‹ Les moines d'OccidentChapitre 74 sur 113 · Taine, Histoire de la littérature anglaise · texte numérisé non relu

Taine, Histoire de la littérature anglaise

sanguinaires pu obscènes, dont tel avait [jour emblème une épée nue et tel autre le marteau dont il brisait la tête de ses ennemis1? L'immortalité qui leur était promise dans la Walhalla leur réservait des jours de carnage et des nuits de débauche, consumées à boire dans les crânes de leurs victimes. Et dès ce monde, leur vie n'était trop souvent qu'une longue orgie de carnage, de rapine et d'impudicilé. Le respect traditionnel des races germaniques pour la femme subissait chez les Saxons comme ailleurs de singulières dérogations dès qu'il ne s'agissait plus des princesses ou des filles de la race victorieuse et dominante.

Leur pitié ne consistait qu'à épargner les vaincus i/esciava*o. pour les réduire en servitude et les vendre au dehors. Cet affreux commerce des esclaves, qui a déshonoré successivement toutes les nations païennes et chrétiennes, s'exerçait chez eux avec une sorte de passion invétérée*. Il fallut, nous le verrons, des siècles entiers d'efforts incessants pour l'extirper. Ce n'était pas seulement des captifs, des vaincus qu'ils condamnaient à cet excès d'infortune et de honte : c'étaient leurs parents, leurs compatriotes ; c'était,

Le

commerce

du

bétail humain,

1. Voir tout le beau chapitre d'Ozanam sur la religion des Germains, dans les Germai ns avant le Christianisme, 1847.

2. Vénales ex Northumbria pueri, familiari et pêne ingenita illi nationi consuetudine, adeo ut, sicut nostra quoque ssccula videra rit non dubitarent arctissimas necessitudines sub praetextu minimorum commodorum distrahere. Willelmus Malmesboriensis, de Gestis regum Anglorum, I, 5.

54(î SAINT AUGUSTIN

comme les frères de Joseph, leur propre sang; c'étaient leurs fils et leurs filles qu'ils mettaient à l'encan et qu'ils vendaient à des marchands venus du continent pour s'approvisionner chez les Anglo- Saxons de cette denrée humaine. C'était par ce commerce infâme que la Grande-Bretagne, redevenue presque aussi étrangère au reste de l'Europe qu'elle l'était avant César, rentrait dans le cercle des nations policées, et elle y rentrait comme au temps de César, où Cicéron n'anticipait d'autre profit pour Rome de l'expédition du proconsul que le produit de la vente des esclaves1.

Et cependant c'était du fond de cet abîme d'ignominie que Dieu allait faire surgir l'occasion d'af franchir l'Angleterre des entraves du paganisme et de l'introduire, par la main du plus grand des papes, dans le giron de l'Église en même temps que dans l'orbite de la civilisation chrétienne, les Qui nous expliquera jamais que ces vendeurs

saxons d'hommes aient trouvé le débit de leur marchan-

Oïl V6TI te

au dise h Rome? Oui, à Rome, dans la pleine lumière de du christianisme ; à Rome, six siècles après la naissance du divin Libérateur, et trois siècles après la paix de l'Église ; à Rome soumise depuis Constantin h des empereurs chrétiens, et où grandissait graduellement la souveraineté temporelle des papes! Il

i. Britannici belli exitus exspectatur... Illnd cognitum est, neque argenti scripulum ullum esse in illa insula, neque ullam spem prrrdïe nisi ex mancipiis. Epist. ad Attic , IV, 40.

en était ainsi cependant en l'an de grâce 586 ou 587, sons le pape Pelage IL Des esclaves de tout sexe et de tous pays, et pacmi eux, des enfants, des jeunes gens saxons, se trouvaient exposés en vente dans le Forum romain, comme toute autre denrée. Des prêtres, des moines, se mêlaient à la foule qui venait enchérir ou assister au marché; et parmi les spectateurs apparaissait le doux, le généreux, l'immortel Grégoire *. Il apprenait ainsi à détester cette lèpre de l'esclavage qu'il lui fut donné plus tard de restreindre et de combattre, mais non d'extirper*.

