‹ Les moines d'OccidentChapitre 56 sur 113 · Voir plus haut, page · texte numérisé non relu

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mauvais temps lit courir au navire qui le portait de grands dangers; les vagues avaient rempli d'eau la cale que Columba s'efforçait, avec les autres matelots, de vider. Mais eux lui dirent : « Ce que vous « faites là ne nous sert pas à grand'chose : vous feriez « mieux de prier pour ceux qui vont périr. » C'est ce qu'il Gt ; et dès que, monté sur la proue, il eut étendu les bras pour prier, la mer se calma.

Naturellement, toutes les fois qu'il était en mer et que la tempête éclatait, ses compagnons de route réclamaient son intercession : mais un jour il leur répondit : « Ce n'est pas mon tour aujourd'hui ; c'est « celui du saint abbé Kenneth. » Ce Kenneth était n abbé d'un monastère en Irlande, et grand ami de son ami Columba qu'il allait souvent visiter à Iona ; et à la même heure, entendant retentir dans le secret de son cœur le cri de son ami, averti par une voix intérieure, il sortit du réfectoire et courut à l'église afin de prier pour les naufragés, en s' écriant : « Il « ne s'agit pas de dîner quand Columba e6t en danger « de périr sur mer. » Il ne prit pas même le temps de se chausser les deux pieds avant d'aller à l'église ; ce qui lui valut les remercîments particuliers de son ami d'Iona1, et ce qui rappelle la légende également

\. In mari periclitari cœpit; totum namque vas na\is, valde concussum, magnis undarum cumulis fortiter ferebatur. Nautae tum forte sancto sentinam cum illis exhaurire conanti aiunt : Quod nunc agis non magnopere nobis proficit periclitantibus, exorare potius debespro pereuntibus. Et intentans precem... aquam cessât amaram exinanire... dulcem fundere cœpit. S se va nimis insistente et periculosa tempesmoines d'occ. m. 46

l'abbé Kenneth.

celtique de l'évêque saint Paterne, obéissant avec un seul pied botté à l'appel de son métropolitain1.

Sous ces dehors légendaires, il est facile de reconnaître chez l'apôtre monastique de la Calédonie, à côté de l'efficacité miraculeuse de sa prière, une étude attentive des vents et de tous les phénomènes de la nature dans la vie des populations insulaires et maritimes qu'il voulait initier à la vie chrétienne. On révoque Cent récits divers nous le représentent comme de toutes parts l'Éole de ces temps fabuleux et de ces mers dangerarbUrc reuses. On venait à chaque instant lui demander

des vents,

d'obtenir un vent favorable pour n'importe quelle expédition : il arriva même un jour que deux de ses moines, au moment de s'embarquer pour deux directions différentes, vinrent lui demander à la fois de faire souffler l'un le vent du Nord et l'autre celui du Midi. Il les exauça tous deux, mais en faisant relarder le départ de celui qui allait en Irlande jusqu'après l'arrivée de celui qui ne voulait aborder | qu'à l'île voisine de Tirée*. j

late : Hac in die non est meura pro vobis in periculo orare, sed est |

abbatis Cainnachi sancti viri... S pi ri tu révélante sancto, supradiclam sancti Columbse interiore cordis aure vocem audiens... Non est tempus pranderc quandoin mari periclitatur navis sancti Columbse.. . Nunc valde nobis proficit tuus ad ecclcsiam velox cum uno calceamento cursus. Adabn*, II, 12, 13.

1. Tome II, page 314. — Cainnacli ou Kcnneth, saint très-populaire en Ecosse et dont le nom a été porté par plusieurs rois écossais, était abbé d'Aghaboe, au diocèse d'Ossay. Né vers 517, mort en 600, il a laissé son nom à l'îlot d' Inch-Kenneth , voisin d'Iona et visité par i Johnson

2. Simul unanimes postulant ut ipse a Domino poslulans impetraret |

sa vif,

De loin comme de près il était invoqué ou redouté pendant par les navigateurs comme l'arbitre du souffle des vents. Libran de la Jonchère, ce généreux pénitent dont on a raconté plus haut la curieuse histoire, voulant retourner d'Irlande à Iona, se vit repoussé par l'équipage d'un navire, en partance du port de Derry pour l'Ecosse, parce qu'il n'était pas de la communauté même d'Iona. Sur quoi le voyageur éconduil invoqua mentalement et à travers les mers le secours de son ami absent. Aussitôt le vent changea et repoussa le navire vers la terre. Gomme les matelots voyaient encore le pauvre Libran qui courait le long de la plage, ils lui crièrent du pont de leur barque: « C'est peut-être toi qui es cause que le vent a <* tourné; si nous te prenions avec nous, serais-tu à « même de nous le rendre favorable? — Oui, » dit l'autre ; « le saint abbé Columba qui m'a imposé ce sept ans de pénitence, à qui j'ai obéi et que je « veux rejoindre, vous obtiendra celte grâce. » Aussitôt dit, aussitôt fait; on le prend à bord et le trajet s'effectue heureusement1.

