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CHAPITRE II

Comment le pape Grégoire et l'évoque Augustin gouvernèrent la nouvelle Église d'Angleterre,

Joie de Grégoire en apprenant le succès de ses moines. — Ses lettres à Augustin, au patriarche d'Alexandrie, à la reine Berthe. — Envoi d'une nouvelle colonie monastique ; lettre au roi ; avertissement d'Augustin sur ses miracles; opinion de Burke. — Réponse de Grégoire aux questions d'Augustin ; ménagements du saint Pape pour les païens ; son admirable modération. — Suprématie accordée à Augustin sur les évoques bretons ; elle le met aux prises avec les Celtes cambriens. — Nature des dissidences qui séparaient les Bretons de l'Église romaine; célébration de la Pâque ; origine et insignifiance du différend religieux. — Il s'aggrave et se complique par l'antipathie patriotique contre les Saxons. — Première conférence entre Augustin et les Bretons : miracle de l'aveugle. — Deuxième conférence : rupture ; l'abbé de Bangor ; prédiction menaçante d'Augustin contre les moines de Bangor, accomplie par le lé roce Ethelfrid de Northumbrie. — Suite de la mission d'Augustin. — Il est outragé par les pêcheurs de Dorsetshire. — Fondation du roi Ethelbert; évêchés de Londres et de Rochester. — Lois d'Ethelbert ; les premières rédigées par écrit ; garantie donnée à la propriété de l'Église. — Mort de Grégoire et d'Augustin.

Bien avant cette consécration solennelle et natio- joiêde nale de son œuvre, et dès la première année de sa sa'n m*0"* mission, Augustin avait envoyé à Rome deux de ses ie succès compagnons : Laurent, qui devait le remplacer ses moines. comme archevêque, et Pierre, qui devait être le pre-

mier abbé du nouveau monastère de Saint-Pierre et de Saint-Paul, pour annoncer au Pape la grande et bonne nouvelle de la conversion du roi et du royaume de Kent ; puis pour lui demander de nouveaux collaborateurs, la moisson étant grande et les moissonneurs peu nombreux; enfin, pour le consulter sur onze points importants et délicats touchant la discipline et la direction des nouveaux chrétiens.

On comprend la joie de Grégoire; au milieu des périls et des épreuves de l'Église, au milieu de ses propres souffrances matérielles et morales, il voyait se réaliser le rêve le plus cher de son âme. Le plus audacieux de ses projets était couronné de succès. Un nouveau peuple venait d'être introduit dans l'Église par sa douce et persévérante activité. Jusqu'à la fin des siècles, des âmes innombrables allaient lui devoir leur entrée dans la grande confraternité des âmes ici-bas comme dans les joies éternelles de là-haut. Certes, il ne prévoyait pas les grands hommes, les grands saints, les immenses ressources, les indomptables champions que l'Angleterre devait fournir à l'Église catholique; mais aussi il eut le bonheur d'ignorer la défection qui devait découronner un jour tant de gloires, et cette lâche ingratitude qui a osé méconnaître ou rabaisser chez lui comme chez ses lieutenants l'incomparable bienfait qu'il a conféré au peuple anglais en l'initiant à la lumière de l'Évangile.

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Sa joie pouvait donc être aussi pure que légitime. Elle s'exhale dans cette vaste correspondance où il nous a laissé l'image si fidèle de son âme et de sa vie. Augustin en reçoit naturellement la première explosion. «Gloire à Dieu, au plus haut des cieux, lui écrit son ami, gloire à ce Dieu qui n'a pas voulu régner seul dans les deux, dont la mort est notre vie, dont l'infirmité est notre force, dont la souffrance guérit nos souffrances, dont l'amour nous envoie chercher jusque dans l'île de Bretagne des frères inconnus, dont la bonté nous fait trouver ceux que nous cherchions sans les connaître ! Qui pourrait raconter l'exaltation de tous les cœurs fidèles, depuis que la nation anglaise, par la grâce de Dieu et par ton labeur fraternel, est inondée delà lumière sainte et foule aux pieds des idoles qu'elle redoutait follement pour se prosterner devant le Dieu Tout-Puissant1? » Il a hâte de faire retentir jusqu'en Orient l'heureuse nouvelle qui lui arrive de l'extrême Occident. D écrit au patriarche d'Alexandre : « Le porteur de vos lettres m'a trouvé malade et me laisse malade. Mais Dieu m'accorde la joie de l'âme pour tempérer l'horreur de ma souffrance corporelle. Le peuple de la sainte Église croît et se multiplie ; les récolles spirituelles s'entassent dans les greniers du ciel . . . Vous m'annonciez la conversion

i . Ne solus regnarel in cœlo, cujus morte vivimus, cujus infirmitate roboramur, cujus passione a passione eripimur, cujus amore in Britannia fratres quaerimus quos ignorabamus Eput., Xî, 28.