On a cent fois raconté cette scène, que le père de l'histoire d'Angleterre avait recueillie dans la tradition de ses ancêtres northumbriens, et ce dialogue où se peignent avec une si touchante originalité Pâme pieuse et compatissante de Grégoire, en même temps que son goût étrange pour les jeux de mots. Chacun sait comment, à la vue de ces jeunes esclaves, frappé de la beauté de leurs visages, de la blancheur éblouissante de leur teint, de la longueur de leurs blonds cheveux, indice probable d'une extraction aristocratique , il s'informa de leur patrie et de leur religion. Le marchand lui répondit qu'ils venaient de l'île de Bretagne, où tout le monde avait

Saint Grégoire le Grand

s'en

enquiert

les rachète.

i. Die quadam cum advenienlibus nuper mercatoribus multa venalia in forum fuissent collata, multique ad emendum confluxissent, et ipsum Gregorium inter alios advenisse, ac vidisse inter alia pueros vénales positos. Bede, H, \.

2. Joan.Diac, Vita S. Gregoriï, IV, 45, 46, 47. —S. Grec, Epist., IV, 9 et 43; VII, 24, 58 et ailleurs. Voir plus haut, t. Il, p. 45G.

ce même leint, et qu'ils étaient païens. Alors poussant un soupir profond : a Quel malheur ! » s'écrial-il, « que le père des ténèbres possède des êtres (( d'un visage si lumineux, et que la grâce de ces « fronts réfléchisse une âme vide de la grâce intéc< rieure ! Mais quelle est leur nation ?» — Ce sont des Angles. — c< Us sont bien nommés, car ces Angles « ont des figures d'anges, et il faut qu'ils deviennent « les frères des anges dans le ciel. Mais de quelle « province ont-ils été enlevés?» — De la Déira (l'un des deux royaumes de la Northumbrie) . — « C'est « encore bien, » reprit-il. « De ira eruti, ils seront « dérobés à l'ire de Dieu, et appelés à la miséricorde « du Christ. Et comment se nomme le roi de « leur pays? » — Aile ou iîlla. — « Soit encore : il « est très-bien nommé, car on chantera bientôt « V Alléluia dans son royaume1. »

11 est naturel de croire que le riche et charitable abbé racheta ces enfants captifs, qu'il les conduisit

1 . Nec silentio praetereunda opinio quae de beato Gregorio traditione raajorum ad nos usque perlata est . . . Candidi et lactei corporis, venusti \ultus, capiilorum forma egregia... crine rutila .. . Intimo ex corde suspiria ducens . . . interrogavit mercalorem ... De Britannire insula cujus incolarum omnis faciès simili candore fulgescit. . Heu proh dolor ! quod tam lucidi vultus. . . tantaque gratia f rontispicii . . . Bene Angli quasi angeli. quia et angelicos vultus habent. . . Benequia rex dicitur Aelle. Alléluia etenim in partibus illis oportet decanlari. Bede, loc. cit. Paul Diac, Vita S. Gregorii, c. 14. Joan Diac, Vita S. Greg., 1, 21. Gotselini, Histaria maior de vita S. Augustini, c. 4. Lapfekbrrg, p. 438.— C'est le nom d'Ella, qui fixe la date de cet incidente une époque nécessairement antérieure à la mort de ce prince, arrivée en 588.

DE CASTORBËRÏ. 54!)

aussitôt chez lui, c'est-à-dire dans le palais de son père où il était né, qu'il avait changé en monastère et qui n'était pas loin du Forum où les jeunes Bretons avaient été exposés en vente. Le rachat de ces trois ou quatre esclaves fut ainsi l'origine de la rédemption de toute l'Angleterre. Un chroniqueur anglo-saxon, chrétien mais laïque, qui écrivait quatre siècles plus tard, mais qui constate l'empire des traditions domestiques chez ce peuple, en donnant à sa propre généalogie une très-grande place dans l'histoire de sa race1, dit expressément que Grégoire logea ses hôtes dans le triclinium où il aimait à servir de ses propres mains la table des pauvres, et qu'après les avoir instruits et baptisés il voulut les prendre pour compagnons, et retourner avec eux dans leur patrie, pour la convertir au Christ. Tous les auteurs sont unanimes à reconnaître qu'à partir de ce moment il conçut le grand projet de conquérir les Anglo-Saxons à l'Église catholique. Il y consacra une persévérance, un dévouement et une prudence que les plus grands hommes n'ont point surpassés. On a vu comment, au sortir de la* scène du marché des esclaves, il demanda et obtint du pape d'être envoyé comme missionnaire auprès des Anglo-Saxons, et comment, à la nouvelle de son départ, les Romains, après avoir accablé le pape de reproches, coururent

1. Etiielwerdi Chronic., lib. h, c. i. Voir son curieux préambule à sa cousine Malliilde, ap. Sa vile, . 473, et les remarques de Lappenleig. p. 55.

