‹ Les moines d'OccidentChapitre 35 sur 113 · Mare, quo latus ingens · texte numérisé non relu

Mare, quo latus ingens

Dant scopuli, et multa litus se valle receptat.

Perse, sut. vi.

Ces vers de Perse, sur la Rivière de Gênes, peignent mieux encore les cotes occidentales de l'Ecosse.

fondre avec les lacs allongés et contournés que dominent les highlands de l'intérieur. D'innombra blés péninsules terminées par des caps effilés ou par des cimes toujours couronnées de nuages; des isthmes rétrécis au point de laisser voir la mer des deux côtés à la fois; des pertuis si resserrés entre deux murailles de rochers que le regard hé site à s'y engager; d'énormes falaises de basalte ou de granit, aux flancs troués de crevasses; des cavernes, comme à Staffa, grandes et hautes comme des églises, flanquées dans toute leur longueur de colonnes prismatiques, et où se précipitent en hurlant les flots de l'Océan ; puis çà et là, en guise de contraste avec la farouche majesté de cet ensemble, tantôt dans une île, tantôt sur la rive continentale, une plage sablonneuse, un plateau recouvert d'herbe drue, menue et salée; un havre assez bien clos pour abriter quelques frêles embarcations; partout enfin une combinaison singulièrement variée de la terre et de la mer, mais où la mer l'emporte, domine tout et pénètre partout comme pour mieux affirmer son empire, et, selon le dire de Tacite, inseri velut in suo.

Tel est aujourd'hui, tel devait être alors, sauf les forêts qui ont disparu, l'aspect des parages où Columba allait continuer et achever sa vie. C'était par là qu'il allait aborder le Pajs des forêts, cette Calédonie1

1. En breton Calyddon, le Pays des forêts, selon Augustin Thierry, mais selon Camden ce nom viendrait dekaled, qui signifie dur, sauvage. .

indomptée où les Romains avaient dû renoncer à s'établir, où le christianisme n'avait encore paru que pour s'évanouir presque aussitôt, et qui sembla longtemps au reste de l'Europe presque en dehors du monde. A lui revient l'honneur d'avoir introduit la civilisation dans cette contrée pierreuse, stérile et glacée, où nos pères plaçaient le séjour de la Faim et du prince des démons, en E$co$$e la Sauvage1. En naviguant dans ces lointains parages, comment ne pas évoquer la sainte mémoire et la gloire oubliée de ce grand missionnaire? C'est à lui que remonte cet esprit religieux de l'Ecosse qui, tout dévoyé qu'il soit par la Réforme, et en dépit de son étroit rigorisme, subsiste encore si puissant, si populaire, si fécond et si libre*. A demi voilé par un lointain nébuleux, Columba apparaît le premier parmi toutes ces figures originales et touchantes qui ont pris rang dans l'histoire, à qui l'Ecosse doit d'avoir occupé une si grande place dans la

1. Voir les textes de Jean de Meung, Froissait et autres, recueillis par M. Francisque Michel, dans son bel et savant ouvrage : tes Écossais en Frcnce et les Français en Ecosse, imprimé par Gounouilhou, à Bordeaux, en 1862, p. 3 à 5. On connaît les paroles de saint Louis malade à son fils : « Je te prie de te faire aimer du peuple de ton royaume, car si tu devais le mal gouverner» j'aimerais mieux qu'un Écossais vint d'Ecosse et régnât à ta place. » Joinville, p. 4.

2. Qu'on se rappelle le merveilleux épanouissement de la Free- Kirk ou Église libre, née en 4843 d'une dispute locale sur le f atronat laïque des paroisses et qui a enfanté dans chaque village de l'Ecosse une nouvelle communauté et une nouvelle église, soutenues par des contributions volontaires en lace de l'Église officielle, laquelle est restée en possession des biens ecclésiastiques provenant des temps catholiques.