de vos hérétiques, la concorde de vos fidèles1... Je vous rends la pareille, parce que je sais que vous jouirez de mon bonheur et que vous m'avez aidé de vos prières. Apprenez donc que la nation des Anglais, située au bout du monde1, était restée idolâtre jusqu'à présent, adorant du bois et des pierres. Dieu m'a inspiré de lui envoyer un moine de mon monastère d'ici pour lui prêcher la foi ; ce moine, que j'ai fait ordonner évêque par les évoques francs, a pénétré chez cette nation, aux extrémités de la terre, et voici que je reçois la nouvelle de l'heureux succès de l'entreprise. Lui et ses compagnons ont fait tant de miracles qu'ils semblent approcher de ceux des apôtres. Plus de dix mille Anglais ont été baptisés par eux d'un seul coup. »

Après avoir ainsi réchauffé le zèle du patriarche égyptien par ces nouvelles d'Angleterre, il se retourne vers la reine du peuple converti, vers cette Berthe, née chrétienne et petite-fille d'une sainte, pour se féliciter avec elle de ce que son mari et son peuple sont devenus chrétiens comme elle et pour l'encourager à de nouveaux efforts, en lui annonçant que l'on prie pour elle non-seulement à Rome, mais encore à Constantinople, et que la renommée a porté le bruit de ses bonnes œuvres jusqu'aux oreilles du

1. JEgrum me reperit, œgruin reliquit... quatenus mentis lsetitia immanitatem meae molestiœ temperaret... Epist., VIII, 30, ad Eulogium.

2. Gens Anglorum, in mundi angulo posita suo. Ibid. — Toujours ce goût singulier pour les jeux de mots !

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sérénissime empereur, « Nos très-chers iîls, le prêtre Laurent et le moine Pierre,» lui écrit-il, «nous ont raconté en revenant ici tout ce que Votre Majesté a fait pour notre révérend frère et co-évêque Augustin, tout ce qu'elle lui a prodigué de consolations et de charité. Nous bénissons le Tout-Puissant qui a daigné vous réserver la conversion de la nation anglaise. De même qu'il s'est servi de la glorieuse Hélène, mère du très-pieux Constantin, pour exciter les cœurs des Romains à la foi chrétienne, nous avons confiance que sa miséricorde opérera par votre entremise le salut des Anglais. Depuis longtemps déjà vous avez dû, avec la prudence d'une vraie chrétienne, tourner le cœur de votre mari, pour son salut et celui de son royaume, vers la foi que vous professez. Instruite et pieuse comme vous l'êtes, cette tâche n'a dû être pour vous ni longue ni difficile. Si vous l'avez négligée en quoi que ce soit, il faudrait réparer le temps perdu. Fortiiiez-donc, dans l'âme de votre noble époux, le dévouement à la foi chrétienne ; versez dans son cœur l'amour de Dieu ; enflammez-le de zèle pour la pleine conversion de ses sujets, afin qu'il puisse faire de votre amour et de votre dévotion un holocauste au Dieu Tout-Puissant. . . Je demande à Dieu que l'achèvement de votre œuvre fasse goûter aux anges dans le ciel la joie que je vous dois déjà sur la terre1. »

1. Qualis erga R. fratrem... gloria vestra exstiterit, quantaquc illi solatia vel qualem charitatem impenderit, retulerunt... Postquam et recta fide gloria vestra munita et litteris docta est, hoc vobis nec taïdum nec debuit esse difficile... Epis t., V, 29. — On remarquera que

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Puis, vers la même époque, en revoyant ses commentaires sur l'Écriture sainte, et son Exposition sur le Livre de Job, il ne put se défendre d'y ajouter ce cri de triomphe : « Voyez cette Bretagne, « dont la langue ne savait que pousser des rugisse- « ments barbares, la voilà qui retentit de V Alléluia « des Hébreux! Voyez cette mer furieuse, la voilà « qui s'aplanit docilement sous les pieds des saints ! « et ces races sauvages que les princes de la terre « ne pouvaient dompter par le fer, les voilà enchaî- « nés par la seule parole des prêtres ! Ce peuple qui, « encore païen, bravait sans crainte les armes et le « nom de nos soldats, le voilà qui tremble devant « la langue des humbles ! Il a peur, mais c'est du père ché, et toutes ses convoitises sont tournées vers la « gloire éternelle1. »

Loin de s'endormir dans cette joie, il resta jusqu'à son dernier jour fidèle à l'active sollicitude que lui inspirait sa chère Angleterre V II envoya à Augus-

celte lettre est placée dans le registre de la correspondance pontificale à part des autres lettres que Grégoire a adressées au mari de Berthe ainsi qu'aux princes et aux évoques pour leur recommander les nouveaux collaborateurs d'Augustin.