Ceci se passait de son vivant, mais pendant un

prosperum craslina die vciilum sibi dari diversa emigraturis via. Adamn., II, 15.

i. Clamitans de litore rogilat ut ipsum nàutae cum eis susciperent navigaturum ad Britanniam. Sed ipsi refUlaveruiit eum, quia non erat de monachis sancti Columba?.. . Videntes virum... secus flumen cursitantem... ad ipsum de navi clamitantes... Qui slatim, rate ascensa : In nomine Omnipotentis, ait, cui sanctus Columba inculpabilitcr servit, tensis rudentibus, levate vélum; /£., II. 39.

comme après sa mort.

siècle au moins après sa mort il demeura le patron toujours populaire et toujours propice des marins en détresse. On remarque dans leurs prières ce ton de familière confiance et quelquefois d'objurgation filiale qu'on a si souvent signalé chez les Celtes de l'Àrmorique et aussi chez les peuples catholiques du midi de l'Europe. Adamnan avoue que lui-même et d'autres religieux d'Iona, embarqués sur une flottille de douze barques chargées de poutres de chêne pour Ja reconstruction du monastère, retenus par les vents contraires dans une île voisine, se mirent à accuser leurColumba : « Comment, cher saint, » lui disaientils, « t'arrangeras-tu de ce retard? Nous pensions «jusqu'à présent, que tu étais en grand crédit au- « près de Dieu. » Une autre fois qu'ils étaient retenus par la même cause dans une anse de la plage voisine de Lorn1, précisément en la veille de la fête de leur saint abbé, ils lui dirent : « Comment « donc peux-tu nous laisser passer ta fête de de- « main parmi ces laïques et non dans ta propre « église? Il te serait si facile d'obtenir du Seigneur « que le vent contraire nous devint favorable et « nous permît d'aller célébrer la messe dans ton « église! » Dans ces deux occasions, ils furent exaucés : le vent sauta de façon à leur permettre de prendre la mer et de franchir l'espace qui les séparait d'Iona, sur ces frêles barques dont les antennes

1. C'est un des districts de la vaste province d'Argyle, qui donne encore aujourd'hui le titre de marquis au fils aîné du duc d'Argyle.

en se croisant sur les mâts reproduisaient le signe auguste de la Rédemption. .Plus de cent témoins de ces faits étaient encore vivants au temps où écrivait le biographe de notre saint *.

Cette tendre et vigilante charité qui se prêle à tous ces incidents de sa vie de marin et de voyageur, nous la voyons plus constante et plus énergique encore, pendant toutes les phases de son existence, dans ses relations avec les populations agricoles, soit de l'Irlande, son berceau, soit de la Calédonie, sa patrie adoptive. Au milieu des légendes évidemment fabuleuses et des miracles apocryphes ou puériles, dont les narrateurs irlandais ont farci la glorieuse histoire du grand missionnaire*, il esl

1. Quodam modo quasi accusare nostrum Columbam cœpimus... Placetne tibi, sancte, hsec nobis adversa retarda tio? hue usque a te, Deo propitio, aliquod nostrorum laborum speravimus consolationum adjumentum, te œstimantes alicujus esse grandis apud Deum honoris... Placelne tibi, sancte, crastinam tua? festivitatis inter plebeios et non in tua ecclesia transigere diem?... tui natalis missarum solemnia celebremus... Proinde orantes nautre vêla subrigunt... tum nautœ antennas, crucis inslar, et vêla protensis sublevans rudentibus, prosperis et lenibus ventis eadem die appetentes insulam. Adam., II, 45.

2. Le pieux franciscain Colgan, qui a donné place dans sa précieuse collection des Acta sanctorum Hibernix (malheureusement incomplète) à un si grand nombre de ces fables, a cependant dû laisser de côté une foule de récits insoutenables que ses prédécesseurs avaient adoptés : « Nonnulla...tanquam ex monumentis vel apocryphis, vel ex rerum forte vere gestorum nimia exaggeratione speciem fabula? prœferentibus, consulte omittenda duximus... Quia nobis apparent vel exegetum vel librariorum (qui miris mirabiliora immiscuerunt) licentiis et commentis ita esse depravata ut solum fabularùm speciem proférant. » Triât Thaumaturga, p. 441 . — Les Bollandistes protestent avec encore plus d'énergie, et à maintes reprises, contre les fabl?s

Bienfaits

conférés

aux

agriculteurs.

doux de pouvoir discerner des témoignages irrécusables de son intelligente et féconde sollicitude pour les besoins, les travaux, les souffrances des habitants de la campagne et de son active et féconde intervention à leur profit.

