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CHAPITRE III

L'apostolat de Columba chez les Scots d'Ecosse et les Pietés.

Transformation morale de Columba — Ses progrès dans la \ic spirituelle — Son humilité. — Sa charité. — Sa prédication par les larmes. — La butte qui lui sert de demeure abbatiale à Iona. — Ses oraisons ; ses travaux de transcription. — La foule des visiteurs. — Sa scrupuleuse sévérité dans l'examen des vocations m mastiques. — Aldus le Noir, meurtrier du roi Diarmid, l'ennemi de Columba, est rejeté de la communauté. —Pénitence de Libran de la Jonchère. —Columba encourage le* désespérés et démasque les hypocrites. — Propagande monastique d'Iona; les cinquante-trois fondations de Columba eu Ecosse. — Ses relations avec les populations de la Calédonie :

— D'abord avec la colonie des Dalriadiens venus d'Irlande, dont le roi était son proche parent ; il éclaire et confirme leur christianisme imparfait ; embûches tendues à sa chasteté ; — Pais avec les Pietés, qui occupaient le nord de la Bretagne.

— Le dorsumBritanniœ. — Columba est leur premier missionnaire. — Les portes de la forteresse de leur roi Brude s'ouvrent devant lui. — Il lutte avec les Druides acculés dans leur dernier refuge. — Il prêche par interprèle. — Son respect pour les vertus naturelles. — Baptême des vieux chefs pietés.

— Son humanité : rachat de la captive irlandaise. — Voyage? fréquents chez les Pietés, dont il achève la conversion avant de mourir. — Ses collaborateurs : Malruve et Drostan ; le monastère des larmes.

Si amère qu'ait été la tristesse dont l'exil avait inondé le cœur de Columba > elle ne le détourna pas un instant de sa mission expiatoire » Une fois

installé, avec ses compagnons, dans cet ilôt désert d'où allait rayonner sur le nord de la Grande-Bretagne la foi chrétienne avec la vie monastique, une transformation graduelle et à peu près complète se Transformation manifeste en lui. Sans renoncer aux singularités

deColumba: % • -i i •

tes progrés attachantes de son caractère et de sa race, il tendait ia vie spirituelle à devenir le modèle des pénitents en même temps que des confesseurs el des prédicateurs. Sans cesser de maintenir sur les monastères qu'il avait fondés en Irlande une autorité qui dut croître avec les années et qui semble n'avoir jamais été contestée, il s'appliqua tout d'abord à constituer fortement, sur la double base du travail manuel et intellectuel, la nouvelle communauté insulaire qui devait être le centre de son activité future. Puis il se mit à nouer des relations suivies avec les habitants des contrées voisines de son île, qu'il fallait évangéliser ou confirmer dans la foi avant de songer à porter plus loin au Nord la lumière de l'Évangile. Il se préparait à celte grande mission par des prodiges de ferveur et d'austérité, en même temps que d'humble charité, au grand profit, d'abord de ses propres religieux, puis des nombreux visiteurs qui venaient, soit d'Irlande, soit des plages calédoniennes, chercher auprès de lui les remèdes ou les consolations de la pénitence.

son humilité, Cet homme, que nous avons vu si passionné, si irritable, si belliqueux, si vindicatif, devint peu à peu le plus doux, le plus humble, le plus tendre des

j)éres et des amis. Agenouillé devant les étrangers qui arrivaient à Iona, ou devant les religieux qui revenaient du travail, celait lui, le grand chef de l'Église calédonienne, qui les déchaussait lui-même, qui leur lavait les pieds, et, après avoir lavé ces pieds poudreux, les baisait avec respect. Mais la charité l'emportait encore sur l'humilité dans cette âme transfigurée. Aucune nécessité spirituelle ou temporelle ne le trouvait indifférent. Il se dévouait à soulager toutes les infirmités, toutes les misères, toutes les peines, pleurant toujours avec ceux qu'il voyait pleurer, et pleurant souvent sur ceux qui ne pleuraient pas assez sur eux-mêmes '. Ces larmes devenaient la formule la plus éloquente de sa prédication ; celle qu'il employait le plus volontiers pour fléchir les pécheurs invétérés, pour arrêter le criminel au bord de l'abîme, pour apaiser, assouplir et convertir toutes ces âmes farouches et grossières, mais sim-

I pies et droites, que Dieu lui donnait à traiter.

