II, p. 87. — Dans cet excellent ouvrage rien ne surpasse la réfutation pied à pied du récit do M. Augustin Thierry sur la conversion des Anglo-Saxons. Cf. Faber., Life ofS. Edwin, 1844, dans la série des Lives of the English saints.
2. Selon M. Thierry, « ce secret avait probablement échappé à Edwin parmi les confidences du lit nuptial. » Bedc dit précisément le contraire, sans rien affirmer. « Tandem ut verisimile videtur didicit (Paulinus) in spiritu, quod vel quale esset oraculum régi qiiondam cœlitus ostensum. » Rede, II, 12.
DE CANTORBÉRV.
mandant s'il reconnaissait ce signe1. Le roi tremblant voulut se jeter aux pieds de Paulin, qui le releva et lui dit doucement : « Eh bien, vous voilà délivré des « ennemis que vous redoutiez, par la bonté de Dieu. « Vous voilà, déplus, pourvu par lui du royaume que « vous désiriez. Souvenez-vous d'accomplir votre « troisième promesse, qui vous oblige à recevoir la « foi et à garder ses commandements. C'est ainsi « seulement, qu'après avoir été comblé de la faveur « divine ici-bas, vous pourrez entrer avec Dieu, en « participation du royaume céleste. — Oui, » répondit enfin Edwin, «je le sens; je dois et je veux être chrétien. » Mais toujours fidèle à son caractère mesuré, il ne stipula que pour lui-même : il dit qu'il en conférerait avec les grands nobles, ses amis, et avec ses conseillers, afin que s'ils se décidaient à croire comme lui, ils fussent tous ensemble consacrés au Christ dans la fontaine delà vie.
Paulin ayant approuvé ce projet, le parlement northumbrien, ou, comme on le disait alors, le conseil des sages (Witena-gemot) , fut assemblé auprès d'un sanctuaire du culte national, déjà célèbre du temps des Bretons et des Romains, à Godmundham, aux portes d'York. Chaque membre de ce grand conseil national fut interrogé à son tour sur ce qu'il
1. Cum videret difficulter posse sublimitatem animi rogalis ad humilitatem... vivificœ crucis inclinari... Cum Iioris compoteiitibus solitarius sederet, quid agendum sibi esset. qnœ religio sequenda sedulus secum ipse scrutari consuesset, ingrediens ad eum quadam die vir Dei... Bede, II, 12.
Dernier
effort
de Paulin.
Le roi
promet
de
se convertir
après
avoir consulté
le
Parlement.
Discussion
de rassemlilr'e.
pensait de la nouvelle doctrine et du nouveau culte1. Le premier qui répondit fut le grand prêtre des idoles, nommé Coïfi, personnage singulier et passablement cynique : c< Mon avis, » dit-il, « est très-cer- « tainement que la religion que nous avons suivie «jusqu'à présent ne vaut rien; et voici ma raison. « Pas un de vos sujets n'a servi nos dieux avec plus « de zèle que moi, et pourtant il y a une foule de « gens qui ont reçu de vous beaucoup plus de bience faits et de dignités. Or, si nos dieux n'étaient pas « bons à rien, ils auraient fait quelque chose pour « moi qui les ai si bien servis. Si donc, après mûr « examen, vous avez trouvé cette nouvelle religion « qu'on nous prêche plus efficace, hâtons-nous de « l'adopter*. »
Un des grands chefs tint un autre langage où se révèlent l'élévation religieuse et la mélancolie poétique dont étaient souvent pénétrées les âmes de ces païens germaniques : « Tu te souviens peut-être, » dit-il au roi, «de ce qui arrive quelquefois dans nos soirées « d'hiver. Tandis que tu es à souper avec tes comtes « et tes fidèles5, auprès d'un bon feu, et qu'il pleut,
\ . Quibus auditis et rex suscipere se fidem et \ elle et debere respondebat. Verum adhuc jeum amicis principibus, et consiliariis suis sese de hoc collaturum esse dicebat. .. Habito enim cum sapientibus consilio, sciscitabatur singillatim ab omnibus, qualis sibi doctrina eatenus inaudita... videretur... His similia et cœteri majores natu ac régis consiliarii prosequebantur. Bede, II, 13.
2. Profiteor quia nihil omnino virtutis , nihil utilitatis religio illa quam hucusque tenuimus... Si autem Dii aliquid valerent... Ibid.