Quand on nous le montre faisant jaillir d'un coup de sa crosse des fontaines d'eau douce en cent endroits divers de l'Irlande ou de l'Ecosse, dans des régions arides ou rocheuses, telles que la presqu'île d'Ardnamurchan ' ; quand on le voit abaissant, par le seul effort de sa prière, les cataractes d'une rivière de manière que les saumons pussent y remonter dans la saison favorable à la pêche, comme ils l'ont toujours fait depuis, au grand avantage des riverains*; nous reconnaissons dans ces récits la

qu'ils se croyaient obligés de reproduire : Vitse hujus auctor altquid habere videtur de genio Hibernico, cui solet esse perquam familiare, ambulare in mirabilibus, in rébus, inquam, supra fidem prodigiosis, ne dicam portentosis. Tome III August., p. 658; cf. même volume, p. 742 ; et tome II Julii, p. 241 et 299.

1. Tergemino pedi in terrain ictu, tergeminos fontes erumpere fecit. O'Donnell, 1. i, c. 86. — Adamn., I, 12; II, 10.

2. Columba ratus eam fluminis sterilitatem a prsedicta cataracta derivari, et in commune vergere accolarum dominorumque ejus ditionis damnum, fluvium benedixit, rupique in Christi nominejussit tantum subsidere quantum opus esset ut pisces ultro citroque libère commearent. Paruit confestim sancti viri imperio pnefracta rupes et... facta est demissior, ut exinde et confluentium illuc piscium, prsesertim vero salmonum (quorum et frequentissima et copiosissima ab eo tempore per universum fluvium fît captura) ascensui non obsistat, et nihilominus subjecto vertici adeo promineat, ut videatur a naturalibus contra impetuose ruentis fluvii ictum, magis sancti viri merito, quaminnata agilitate conscendi. O'Doxsell, Vita quint a, 1. h, c. 92. — Il s'agit do l'Erne, fleuve de J'Ulster, qui se jette dans l'Océan après

forme la plus touchante de la gratitude populaire et nationale pour les services rendus par le célèbre religieux en apprenant aux paysans à rechercher les sources, à régler les irrigations, à rectifier le cours des rivières, comme l'ont fait tant d'autres saints religieux dans toutes les contrées de l'Europe.

On comprend également qu'il s'occupait avec zèle et succès de la greffe des sauvageons et de la culture des arbres fruitiers, en lisant le récit qui nous le représente, au début de sa vie monastique, dans la plus ancienne de ses fondations, Durrow, Rapprochant en automne d'un arbre surchargé de fruits nombreux, mais aigres et malsains, pour le bénir, en disant: « Au nom du Tout-Puissant, que ton « amertume t'abandonne, ô arbre amer, et que tes « pommes soient désormais aussi douces qu'elles « ont été amères jusqu'ici1 ! » Ailleurs on le voit

avoir traversé les deux grands lacs nommés Lougli Erne. En souvenir de ce bienfait, l'historien nous apprend que tout le produit de la pêche faite le jour de la fête de saint Columba était abandonné au coarb, c est-à-dire à l'abbé qui avait le premier rang parmi les successeurs du saint dans le gouvernement des monastères fondés par lui.

1. Quœdam arbor valde pomosa... de qua cum incoke loci quoddam haberent pronimia fructus amaritudine querimonium... Vident lignum incassum abundos habere fructus qui ex eis gustantes plus la?derent quam delectarent... In nomine omnipotentis Dei, omnis tua amaritudo, o arbor amara, a te recédât ; tua hue usque amarissima nunc in dulcissimavertanturpoma... Dicto citius eodemque momento, omnia poma... in miram versa suntdulcedinem. Aoamn., II, 2 — « Arborern plenam fructu qui erat hominibus inutilis prse nimia amaritudine, » est-il dit dans une légende analogue d'un autre saint irlandais, Mochoënoroc. Ap. Colgan, Acia sanctorum Ribernix, p. 592.

obtenir pour ses clients des récoltes hâtives et abondantes, faire semer, par exemple, en juin, de Porgc, déjà bon à récolter en août, ce qui semblait être alors un miracle, mais ce qui n'est pas sans exemple encore aujourd'hui en Ecosse1. Presque toujours le souvenir d'un service rendu, d'un bienfait sollicité ou spontanément conféré, se marie ainsi, dans la légende, au récit de ses miracles ou aux effusions de sa prière, et le plus souvent au profit des cultivateurs : il est évident qu'il étudiait leurs besoins et suivait leurs vicissitudes avec une sy npalhie infatigable.

son zéie contre C'est ainsi qu'il s'occupait surtout à la guérison épidémies, des maladies contagieuses qui menaçaient la vie ou ravageaient le bétail des cultivateurs de son pays. Assis un jour sur un monticule de son île d'Iona, il dit au moine qui lui tenait compagnie et qui était originaire de la colonie dalriadienne : « Vois ce « nuage épais et pluvieux qui vient du Nord ; il ren- « ferme dans son sein les germes d'une maladie meur- « trière ; il va fondre sur un grand district de notre « Irlande et faire naître des ulcères et des pustules « sur le corps des hommes et sur les tétines des « vaches. 11 nous faut avoir pitié de leurs maux. « Vite donc, descendons, et dès demain tu t'embar- « queras pour aller à leur secours. » Le moine obéit et, muni du pain bénit que lui avait remis Columba,

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