Rëeyes, p. lxxvi el
on y trouve les bardes ou ollambh, regardés comme les oracles de la science, de la poésie, de l'histoire, de la musique ; élevés avec le plus grand soin dès leur enfance dans des communautés spéciales, et honorés de telle façon que la première place à la table royale, après celle du roi lui-même, leur était réservée1. Depuis l'introduction du christianisme, les bardes, comme auparavant les druides, dont on peut les regarder comme les successeurs, n'avaient point cessé de former une milice aussi puissante que populaire. Ils étaient alors divisés en trois ordres : les Fileas, qui chantaient la guerre et la religion ; les Bnhons, dont le nom est associé aux vieilles lois du pays, versifiées et récitées par eux* ; les Seanachies, chargés d'enchâsser dans leurs vers l'histoire et les antiquités nationales, et surtout les généalogies et les prérogatives des vieilles lignées spécialement chères aux passions nationales et belliqueuses des Irlandais. Ils portaient cette tutelle des souvenirs et des monuments historiques au point de présider à la délimitation des provinces de chaque principauté et des domaines de chaque famille5. On les voit
1. Eugène O'Corry, Lectures on the MS. Materials of Irish history. Dublin, 1861.
2. La législation connue sous le nom de Loi des Brehons continua à régir la vie civile des Irlandais même depuis la conquête anglaise ; elle ne fut abrogée que sous Jacques Ier. au commencement du dixseptième siècle; elle avait duré, selon les calculs les plus modérés, depuis le temps du roi Cor mac, en 266, c'est-à-dire quatorze siècles.
3. Rei antiquariae professores et poetas... quos tempore gentilismi Druidas, Vates et Bardos. . . vocabant. . . His ex officio incumbebat. . . fami-
Puissance et excès de cette
corporation
figurer, lout comme les religieux, dans toutes les assemblées et à plus forte raison dans tous les combats. Us étaient naturellement comblés de faveurs et de privilèges par les rois et les petits princes qui avaient besoin de leurs chants et de leur harpe pour vivre dans l'histoire et même pour jouir d'une bonne renommée auprès des contemporains. Mais naturellement aussi cette grande puissance avait entraîné de grands abus, et au moment dont nous parlons la popularité des bardes avait subi une éclipse. Une violente opposilion s'était déclarée contre eux. On leur reprochait leur grand nombre, leur insolence, leur insatiable cupidité ; on leur reprochait surtout de faire métier et marchandise de leur poésie, de prodiguer les panégyriques aux nobles et aux princes qui se montraient prodigues envers eux, et de prendre las autres pour objets d'invectives satiriques, que l'attrait de leur poésie ne répandait que trop rapidement, • au grand détriment de l'honneur des familles. Les inimitiés suscitées contre eux avaient acquis une telle dont intensité que le roi Àedh crut pouvoir proposer à propose l'assemblée de Drumceitt d'abolir radicalement cet ordre dangereux, de bannir et même, selon quelquesuns, de massacrer tous les bardes.
On ne voit pas que le clergé ait pris une part quelconque à cette persécution contre une corporation qu'il pouvait regarder à juste titre comme sa
liarum nobilium et prœrogativas studiose observare; région um agrorumque mêlas ac limites notare ac distinguere. O'Doxnell, 1. m, c. 2 et 7 .
rivale. L'introduction du christianisme sous saint Patricedans la patrie d'Ossian semble même n'avoir rien ou presque rien changé au rôle des bardes. Devenus chrétiens sans avoir subi ni infligé aucune violence, ils furent en général les auxiliaires et les amis des évêques, des moines et des saints. Chaque monastère, comme chaque prince ou seigneur, possédait son barde, chargé de chanter les gloires et souvent d'écrire les annales de la communauté1. Cependant, à travers plusieurs des légendes de cette époque, on voit que les bardes représentaient aux yeux de certains auteurs ecclésiastiques l'influence païenne, et qu'on les confondait volontiers avec ces druides ou mages qui avaient été les principaux adversaires de la mission évangélique de Patrice en Irlande et de Columba en Ecosse*. Il n'y a pas jusqu'à la légende de Columba5 qui n'en signale quelques-uns comme ayant voulu le rançonner lui-môme, ainsi que c'était leur coutume, par d'importunes sollicitations, et le menaçant, en cas de refus, de le vilipender dans leurs vers.