1. Ecce lingua Britannise quse nil aliud noverat quam barbarum frendere, jamdudum in divinislaudibusbebrseumcœpit alléluia sonare. Ecce tumidus quondam, jam substratus pedibus sanctorum, servit Oceanus... Qui catervas pugnantium infidelis nequaquam metuerat, jam nunc fidelis humilium linguam timet... ut prave agere metuat ac lotis desideriis ad seternitatis gloriam pervenire concupiscat. S. Grec, Moral., lib. xxvm, c. 11.

2. Sempcr pro amatis Anglis vigilantissimus. Gotseuxds, Hist. maior. c. 24.

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tin une nouvelle colonie monastique, munie de re- Env01 liques, de vases sacrés, de vêtements sacerdotaux, d uncc0,n00I!ieene de paremente d'autels, de tout ce qu'exigeait la n,onasU(iue pompe du culte et surtout des livres destinés à former un commencement de bibliothèque ecclésiastique1. A la tête de ce nouvel essaim de religieux, figuraient un homme de très-noble naissance, nommé Mellitus, et son confrère Juste, qui devaient occuper l'un après l'autre le siège métropolitain de Cantorbéry, puis Paulin, le futur apôtre de la Northumbrie.

Il les munit de lettres très-pressantes et toutes «h

* . ti juin.

datées du même jour, pour la reine Brunehaut , pour ses petits-fils, les rois Théodebert et Théodoric, pour leur rival, le roi Clotaire de Neustrie1, qui avait très-bien traité et secondé Augustin ; pour les évêques d'Arles, de Vienne, de Lyon, de Gap, de Toulon, de Marseille, deChâlons, de Paris, de Rouen, et d'Angers; marquant ainsi d'avance les étapes possibles

1. Necnon et codices plurimos. Bede, I, 29. —Plusieurs des livres, envoyés par Grégoire à Augustin par l'abbé Pierre furent conservés avec soin et échappèrent pendant dix siècles aux ravages du temps. Au temps de Henri VIII, Leland les admirait encore : Majusculis literis Romanis more vetcrum scriptis... incredibilem prse se ferentes antiquitatis majestatem... — Un ancien catalogue de ce premier envoi se termine par ces mots : « C'est ici l'origine de la Bibliothèque de toute l'Église d'Angleterre. » A. D. 601. — A la Bibliothèque du col- . lége dit Corpus Christi, à l'Université de Cambridge, on montre un manuscrit latin des quatre évangiles qui, selon une tradition invétérée, serait l'exemplaire apporté de Rome par saint Augustin, en 590.

"2. Epis t., XI, 61, ad Clotarium Francorum regem.

des nouveaux missionnaires * . Dans une lettre particulière au légat Virgile d'Arles, il lui recommande tout particulièrement de recevoir leur frère commun Augustin avec la plus douce affection, au cas où il irait le trouver, et il ajoute : « Comme il arrive souvent que ceux qui sont éloignés ont besoin d'être avertis des désordres à réprimer, s'il vous dénonce les fautes de ses prêtres ou de tout autre, examinez tout très-soigneusement avec lui, et sévissez, mais en prenant garde de ne pas affliger l'innocent pour atteindre le coupable \

Cette tendresse passionnée, mais intelligente et impartiale de Grégoire pour ses amis, qui est un des traits les plus séduisanls de son admirable vie, ne ressort nulle part avec plus d'éclat que dans ses relations avec Augustin. On l'y voit toujours occupé d'étendre et de consolider l'autorité de son légat, mais non moins inquiet du salut de son âme, et résolu d'ailleurs à faire passer avant tout les intérêts de la nouvelle chrétienté. Il confia aux nouveaux missionnaires une longue lettre au roi Ethelbert, où, tout en le félicitant de sa conversion, et en le comparant à Constantin, comme il avait comparé Berthe à sainte Hélène, il l'exhortait à étendre la foi parmi ses sujets, à proscrire le culte des idoles, à renverser leurs tem-

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