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après leur pontife futur, et, l'atteignant à trois journées de Rome, le ramenèrent de force dans la ville éternelle1.

m». A peine eut-il été élu pape, que le grand et cher

dessein devint l'objet de ses préoccupations perpétuelles. Son âme intrépide en demeure constamment agitée et sa vaste correspondance en porte l'empreinte continuelle*. En attendant qu'il ait pu rencontrer l'homme propre à cette mission providentielle, il n'oublie jamais ces esclaves anglais, ces enfants païens dont le triste sort lui a révélé la conquête que Dieu lui réserve, et dont les frères doivent se trouver sur les autres marchés d'esclaves des pays chrétiens. Il écrit au prêtre Candide, chargé de gérer le patrimoine de l'Église romaine en Gaule : « Nous vous enjoignons d'employer l'argent que vous avez touché à l'achat de jeunes esclaves anglais de dix-sept à dix-huit ans, que vous ferez élever dans le monastère pour le service de Dieu. De cette façon, la monnaie gauloise, qui n'a pas cours ici, recevra sur place un emploi convenable. Si vous pouvez tirer quelque chose des revenus qu'on dit nous avoir été retirés, il faut également l'employer à procurer des vêtements pour les pauvres, ou à racheter ces enfants esclaves. Mais comme ils seront encore

i. Voir t. II, p. 102

fc2. Epist. IX, 108, ad Syagrium episc. Auguslodunensem. — Ciun pro convertendis Anglis-Saxonibus , quemadmodum in monachatu s uo proposuerat, assiduis cogitalionum fluctibus urgeretur. Joah. Diac, II, 53.

païens, il faut les faire accompagner par un praire, qui puisse les bapliser s'ils tombaient malades en roule \ » Enfin, dans la sixième année de son pontificat, il se décide à choisir pour apôtres de l'île lointaine où le transportait sans cesse sa pensée, les religieux de son monastère de Saint-André au mont Cœlius, et de leur donner pour chef Augustin, le prieur de cette chère maison.

Ce monastère est celui qui porte aujourd'hui le nom de Saint-Grégoire, et que connaissent tous ceux qui ont été à Rome. Celte ville incomparable renferme peu de sites plus attrayants et plus dignes d'éternelle mémoire. Le sanctuaire occupe l'angle occidental du mont Cœlius, et l'emplacement du bois sacré et de cette source que la mythologie romaine avait consacrés par le roman gracieux et touchant de Numa et de la nymphe Égéric*. Il est à égale distance du grand Cirque, des Thermes de Caracalla et du Colisée, tout proche de l'église des saints martyrs Jean et Paul. Le berceau du christianisme de l'Angleterre louche ainsi au sol trempé par le sang de tant de milliers de martyrs. En face s'élève le mont Palatin, berceau de Rome païenne, encore couvert des vastes débris du palais des Césars. A gauche du

Le monastère

d'où

sont sortis

les

a poires

de

l'Angleterre.

1. Yolumus ut dilectio tua... quatenus solidi Galliarum qui in terra nostra expendi non possunt apud locum proprium utiliter expendantur... Sed quia pagani sunt... volout cum eis presbyter transmitlatur ne quid segritudinis continuât in via, ut quos inorituros conspexerit, debcat baptizarc. Epis t.. VI, 7.

2; Ampère, V Histoire romaine à Home, p. 4, 570, 498.

grand escalier qui conduit au monastère actuel, trois petits édifices se détachent sur un fond de verdure1. Sur la porte de l'un on lit ces mots : Triclinium pauperum, et c'est là que se conserve la table où venaient chaque jour s'asseoir les douze pauvres que Grégoire nourrissait et servait lui-même. L'autre est consacrée la mémoire de sa mère, Silvie, qui avait suivi son exemple, en se vouant à la vie religieuse, et dont il avait fait peindre le portrait dans le porche de son monastère*.

Entre ces deux édicules, s'élève l'oratoire consacré par Grégoire, encore simple religieux, à l'apôtre saint André, au temps où il transformait sa maison patrimoniale en ce cloître d'où devaient sortir les apôtres de l'Angleterre. Dans l'église du monastère, qui appartient aujourd'hui aux Camaldules, on montre encore la chaire où Grégoire prêchait, le lit où il prenait un si court repos, l'autel devant lequel il a dû tant prier pour la conversion de ses chers Anglais. Sur la façade de celte église une inscription constate que de là sont partis les premiers apôtres des Anglo- Saxons, dont elle donne les noms*. Sous le porche, on voit les tombes de quelques généreux Anglais, morts dans l'exil pour avoir voulu rester fidèles à la religion que ces apôtres leur avaient portée ; et, entre autres inscriptions sépulcrales, on remarque et on

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