Ils n'en furent pas moins sauvés par Columba. Né poète et resté poëte jusqu'aux derniers jours
1. Hersart de la Villemarqué, La Poésie des cloîtres celtiques, Correspondant du 25 novembre 1863.
2. Poetx impudentes, dit la légende de saint Colman, Boll. Act. SS. Junii,t. II, p. 27.
3. Cum aliquot vernaculae seu Hibernicie poescos professores, quos bardos vocant, eum nihil tum ad manum habentera, non importune tantum, sed improbe di vexassent, nescio quod donativum ab eo sub interminatione invectivi poematis contendentes. 0 Donkell, 1. 1, c. 57.
206 SAIiST COLUMBÀ,
de sa vie, il intercéda pour eux et gagna leur cause. Ce ne fut pas sans peine, car le monarque Aedh était acharné à les poursuivre; mais Coiumba, aussi obstiné qu'intrépide, tint tête à tous. coiumba II représenta qu'il fallait se garder d'arracher le que ie bon1 grain bon grain avec l'ivraie; que l'exil général des brûié°i cause poètes serait la mort de la vénérable antiquité et de cette poésie si chère au pays et si utile aux gens qui sauraient en bien user l . Il ne faut pas, dil-il , brûler le blé mûr à cause des liserons qui s'y mêlent . Le roi et l'assemblée finirent par céder, mais à condition que le nombre des bardes serait désormais limité et que leur profession demeurerait soumise à certaines règles déterminées par Coiumba luimême. Son éloquence détourna donc le coup dont ils étaient menacés. Ainsi sauvés par lui, ils lui témoignèrent leur reconnaissance en exaltant sa gloire dans leurs chants et en léguant à leurs successeurs le soin de la célébrer*.
Coiumba lui-même jouissait ardemment de cette popularité poétique. La corporation des bardes avait un chef, Dallan Fergall, qui était aveugle, et que
1. Ne interAntiquariorumvitia extirpanda, siraul et interiret vefterandse antiquitatis studium ... Artem regno et recte usuris valde proficuam. 0'1)onnell.
2. Toutes les sources imprimées ou manuscrites de l'histoire irlandaise confirment crtte tradition (voir Reevep, p. 79, et Moobe, p. 257). Adamnan seul n'en dit rien, mais il parle des chants nombreux en langue scotique. en l'honneur d • Coiumba > qui circulaient partout en Éc sse et en Irlande. •
de
reconnaissance
des bardes
en l'honneur
leur sauveur.
sa mort violente (il fut égorgé par des pirates) a fait ranger parmi les saints martyrs, si rares en Irlande. Aussitôt après la décision favorable de Tas- cuani semblée, Dallan composa un hymne en l'honneur de Columba, et vint le chanter devant lui. Au
bruit flatteur de ces chants de reconnaissance, In°dê
l'abbé d'Iona ne put se défendre d'un mouvement d'amour-propre tout à fait humain. Mais il fut aussitôt réprimandé par un de ses religieux, Baïthen, qui avait été l'un de ses douze compagnons d'exil et qui fut depuis son successeur; ce fidèle ami ne craignit pas de reprocher à Columba son orgueil et lui dit qu'il voyait voltiger en se jouant sur sa tête toute une sombre nuée de démons. Columba profita de l'avertissement : il imposa silence à Dallan1 en lui rappelant qu'il ne fallait louer que les morts, et lui interdit absolument de redire ce chant désormais*. Dallan n'obéit qu'à regret, et attendit la mort du saint pour répandre son poëme, qui devint célèbre dans la littérature irlandaise sous le nom
1 . Composuit patrio sermone rhvthmum illum.. . qui in scholis Anti- '{uariorum publiée perlegi et scholiis ac commentariis exponi consuevit. 0'Donsell, 1. 1, c. 6. — Ce poème, qui a été Toi jet d'inn mbrables commentaires, existe encore eu manuscrit et doit être prochainement publié avec tout le Liber Hymnorum par le docteur Toddi— Colgan en possédait un texte qui lui semblait déjà presque inintelligible : « Est pêne me exemplar uujus operis egregie scriptum, sed seclusis fusis, quos habet annexos, commentariis, hodie paucis, iisque perr issimis, penetrabile. » Uln supra.