[ Au sein de la nouvelle communauté, Columba

habitait en guise de cellule une sorte de hutte construite en planches, et placée sur la partie la plus élevée de l'enceinte monastique. Jusqu'à l'âge de

[ soixante-seize ans il y coucha sur la dure et sans

autre oreiller qu'une pierre. Celte hutte lui ser-

l.Cum laborantibus laborabat, cum infirmantibus infirmabatur, cum flentibus semper, et cum non flentibus ssepe flebat... Quando Tel pervicaces in nefarium aliquod facinus mentes cohibere non poterat... lacrymas ubertim emittebat. — O'DoitmL, lib. m, c. 40. moines d'occ. m. Il

Oraison et travail.

La foule

des visiteurs.

vait à la fois d'oratoire et de cabinet de travail. C'était donc là qu'il se livrait à ces oraisons prolongées qui excitaient l'admiration et presque la frayeur de ses disciples. C'était là qu'il rentrait après avoir partagé le labeur agricole de ses moines1, sans distinction, comme le dernier d'entre eux, pour consacrer le reste de son temps et de ses forces à l'étude de l'Écriture sainte et à la transcription des Textes sacrés. Cette transcription fut, jusqu'à son dernier jour, l'occupation de sa vieillesse après avoir été la passion de ses jeunes années ; elle exerçait sur lui un tel attrait et lui paraissait si essentielle à la propagation de la vérité, qu'on a pu lui attribuer, comme nous l'avons déjà dit, trois cents exemplaires des saints Évangiles copiés de sa main.

C'était encore dans cette hutte qu'il recevait avec une infatigable patience les visiteurs qui bientôt affluèrent auprès de lui, si nombreux, quelquefois si importuns, et dont il se plaignait doucement, comme de cet indiscret qui, en voulant l'embrasser, renversa gauchement son encrier sur le bord de son vêtement*.

Ces importuns n'étaient pas de simples curieux ; c'étaient surtout des chrétiens pénitents ou fervents

1. Nullum horse momentulumtransibat, quo non pie occupatum repenti potuerit... lu manuali laboratione cum aliis fratribus non secus ac corum mininius, collaborabat. O'Donnëll, Vita quint a, m, 37, 59.

2. Tuguriolum hospitioluin, iii eminentiore loco fabricatum, in qui) vir beatus scribebat... Hospes molestus super venit, sanclumque osculandum appetens, ora vestimenti inclinatum effudit atramenti corniculum. Adamn., i, 25;

qui, informés par les pécheurs et les habitants des lies voisines, d* l'établissement du moine irlandais déjà fameux dans son pays, et séduits par la renommée croissante de ses vertus, accouraient d'Irlande, du nord et du sud de la Bretagne, et même du milieu des Saxons encore païens, pour sauver leur àme et gagner le ciel, sous la direction d'un homme de Dieu l . Loin d'attirer ou d'admettre ces néophytes avec une imprévoyante légèreté, rien n'est plus avéré dans sa vie que la scrupuleuse sévérité qu'il apportait à l'examen des vocations, à l'admission des pénitents. 11 sa ^rupuieu>r

sévérité

redoutait surtout que le froc monastique ne servît dans rexamen d'abri àdes criminels, qui chercheraient dans le cloître vocations

, . . . monastique*.

non-seulement un heu de pénitence et d expiation, mais encore un refuge contre la vindicte humaine. Il savait au besoin blâmer et réprimer la trop grande facilité de ses amis et de ses disciples. L'un de ceuxci, Finchan, avait fondé dans une autre lie des Hébrides, nommée Eigg', une communauté semblable à celle d'Iona et qui probablement en dépendait; il y avait admis à la cléricature et même au sacerdoce un prince du clan des Pietés établis en Irlande, Aëdh ou Aïdus dit le Noir, homme violent et sanguinaire, et Aïdu» i« Kuii ■.

1. Adàmnan nous a conservé les noms (le deux Saxons, dont l'un était boulanger, parmi les premiers compagnons du saint abbé, comme aussi celui d'un Breton, qui fut, de tous les religieux d'Iona, 1c premier à mourir. C'est cet Odhran ou Orain qui a laissé son noul feu cimetière actuellement appelé Heilig Orain. « Bonis actibus intentans qui primus apud nos in hac iusula mortuus est. » Adam 5. , 1 U , 6 .

î. Au nord d'Iona, et assez prés de la grande lie de Skye.