moïses d'occ. m. 10

mémoire et l'imagination des peuples modernes, depuis les grandes chevaleries de la royauté catholique et féodale des Bruce et des Douglas, jusqu'aux infortunes sans pareilles de Marie Stuart et de Charles-Edouard, et à tous ces souvenirs poétiques et romanesques que l'honnête et pur génie de Walter Scott a dotés d'une popularité européenne. Exilé volontairement, à quarante-deux ans, de son ile natale, Golumba s'était embarqué avec ses douze compagnons1 sur une de ces grandes barques d'osier recouvertes de peaux de bœuf qui servaient à la navigation des peuples celtiques. Il vint aborder sur fdiumba un îlot désert situé au nord de l'embouchure de

débarque

à ïona. cette série de golfes et de lacs qui, s'étendant du sud-ouest au nord-est, coupe en deux la presqu'île calédonienne, et qui séparait alors des Pietés, encore païens, la région occupée parles Scots d'Irlande, à demi chrétiens. Cet îlot, qu'il a immortalisé, prit d'après lui le nom d'I-Colm-Kill (l'île de Columb-Kill), mais est plus connu sous celui d'Iona*. Une légende, inspirée par l'un des traits les plus marqués du

\. Voir leurs noms dans l'appendice A de Reeves. — Signalons dès à présent parmi eux deux personnages que nous retrouverons plu* tard : Baithen, son secrétaire, et son successeur comme abbé d'Iona, et Diormit ou Dermott, son ministre (ministrator), le religieux spécialement attaché à sa personne, puis le jeune Mochonna dont oit vient de parler page 439.

2. Le nom primitif était Hy, Hii ou /, c'est-à-dire l'île, l'Ile par e*cel= leuce. lona signifie, selon divers auteurs, l'île bénie • Ce dernier mot est écrit lova par Adamnan et les anciens auteurs j mais l'usage a fait prévaloir lona.

caractère de notre saint, veut qu'il ait d'abord touché terre sur une autre île nommée Oronsay1. Mais, après avoir débarqué, il gravit une colline voisine de la plage, et là, jetant ses yeux vers le midi, il vit qu'il pouvait encore distinguer l'Irlande, sa patrie bien-aimée. Voir de loin cette terre chérie qu'il lui avait fallu quitter pour toujours, c'était une trop rude épreuve. Il redescendit et se rembarqua aussitôt pour aller chercher plus loin une plage d'où il ne lui serait plus possible d'apercevoir le sol natal. Arrivé à Iona, il monta sur le plus haut sommet de l'île, et, promenant ses regards sur l'horizon, il reconnut que son Irlande n'était plus visible. Il se décida donc à rester sur ce rocher inconnu. Un de ces monceaux de pierres, qu'on appelle cairn dans les dialectes celtiques, indique encore le site de cette exploration volontairement infructueuse et a longtemps porté le nom de Cairn des Adieux à l'Irlande*.

Rien de plus "triste et de plus morne que Tas- Description pect de cette île célèbre où pas un seul arbre n'a pu résister soit à un souffle des vents, soit à la

» 1. Au sud de Colonsay et non loin de la grande ile d'Islay.

, 2. Corn cul ri Érin : littéralement le dos tourné à r Irlande. —

I Plusieurs historiens croient que l'île avait d'abord été habitée par

les druides, dont on montre encore le cimetière, Ctachnan Druineach*

O'Donnell raconte -qu'ils résistèrent à main armée aux émigrés irlan- I dais» liais le docteur Reeves repousse par de très-bonnes raisons

cette version. Son édition d'Adamnan contient une carte détaillée

d'iona avec tous les noms de lieux en celtique;

de Vile d'Ionu.

148 SAINT COLUMBÀ,

main des hommes. Toute petite, n'ayant qu'une lieue de long sur un tiers de lieue de large , plate et basse, bordée de petits rochers d'une teinte grisâtre qui s'élèvent à peine au-dessus du niveau de la mer, dominée par les hautes et sombres cimes de la grande ile de Mull1, elle n'a pas même' la beauté sauvage que donnent aux îles et aux plages voisines leurs falaises basaltiques, d'une hauteur souvent prodigieuse, aux sommets quelquefois arrondis et recouverts d'herbages, aux flancs perpendiculaires incessamment battus par les vagues de l'Atlantique qui s'y engouffrent dans des cavernes retentissantes creusées par l'effort séculaire de la fureur des flots. Sur le sol si restreint de cet îlot, un sable blanchâtre alterne avec quelques pâturages entrecoupés de tourbières et de maigres récoltes; et ce sol semble toujours disputé à la culture par les roches de gneiss qui reparaissent sans cesse à la surface et forment en certains endroits un labyrinthe presque inextricable. Le seul attrait de ce sombre séjour est la vue de la mer et celle aussi des montagnes de Mull et des autres îles, au nombre de vingt à trente, que Ton distingue du haut de la colline septentrionale d'Iona*. Parmi

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