2. Vila sancti Dallant martyris. ap. Colqax, Acta sanctorum Hibernix, p. 204.
bcvolion
superstitieuse
qui
s'attache
à ce chant.
d'Ambhra ou Louange* de saint Columbcille. On le chantait encore un siècle après sa mort dans toute II H and e comme en Ecosse, et les hommes même les moins dévots le répétaient avec tendresse et ferveur, comme une sauvegarde contre les périls de la guerre ou de tout autre accident1. On en vint à croire que toute personne sachant par cœur et chantant pieusement cet ambhra mourrait d'une bonne mort. Mais lorsque des gens peu éclairés s'imaginèrent que même les plus grands scélérats, sans conversion aucune et sans pénitence, n'auraient qu'à chanter tous les jours l'ambhra de Columbkille pour être sauvés, il arriva, dit l'historien et le petit-neveu du saint, un prodige qui ouvrit les yeux aux fidèles en leur montrant de quelle manière on doit entendre les privilèges accordés par Dieu à ses saints. Un
1 . fyusdem beali viri per quidam Scotieœ linguse laudum ipsius carmina, et nominis commémora tioneni, quidam, quamlibct seeleratis laicte conversationis liomines et sanguinarii, ea nocte qua eadem decantaverant cantica, de manibus inimicorum qui eamdem eorumdem cantorum domum circumsteterant, sunt liberati... Pauci ex ipsis, qui easdem sancti viri commemorationes, quasi parvi pendent es, canere noluerant decantationes... soli disperierunt. Hujus miraculi testes... centeni et amplius. Hoc idem ut contigisse probatur non in uno loco aut tempore, sed diversis locis et temporibus in Scotia et Britannia, simili tamen modo et causa liLerationis factum fuisse. llaec ab expertis uniuscujusque regionis, ubicumque res cadem simili contigit miraculo, indubitanter didicimus. Aoams., I, 1 —Ajoutons que les disciples de Columba continuèrent à cultiver la musique et la poésie après sa mort. Un poète moderne, James Hogg, a fait des vers anglais, d'ailleurs insignifiants, sur un vieil air que l'on dit avoir été chanté par les moines d'Iona. Whitelaw, the Book of Scotlish Song. Glasgow, 1857.
clerc de l'Église métropolitaine d'Armagh, perdu de vices, et voulant se sauver sans changer de vie, avait réussi à apprendre la moitié du fameux ambhra, mais sans pouvoir venir à bout d'apprendre le reste. Il eut beau se rendre au tombeau du saint, jeûner, prier, passer toute une nuit à faire des efforts prodigieux de mémoire. Le lendemain matin il était bien parvenu à retenir la seconde partie, mais il avait aussi complètement oublié la première1.
Certes la gratitude des bardes envers celui qui les avait préservés de la proscription et de l'exil n'a pas été étrangère à l'immense et durable popularité qui s'est attachée au nom de Columba. Enchâssé dans la poésie religieuse et nationale des deux îles, ce nom n'a pas seulement toujours brillé en Irlande, mais il a survécu, dans la mémoire des Celtes de l'Ecosse, même à la Réforme, qui a extirpé presque tous les autres souvenirs de leur passé chrétien.