Libran

164 SALNT COLUMBA,

qui avait assassiné le monarque d'Irlande, Diarmid. Celait ce monarque, on doit se le rappeler, qui avait rendu la sentence injuste dont Golumba s'était tant irrité et qui avait été l'occasion de ses fautes et de ses malheurs. Celui-ci n'en fut pas moins indigné contre la faiblesse de son ami. «Cette main, » dit-il, « que Finchan a imposée, contre toute justice et « contre le droit ecclésiastique, sur la tête de ce fils de « perdition, tombera en pourriture et sera enterrée « avant le corps dont elle se délachera... Quant au « faux prêtre, à l'assassin, il périra lui-même assas- « sine. » Cette double prophétie s'accomplit1. Écoutons ce dialogue entre Columba et un de ceux joncMrc. 4U* demandaient à s'abriter sous sa discipline. 11 nous expliquera mieux que bien des commentaires l'étal des âmes et des mœurs de ce temps-là, et il nous fera voir quel était déjà l'ascendant que Columba, pénitent et exilé, exerçait du fond de son île lointaine sur l'Irlande entière. On vint un jour lui annoncer qu'un étranger, arrivant d'Irlande, venait de débarquer. Columba va le trouver seul à seul dans le bâtiment réservé aux hôtes, pour l'interroger sur le lieu de son origine, sur sa famille et sur la cause de son voyage. L'élranger lui dit qu'il avait entrepris ce pénible

1. Finchanus. Christi miles, Aïdura... regio génère orlum, Crulhiniuni gente, de Scotia ad Britanniam sub clericatus habilu secum adduxit... Qui valde sanguinarius homo et multorum fuerat trucidator... Darmitium totac Scotiœ regnatorem Deo auctore ordinatum interiecerat... Manus... contra fas et jus ecclesiasticura super caput filii perditionis, moxeomputrescet... Adamnan, I, 56.

pèlerinage pour expier ses péchés sous l'habit monastique, dans l'exil. Columba, voulant éprouver sa contrition, lui traça le tableau le plus répugnant de la dureté et de la difficulté des obligations de cette vie nouvelle. « Je suis prêt,» dit le voyageur, «à subir « tout ce que tu me commanderas de plus cruel et de a plus humiliant. » Et aussitôt après s'être confessé, il jura, étant toujours à genoux, d'accomplir les lois de la pénitence. «C'est bien, » lui dit l'abbé; «maintece nant lève-toi, assieds-toi et écoute : il te faut d'abord « faire pénitence pendant sept années dans l'île voi- « sine de Tirée, après quoi nous nous reverrons. — « Mais, dit le pénitent encore agité par ses remords, a comment pourrai-je expier un parjure dont je n'ai « pas encore parlé? Étant encore dans mon pays, j'ai « tué un pauvre homme ; j'allais être puni de mort « pour ce crime, et j'étais déjà aux fers, lorsqu'un « de mes parents, homme très-riche, m'a délivré en « payant la compensation voulue. J'ai juré que je le « servirais pendant tout le reste de ma vie; mais après « quelques jours de servitude j'ai déserté, et me « voici, au mépris de mon serment. » Alors le saint ajouta qu'il ne pourrait être admis à la communion pascale qu'après l'expiration des sept années de pénitence. Quand elles furent achevées, Columba, après lui avoir donné la communion de sa main, le renvoya en Irlande auprès de son patron avec une épée a poignée d'ivoire en guise de rançon. Mais ce patron, touché par les instances de sa femme, rendit au pé-

nitent sa liberté sans même vouloir de sa rançon. « Pourquoi acceplerions-nous ce prix que nous envoie ce le saint homme Columba? Nous n'en sommes pas « dignes. Un tel intercesseur mérite d'être exaucé « gratuitement. Sa bénédiction nous vaudra mieux « que toute rançon. » Et aussitôt il lui détacha la ceinture des reins, ce qui était la forme usitée en Irlande pour la manumission des captifs et des esclaves. Columba lui avait en outre prescrit de rester auprès de son vieux père et de sa mère jusqu'à ce qu'il leur eût rendu les derniers devoirs. Cela fait, ses frères le laissèrent aller en disant : ce Gardonsce nous de retenir un homme qui a travaillé pendant ce sept ans au salut de son âme chez le saint homme c< Columba. » Il revint donc à lona en rapportant l'épée qui avait dû lui servir de rançon, à Columba. Celui-ci lui dit : ce Désormais tu t'appelleras Libran, ce car tu es libre et affranchi de tout lien ;» et il l'admit aussitôt à faire ses vœux monastiques. Mais lorsqu'il lui fut prescrit de retourner dans l'île de Tirée pour y achever sa vie loin de Columba, le pauvre Libran, qui avait si docilement obéi jusque-là, tomba à genoux et pleura amèrement. Columba, touché de son désespoir, le consola de son mieux sans cependant revenir sur son arrêt. Il lui dit toutefois : ce Tu vivras loin de ce moi, mais tu mourras dans un monastère à moi, el ce tu ressusciteras avec mes moines à moi, et tu auras ce part avec eux dans le ciel. » Telle fut l'histoire de Libran, surnommé de la Jonchère, parce qu'il avait

passé bien des années, probablement celles de sa pénitence, à ramasser des joncs1.