De son côté, la protection de Columba dut Alliance assurément affermir la popularité des bardes dans dcTa^ic le cœur du peuple irlandais. À partir de son QC la musique temps tout conflit entre l'esprit religieux et l'in- ia religion fluence bardique disparut. La musique et la poésie s'identifièrent de plus en plus avec la vie ecclésiastique. Parmi les reliques des saints on vénérait surtout la harpe dont ils avaient joué pendant leur vie. Au lemps de la première conquête anglaise
1 . Vicomte de la Viliemarqcé, Po&te des cloîtres celtiques, d'après Colga* et O'DosflELL, uhi supra.
moim:s im ce. th. 1 1
avec
religic
en Irlande.
les évèques et les abbés excitaient la surprise des envahisseurs par leur amour de la musique el en s'accompagnant eux-mêmes de la harpe1. Dans la patrie d'Ossian, la poésie irlandaise, si puissante et si populaire aux jours de Patrice et de Columba, a eu longtemps la même destinée que la religion dont ces grands saints furent les apôtres. Comme elle, enracinée dans le cœur du peuple vaincu; comme elle, proscrite et persécutée avec un infatigable acharnement, elle renaissait sans cesse du sillon sanglant où on croyait l'avoir ensevelie. Les bardes devinrent les auxiliaires les plus efficaces de l'esprit patriotique, les prophètes indomptables de l'indépendance nationale, et aussi les victimes préférées de la cruauté des conquérants et des spoliateurs. Ils firent de la musique et de la poésie des armes et des boulevards contre l'oppression étrangère ; et les oppresseurs les traitèrent comme ils avaient traité les prêtres et les nobles. La tête des uns comme des autres fut mise à prix. Mais tandis que les derniers rejetons des races royales et nobles, décimées ou ruinées en Irlande, allaient s'éteindre sous un ciel étranger dans les douleurs de l'exil , le successeur des bardes, le ménestrel que rien ne pouvait arracher au sol natal, était poursuivi, traqué, forcé
1. Hinc accidit ut episcopi et abbates et sancti in Hiberma viii citharas circumferre et in iis modulando pie dclectariconsueverint... Sancti Kevini cithara ab indigenis in reverentia non modica et pro feliquiis virtuosis et magnis usque bodie habetur. Giraldus, Cambrite <le$cfiptio> c. 12;
OTRE DE LA CALÉDOMfc. 211
comme une bête fauve, ou enchaîné et immola comme le plus dangereux des insurgés.
Dans les annales de la législation atroce édictée Le» barde», par les Anglais contre le peuple irlandais, avant1 m ménestrel*, comme après la Réforme, on remarque à chaque i™ principaux pas des pénalités spéciales contre les ménestrels, de les bardes, les rimeurs et les généalogistes, qui nationale' entretenaient les seigneurs et les gentilshommes de fa foi dans l'amour de la rébellion et d'autres crimes 5 . tathohquc En vain essaya-t-ou, sous la sanguinaire Elisabeth, de stipuler des récompenses pécuniaires pour ceux qui voudraient célébrer les louanges de Sa Très- Digne Majesté5. Pas un n'accepta ce marché. Tous préférèrent à ce salaire du mensonge la fuite ou les supplices. Errants par monts et par vaux, cachés dans les derniers replis des campagnes dévastées, ils y perpétuaient la tradition poétique de leur race condamnée, en chantant la gloire des anciens héros et des nouveaux martyrs, la honte des apostats et les crimes de l'étranger sacrilège.
Souvent, pour mieux braver la tyrannie au sein des populations domptées et silencieuses, ils avaient recours à l'allégorie, à l'élégie amoureuse. Sous la figure d'une reine devenue esclave, ou d'une femme aimée avec une passion immortelle, et disputée avec