Devenant chaque jour plus expert dans le grand n

encours ff<*

art du gouvernement des âmes, ce docteur de la i« pfoittMu pénitence savait d'une main aussi prudente que vigou- ^manque reuse tantôt relever les consciences abattues et déso- ** l!pocn * lées, tantôt dévoiler les faux moines et les faux pénitents. À tel religieux qui, désespéré d'avoir succombé pendant un voyage aux tentations d'une femme, courait de confesseur en confesseur sans se trouver jamais assez repentant ou assez puni, il rendait la paix et la confiance en lui montrant que son désespoir n'était qu'une hallucination infernale, et en lui infligeant d'ailleurs une pénitence assez forte pour le convaincre de la rémission de son péché1. À tel Irlandais

1. Libranus de Arujidineto... plebeius nuper, sumpto clericatus habita... ad delenda in peregrinatione peccamina longo fatigatum itinere. . Gui sanclus, ut de suse pœnitudinis exploraret qualitate, dura et laboriosa ante oculos monasterialia proposuisset imper ia... Paratus sum ad omtiia qua?cumque mihi jubere volueris, quamlibet durissima. quamlibet indigna... Surgeet réside.. Quid agere oportet de quodamineofalso juramento? Nam in patriatnicidavihomuncionem... Machseram belluinis ornatam dolatis dcntibus... Ut quidnobis hoc accipere quod sanctus pretium misit Coluinba? Hoc non sumus digni... liberetur ei pius hic gratis ministrator... Continuo gratis liberavit seryum... cingulum ex more captivi de lumbis resolvens... Ut tanto tempore patri debitam, sed neglectam redintegres pietatem... Kullo modo nos oportet Ira t rem in patria retentare qui per septem annos apud S. Columbam in Britannia salutem exercuit anima?... Tu Libranus Yocaheris quod sis liber... Qui ideo Arundineti est vocitatus. quia in arundineto multis annis arundines colligendo laborayerat... — Il mourut en effet longtemps après Columba, à Durrow, Tune des premières fondations du grand abbé en Irlande. Adax*., II, 39.

2. Magna est, o (rater, hallucinatio tua. Ego quindecim tibi annos in

168 SAINT CÛLUMBA,

qui, coupable d'inceste el de fratricide, avait voulu, bon gré, mal gré, se réfugier à Tona, il imposait un exil perpétuel d'Irlande et douze ans de pénitence parmi les sauvages de la Calédonie, tout en prédisant que le faux pénitent périrait pour n'avoir pas voulu accepter cette expiation1. Arrivé un jour dans une petite communauté formée par lui dans une des îles . voisines d'Iona1, et destinée à recevoir pendant un temps de probation les pénitents qui venaient s'éprouver, avec plus ou moins de persévérance et de sincérité, auprès de l'illustre exilé, il prescrivit d'ajouter au repas quelques douceurs et d'en faire jouir les pénitents eux-mêmes ; mais l'un de ceux-ci, plus scrupuleux qu'il ne fallait, refusa d'accepter, même de la main de l'abbé, ces mets : « Ah ! » lui dit Golumba, « tu refuses le soulagement que ton supérieur et moi « nous t'offrons. Eh bien ! il viendra un jour où tu « redeviendras voleur comme tu Tas été, tu iras voce 1er et manger de la venaison dans les forêts d'où tu « viens. » Et la chose arriva comme il l'avait prédite5.

pane et aqua jejunandos pro pœnitentia injungo, quo tihi vel ipsa pœnitentiœ gravitas persuadeat peccatum tuum esse remissum. O'Doksell, lib. i, c. 24.

1. Si duodecim annis inter Brittones cura fletu et lachrymis pœnitentiam egeris, nec ad Scotiam usque ad mortem reversus fueris, lorsan Deus peccato ignoscat tuo. Adamn., I, 22.

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